samedi 9 mars 2019

La croisade des enfants !?

On observe depuis quelques semaines, dans divers pays d’Europe, des « grèves pour le climat » : chaque vendredi, des lycéens se rassemblent et s’en vont manifester pour rappeler aux responsables politiques les engagements qu’eux ou leurs prédécesseurs ont pris lors de la « COP 21 » il y a déjà trois ans, autant dire jadis pour le politicien moyen. Il serait facile de railler ces jeunes gens : leurs slogans simplistes, voire bébêtes, les nobles prétextes qu’ils se trouvent pour sécher quelques cours, et je ne sais quoi encore. Ah oui, bien entendu : ces jeunes sont probablement manipulés, n’est-ce pas.
Il est aussi de bon ton, que ce soit pour l’encenser ou la ridiculiser, d’évoquer la figure de Greta Thunberg[i]. Naturellement, il est permis de s’interroger sur l’engouement provoqué par cette jeune fille[ii], qui semble être à l’origine du mouvement. On a pu voir un peu partout son visage de lutin renfrogné, au milieu d’adolescents extasiés, à quelque tribune de l’ONU ou de l’Union européenne, aux côtés de responsables politiques au sourire onctueux… La voilà devenue une vedette internationale, promenant à travers l’Europe un panneau où l’on peut lire : Skolstrejk för klimatet[iii]. Outre lui souhaiter de ne pas se laisser griser par cette subite célébrité, comment ne pas se demander qui la soutient, par quels moyens elle se paie tous ces voyages, etc. D’aucuns ont apporté des réponses : d’abord (et tout simplement), les parents de Mlle Thunberg sont aisés et pas complètement inconnus en Suède ; ensuite, il semblerait qu’un homme d’affaires suédois, M. Ingmar Rentzhog, cherche à la mettre en avant pour en tirer de juteux profits. Ajoutons à cela que Mlle Thunberg est atteinte d’une forme « bénigne » d’autisme, et voilà qui suffit à certains pour en faire un pitoyable pantin destiné à hypnotiser notre belle jeunesse au profit d’un mystérieux « lobby vert ».
A cela il faut répliquer deux choses.
Premièrement, je me demande quels peuvent être les moyens et les buts inavouables d’un éventuel « lobby écologiste ». Divers lobbies travaillant au profit de groupes pétroliers, chimiques ou autres sont probablement plus puissants et leurs buts sont clairs : pouvoir continuer de gagner de l’argent à tout prix, quelles qu’en soient les conséquences sur l’environnement. Alors ?
Certes, il existe aussi des industriels aussi peu scrupuleux en matière d’environnement mais simplement plus modernes ; ceux-ci entendent se faire une place sur un marché qui ne demande qu’à croître dans des proportions assez monstrueuses pour leur faire gagner des sommes d’argent aussi folles que celles dont profitent une industrie déjà ancienne ; d’une manière peut-être aussi déraisonnable, d’ailleurs. La sauvegarde du climat ne serait pour eux qu’un noble prétexte, non pas pour sécher les cours cette fois, mais pour s’enrichir[iv]. L’hypothèse de l’intervention de M. Rentzhog devient alors plausible.
Cependant – et secondement – ce mouvement de jeunes – ridicule ou non, manipulé ou non – manifeste une vertu que nous autres, vieux fossiles, avons parfois perdue en devant souvent plutôt de grandes personnes que des adultes. On pourrait nommer cette vertu exigence de loyauté ou plus brièvement honneur : Mesdames et Messieurs les politiques, puisque vous ou vos prédécesseurs avez pris des engagements au nom de vos pays, eh bien, qu’attendez-vous pour les tenir ? C’est bien plus sérieux que toute la prétendue raison économique qui imposerait de ne pas bouleverser certaines habitudes – ou situations de rente –, laquelle peut aussi bien se nommer paresse ou lâcheté. Et cela mérite au moins notre estime.
(Et puis, que voulez-vous, je trouve sympathiques les jeunes filles déraisonnablement têtues, cela depuis 1429. Toutes proportions gardées, bien entendu.)


[i] Au sujet de laquelle on signalera aux journalistes de France-Culture que son nom n’est pas Sönberg.
[ii] Encore pour les journalistes de France-Culture : elle a 16 ans, ce qui n’en fait pas une « jeune femme », comme on a pu l’entendre sur ces augustes ondes en février.
[iii] Ne boudons pas notre plaisir à voir un panneau en suédois sillonner l’Europe…
[iv] Signalons à titre gracieux à ces audacieux industriels que les problèmes écologiques ne se limitent pas au climat. Et que remplacer la gloutonnerie en pétrole et en charbon par une autre ne fera que déplacer les problèmes.

samedi 16 février 2019

D’un point de vue postmoderne…

A des fins qu’il reste à identifier, le parti qui se nomme Les Républicains a choisi comme tête de liste aux prochaines élections européennes M. François-Xavier Bellamy. L’homme étant étiqueté catholique et conservateur, lui ont été immédiatement associés Mme Evren et M. Danjean probablement pour satisfaire les électeurs libéraux ou ceux qui votent LR parce que c’est LR. Curieux attelage, donc, d’un professeur de philosophie – a priori un homme qui pense – avec deux « fonctionnaires » d’un parti sont il n’est pas membre et où l’on semble, avec une constance digne d’éloges, s’abstenir de penser. Peut-être M. Wauquiez a-t-il voulu ratisser large, ce qui se nomme plus du marketing que de la politique.
M. Bellamy, apparemment, est catholique et ne le cache pas. Il se murmure même qu’il serait « personnellement » opposé à l’avortement. Tout cela serait fort bien si cela ne rappelait pas quelque peu M. Fillon, encore que M. Bellamy paraisse à première vue plus réfléchi et sincère que M. Fillon. Contentons-nous pour notre part de remarquer qu’être opposé à l’avortement parce qu’on est catholique est une chose des plus logiques qui soient. Pour rester logique, il est d’ailleurs de nombreuses choses qui pourraient découler le plus simplement du catholicisme revendiqué de M. Bellamy et qui risqueraient de ne pas plaire à LR, aux électeurs automatiques de ce parti, ni au courant libéral de ce parti. En matière économique et sociale, notamment.
Je n’ai pas de réponse quant à ces doutes. Peut-être me faudrait-il me renseigner plus sur M. Bellamy et les idées qu’il professe pour m’en faire une, avant que le parti auquel il a eu l’étrange idée d’accepter de s’associer n’entreprenne de le bâillonner.
En tout cas, la découverte de M. Bellamy par les journalistes de la grosse presse a donné lieu au déversement de clichés plus ou moins hargneux sur les catholiques. En tant que catholique, ces clichés m’amusent et me réjouissent parfois : si aujourd’hui nos ennemis n’ont que cela comme argument, c’est qu’ils n’ont que le néant à nous opposer.
Ces clichés, donc, reflètent surtout le vide, la paresse et l’inculture du commun des journalistes et des politiciens. On pourrait les résumer comme suit : on dira de quelqu’un qu’il est catholique pratiquant s’il a été aperçu dans une église un dimanche à l’heure de la messe ; si le phénomène se répète plusieurs dimanches, on le dira catholique fervent ; et si c’est tous les dimanches, il deviendra un catholique traditionaliste ; il sera un catholique intransigeant s’il avoue en public croire en Dieu, y compris en semaine ; et un catholique intégriste s’il fréquente une paroisse où le sanctus et l’agnus sont parfois chantés en latin (sans parler du gloria et du credo pour certaines solennités et fêtes) ; s’il va parfois à la messe en semaine, ce sera un catholique sectaire, et s’il s’agenouille au moment de l’élévation, on le dira catholique fanatique.
Naturellement, de telles pratiques religieuses finissent par avoir des conséquences diverses. Un catholique opposé à l’avortement sera fatalement un catholique conservateur. S’il exprime des réserves – et même un peu plus – sur les délires « sociétaux » à la mode depuis quelques années, il conviendra d’ajouter proche de la Manif Pour Tous.
Il faudrait éplucher la presse entière pour vérifier si tous ces qualificatifs ont été employés pour désigner – ou dénigrer – M. Bellamy. Mais la vie est courte, que voulez-vous.
Du reste, pour un catholique soucieux de cohérence, il n’y pas que l’avortement ou les délires « sociétaux » à la mode dans la vie. Il y a aussi les questions liées à l’accueil des migrants, au souci des plus pauvres, au respect de la création (ou à l’écologie, si vous préférez)… Mais là le catholique cohérent risque de sentir le fagot pour l’électeur LR automatique, et aussi pour des macroniens que M. François Sureau a récemment gratifiés de l’aimable appellation de nains de jardin. Pour ceux-là un tel catholique ferait probablement figure de gauchiste, de bolchévique ou plutôt de partageux, pour parler en bon bourgeois louis-philippard.
Or toutes ces questions sont plus liées entre elles qu’on ne croit. Si pour ma part je parvenais à me voir de l’œil postmoderne d’un macronien de base, je me considèrerais peut-être comme un catholique fanatique, conservateur, proche de la Manif Pour Tous et bolchévique. Et je m’enfuirais, l’esprit confus, en poussant des hurlements de terreur.
Mais après tout, cette bourgeoisie postmoderne fait peut-être partie des nombreuses périphéries à évangéliser…

dimanche 10 février 2019

« Un catholique n’a pas d’alliés »

Les correspondances d’écrivains ont évidemment un intérêt variable. S’il ne s’agit que d’échanger des compliments plus ou moins sincères entre « maîtres » imbus d’eux-mêmes, mieux vaut passer son chemin. Restent deux possibilités : celle d’une complicité stimulant le talent de chaque correspondant, y compris dans la plaisanterie, et celle d’une proximité suffisante pour avoir quelque chose à se dire (ou plutôt : à s’écrire) mais assez limitée pour que des points de vue différents se confrontent, voire se percutent.
Les éditions du Cerf ont eu la bonne idée de publier en un seul volume trois correspondances, celles de Jacques Maritain avec François Mauriac, Paul Claudel et Georges Bernanos. Il va sans dire que ces correspondances relèvent plus de la seconde des possibilités évoquées plus haut que de la première.
Entre Maritain et Mauriac, les lettres vont de 1926 à 1970. Qu’en retenir ? Peut-être la conversation entre deux contemporains qui s’estiment et se mesurent. Sur les tourments qui traversent cette longue période, les deux hommes semblent souvent tomber d’accord. Dans la sorte d’amitié qui peu à peu se tisse, aucun des deux ne paraît pressé de manifester à l’autre quelque désaccord. Peut-être se redoutaient-ils l’un l’autre ? Il y a comme une retenue entre ces deux-là. Les attaques, les piques, drôles parfois, seront pour les autres. Pour Claudel, par exemple, surnommé « Pégase » par Mauriac dans une lettre de juin 1939. Maritain renchérira dans sa réponse en précisant : « Il y a longtemps  que Pégase rongeait son frein d’or, et n’importe quelle occasion lui était bonne pour m’avaler tout cru. » Pourquoi ce « Pégase », pourquoi cet or évoqué par Maritain sur un ton qui n’est pas sans rappeler – en moins violent – celui de son parrain Léon Bloy ? C’est que Claudel, membre du conseil d’administration de Gnome et Rhône (fameux fabricant de moteurs d’avion), avait manifesté dans une tribune parue dans le Figaro une certaine irritation à propos d’une phrase de Maritain, d’ailleurs assez bloyenne dans l’esprit et à méditer encore aujourd’hui : « Tant que les sociétés modernes sécréteront la misère comme un produit normal de leur fonctionnement, il ne doit pas y avoir de repos pour un chrétien. »
Il serait donc prévisible de trouver des accents plus violents, des signes d’opposition dans la correspondance entre Maritain et Claudel. Il n’en est rien. Peut-être, en privé, Claudel était-il plus diplomate ? Il y a aussi des raisons plus sérieuses, surtout après 1945, pour rapprocher les deux hommes. Par exemple le rejet de l’antisémitisme et l’horreur devant les persécutions faites aux Juifs en ce triste siècle. On apprendra au détour d’une note[i] que Claudel écrivit le 24 décembre 1941 une lettre admirable au Grand Rabbin de France, lettre qui lui valut une surveillance particulière et même une perquisition à son domicile. Ce qui nous laisse de lui une idée plus haute que le classique Claudel-auteur-d’une-ode-au-maréchal-Pétain-puis-d’une-ode au-général-de-Gaulle… ou même que celle d’un Pégase rongeant son frein d’or.
Les frictions, les heurts, les orages, c’est plutôt avec Bernanos que nous y assistons. Normal, sourirons-nous, c’est là l’affaire de Bernanos. Dès 1928, Maritain et Bernanos se fâchent à propos de la condamnation de l’Action française par l’Eglise. Quelques éclaircies plus tard, de nouvelles fâcheries éclateront, autour de La grande peur des bien-pensants. A ce propos, c’est Raïssa Maritain qui adresse à Bernanos de nécessaires admonestations, au nom de leur commune admiration pour Léon Bloy, lui rappelant l’incompatibilité, de l’aveu de Bloy lui-même, entre une telle admiration et celle d’un Edouard Drumont, en particulier en ce qui concerne leurs perceptions respectives du peuple juif. Dans une lettre datée de la Pentecôte 1931, elle le met en garde contre les dangereux attraits de la polémique, « cette région, à certains égards non-humaine, de la polémique, dont la seule fin n’est pas le vérité mais la bataille pour une cause à laquelle on croit devoir tout engager »… Les quelques lettres de Raïssa Maritain à Bernanos qui se glissent dans cette correspondance touchent par leur mélange de fermeté, voire de sévérité et de douceur, mélange qui forme une sorte de bienveillance, de charité dans le fait de dire la vérité à quelqu’un qui en a besoin, peut-être ? L’humilité avec laquelle répond parfois Bernanos peut être elle aussi touchante.
Qui sait si ce dernier, d’ailleurs, n’a pas fini par profiter de la leçon, à l’écriture de Grands cimetières sous la lune, par exemple, livre où Bernanos sacrifia à un devoir de vérité les sympathies qu’auraient dû, logiquement, provoquer ses inclinations politiques, sympathies qui furent du reste réelles au début de la guerre d’Espagne ? La parution de ce pamphlet marquera une nouvelle période d’apaisement entre Maritain et Bernanos.
Quoi de mieux que cette difficile relation pour illustrer cette phrase dont le début forme le sous-titre de ce livre : « Un catholique n’a pas d’alliés, il ne peut avoir que des frères »[ii] ? Les frères se querellent volontiers, se cherchent des poux, souvent de manière injuste. Mais ils peuvent aussi s’administrer des corrections parfois robustes. S’ils n’oublient pas qu’ils sont frères, ces corrections porteront des fruits.


[i] Les notes et introductions sont de Michel Bressolette et Henri Quantin, et elles sont fort utiles.
[ii] La phrase est de Claudel.

lundi 21 janvier 2019

Le prix du monde moderne

Certes, le 21 janvier est, chaque année, l’occasion de faire mémoire de Louis XVI et de rappeler les crimes dont s’est rendue coupable une révolution dont bien des gens se réclament ou reprennent les symboles, des « gilets jaunes » aux défenseurs de « l’ordre républicain ». Observons que parmi ces derniers il s’en trouve pour estimer qu’il suffit de tirer dans le tas pour régler les questions posées par le mouvement des « gilets jaunes ». La caution philosophique de ce nouveau genre de bourgeois louis-philippards a récemment été fournie par M. Luc Ferry, dit-on. Grand bien lui fasse. Louis-philippard est bien le mot qui sied : Louis-Philippe Ier, « roi des Français », n’avait-il pas acquis, aux côtés de son père, une bonne connaissance des milieux montagnards[i] ?
Peut-être cette date est-elle aussi l’occasion de s’interroger sur ce dont l’agitation qui effraie en ce moment les assis[ii] est le signe. De beaucoup de choses, certainement, des plus matérielles aux plus profondes, et je me garderai bien d’en proposer une liste exhaustive. Posons-nous cependant une première question : ne serions-nous pas à un de ces moments où la politique révèle tout ce qu’elle a de vide ? Il me vient à l’esprit une citation : « La Terreur a creusé un vide émotionnel, imaginaire, collectif. Le roi n’est plus là ! » Elle est de M. Emmanuel Macron (en 2015, certes). Chacun peut connaître un instant de lucidité.
Ce vide n’est pas seulement politique. Il est aussi moral et spirituel. D’où certaines expressions de désespoir ou l’irruption du n’importe quoi dans ce vide. Hors de chez nous, M. Trump en fournit un bon exemple.
Pour se défendre, les tenants de la bonne grosse démocratie libérale ont de pauvres armes à leur disposition : la cuisine politicienne (en Suède ces derniers jours), la raideur punitive (quoi que l’on pense du Brexit, le comportement des plus hautes instances de l’Union européenne à l’égard du Royaume-Uni évoque le désir de faire un exemple, au cas où d’autres pays seraient tentés), voire le complotisme qu’ils reprochent – pas toujours à tort – à leurs adversaires : si un événement politique leur déplaît, ce ne peut être que le fruit d’une conspiration ourdie dans quelque officine moscovite.
Ce monde-là paraît aux abois, avec ses réactions parfois dignes des démocraties populaires finissantes. Il semble que tout un monde bâti sur la philosophie des lumières et certains de ses prémices remontant – pour faire vite – à la Renaissance ou à la Réforme, en passant par Descartes, vacille. Certes, il a encore quelques sursauts. On les voit dans toutes les absurdités « sociétales » qu’il promeut, souvent associées à un mépris de la vie, de la nature, du donné, mais aussi des liens qui font une société. Ces absurdités, il les défend avec acharnement : il n’est besoin que de voir avec quelle hargne les petits automates que l’on nomme « députés LREM » ont attaqué l’une d’entre eux, Mme Thill, qui a osé exprimer quelques doutes sur les évolutions prévues dans la prochaine révision de la loi bioéthique ; il est aussi probable que ces prochains jours, à des fins électorales, certes, la bonne grosse presse instruise un procès en sorcellerie contre M. Bellamy.
A côté de ces absurdités, derniers signes de vie de ce monde-là, des pans entiers du décor tombent, dévoilant des perspectives peu enthousiasmantes, en matière d’écologie par exemple : dégradation du climat, extinction d’espèces, maladies liées à diverses substances chimiques…
C’est naturellement une fois qu’il a causé des désastres que le mal est plus facile à constater. Et ce n’est pas réjouissant. Il semble que le démon qui a fait bâtir aux hommes le monde moderne (industriel et libéral, en gros) vienne aujourd’hui lui présenter la note, avec de désespérants ricanements. Le moment n’est certes pas des plus agréables.
Pour en revenir à des domaines plus étroits, ceux de la situation actuelle en France par exemple, l’espérance peut venir de diverses initiatives, comme ici un appel pour un nouveau catholicisme social. C’est au moins digne d’intérêt.


[i] Curieusement, on apprenait, ce 21 janvier 2019, le décès de monseigneur le comte de Paris, descendant direct de ce lieutenant général du royaume qui chipa le trône à Henri V en juillet 1830. Qu’il repose en paix.
[ii] Le FMI aurait même, dit-on, réévalué à la baisse ses prévisions de croissance pour la France. Pour les âmes bourgeoises, cela équivaut à peu près à… oh, imaginez tout ce que vous voudrez de plus sacrilège.

lundi 31 décembre 2018

Jean Dutourd, cet inconnu

Devenir un personnage, voilà un drame pour tout artiste : le personnage éclipse alors l’œuvre. La situation est d’autant plus dramatique lorsque l’artiste est un écrivain : sa raison d’être n’est-elle pas de créer d’autres personnages que lui ?
Qui par exemple connaît aujourd’hui l’œuvre de Jean Dutourd (1920-2011) ? Quelques-uns pourront toujours citer Au bon beurre, mais combien auront lu ce roman ? On se souviendra probablement plutôt de l’adaptation télévisée qui en fut faite. En revanche, ceux qui ont plus de trente ans se souviendront du personnage pour l’avoir vu à la télévision ou entendu à la radio : sagement moustachu, le cheveu en arrière, une pipe courbe au bec ou à la main, l’œil bleu pétillant, l’académicien promenait ici et là sa culture, ses affables ronchonneries et quelques grosses blagues. Un bon client, en somme, que ce fût sur le plateau d’« Apostrophes » ou parmi les « grosses têtes ». Une sorte de vieux sage ou de vieux c…, propre à régaler ses auditeurs d’aphorismes qu’ils ne prendront jamais la peine de lire[i].
C’est donc une excellente idée qu’ont eu les éditions le Dilettante de rééditer Les Dupes, livre de Jean Dutourd initialement paru en 1959 chez Gallimard. Enfin nous allons avoir à faire avec l’écrivain.
Les trois nouvelles qui composent (en partie, nous y reviendrons) ce recueil sont, force est de l’admettre, de valeur fort inégale. La première, Baba ou l’existence, fait penser à un poussif décalque du Candide de Voltaire, où Pangloss serait remplacé par un genre de Jean-Paul Sartre nommé M. Mélass. On sourit aux mésaventures de de jeune imbécile de Baba, mais on s’en lasse vite, l’auteur aussi semble-t-il. La troisième, Emile Tronche ou le diable et l’athée, ne convainc guère, ne serait-ce que par son argument : le diable ne saurait tenter de faire croire à quiconque qu’il existe, on le sait au moins depuis Baudelaire. On en retiendra cependant l’indécrottable bêtise du bourgeois athée très 1900 qu’est Emile Tronche, laquelle donne toute sa saveur à un dialogue guère passionnant, avec quelques effets « faustiens ».
D’une toute autre tenue est Ludwig Schnorr ou la marche de l’histoire. Il s’agit d’une note biographique sur un penseur socialiste comme le XIXe siècle en produisit tant… à ceci près que Ludwig Schnorr n’exista jamais. Dutourd a créé ici une sorte d’idéologue socialiste de synthèse, faisant ressortir dans ce qui pourrait être une brève communication d’un obscur universitaire[ii] toute la générosité théorique, la naïveté, le ridicule, les idées folles et l’immense prétention de ce genre de personnage. A propos de cet excellent texte, Jean Dutourd écrivit qu’il avait voulu s’essayer « à un genre [qu’il avait] beaucoup admiré chez l’écrivain argentin J.L. Borges : la biographie ou la prose apocryphe », ajoutant que ce procédé « donne aux récits un curieux air de vraisemblance ».
Curieusement, en lisant Ludwig Schnorr, ce n’est pas tant à Borges qu’à Nabokov que j’ai songé : celui qui fait écrire au héros de Don une biographie pour le moins farfelue de Nikolaï Gavrilovitch Tchernychevski (lequel, contrairement à Ludwig Schnorr, exista réellement). Dans Le don, cette biographie provoque l’indignation de quelques émigrés russes de gauche (et les sarcasmes aussi bien des tsaristes que des critiques soviétiques). A propos de Ludwig Schnorr, l’indignation, voire le courroux, vint aussi de gauche. Plus précisément d’André Breton qui, sans doute vexé d’avoir mis un peu de temps à découvrir le canular, y vit une « manœuvre » et une « attaque venimeuse » au service de « tout ce qui (armée, patronat, Eglise) rêve de nous voir ramper ». Comme on le voit, le « pape du surréalisme » se devait de réagir à cette mystification avec le ton aussi amphigourique qu’ampoulé qu’imposait la gravité des circonstances[iii].
Ludwig Schnorr étant paru initialement dans la NRF courant 1958, c’est là que Breton l’avait lu. Sa réaction outrée put donc fournir à Jean Dutourd la matière à une quatrième « dupe » : André Breton ou l’anathème, réfutation pince-sans-rire des cris de rage de Breton. Et c’est plutôt drôle, à commencer (certes, de manière involontaire) par l’article de Breton. A tel point que, si l’on en croit la préface de la réédition de 2018 (d’un nommé Max Bergez), il y eut une cinquième dupe, en la personne de Mario Maurin, critique aux Lettres nouvelles, qui crut que l’article de Breton était un pastiche écrit par Dutourd et, en tant que tel, complètement raté. La littérature a de ces pouvoirs…
De tels pouvoirs, on a pu les vérifier depuis, lorsqu’un certain Bernard-Henri Lévy éprouva quelques difficultés à se dépêtrer de ce que d’aucune nommèrent l’affaire Botul


[i] Par une sorte de délicatesse, il semble avoir peu évoqué son passé de prisonnier de guerre évadé et de résistant, par lequel il eût pu se faire valoir. Ce qui est à son honneur.
[ii] Par exemple « Aimé Prosper Lemercier, doyen honoraire de la Faculté de Caen ».
[iii] Cela se fit dans une revue nommée Bief, jonction surréaliste.

jeudi 13 décembre 2018

De toutes les couleurs (2)

Depuis environ un mois qu’il dure, le mouvement des « gilets jaunes » ne cesse d’intriguer, d’émouvoir, de passionner. Comme désormais il faut faire vite, c’est à qui en fera le plus d’interprétations possibles. Nos politiciens de tous bords – peu réputés, il est vrai, pour la finesse de leurs analyses – semblent s’y être brûlé les doigts à force d’expressions de mépris, de menaces ou de tentatives de récupération. Leur talent d’artistes de cirque ou de cabaret semble s’y être usé.
Ajoutons à cela le goût du sensationnel, du sang, de la chique et du mollard (comme on disait dans les cours de récréation de mon enfance) des chaînes dites d’information continue, auquel répond certes le voyeurisme du public, et le spectacle est presque complet. Presque, parce que certains meneurs des « gilets jaunes » s’y sont aussi prêtés : chacune de leurs manifestations parisiennes du samedi n’est-elle pas nommée « acte » ? De sorte que l’on a l’impression d’assister à une pièce de théâtre. Or le théâtre n’est qu’un simulacre.
Tout cela risque de finir en pagaille généralisée. Des rumeurs, signes de panique, circulent. Comme celle du complot international, qui veut que ce mouvement soit discrètement manipulé par la Russie et les sbires numériques (ou trolls) de M. Poutine. Ce dernier n’est certes pas un petit saint, mais il serait raisonnable de ne pas voir sa main partout : cette obsession risque d’empêcher ceux qu’elle saisit de réfléchir. Dans le même registre, notons l’interpellation, samedi 8 décembre, de M. Julien Coupat, abscons pamphlétaire anarchisant, qui se trouvait à Paris à bord d’une voiture  où l’on aurait trouvé des gilets jaunes. Voilà que l’on tente de nous refaire le coup de Tarnac !
Il était donc légitime d’attendre quelques paroles, quelques engagements aussi, de la part de celui qui occupe les plus hautes fonctions dans notre pays, que cela nous plaise ou non. M. Macron a parlé, lundi 10 décembre. Il a semblé vouloir manifester quelque contrition[i] quant au caractère hautain de certains de ses propos, avant d’annoncer quelques mesures censées apaiser la colère des « gilets jaunes ». On en a retenu surtout des mesures comptables : cet homme et son gouvernement ne verraient-ils le monde qu’à travers ce prisme ? Observons que c’est une mesure comptable maladroitement parée d’oripeaux d’une urgence écologique réelle (pour laquelle il y aurait tant à faire dans d’autres domaines que la seule fiscalité, et d’une manière qui bénéficierait probablement à ces « gilets jaunes ») qui a tout déclenché… Bref, M. Macron, pensant apaiser le courroux[ii] de gens à qui il demandait trop, a paru se contenter un peu vite de leur donner la pièce, comme on dit dans la bonne bourgeoisie. Cela risque d’être perçu comme un mélange de finasserie et de condescendance. Ah, maudits penchants ! M. Macron serait bien avisé de maudire certains des siens, tout au moins de s’en garder.
Du reste, la méfiance de tous envers tous semble avoir atteint des niveaux pénibles : ainsi, certaines grandes gueules ou cerveaux tordus parmi les « gilets jaunes » (tout mouvement, surtout aussi peu structuré, en compte sa part) ont cru bon d’imaginer que l’attentat qui a eu lieu le 11 décembre à Strasbourg[iii] pourrait être un coup monté par le gouvernement pour les empêcher de manifester à Paris le 15. Cela est au moins aussi ridicule que les rumeurs de complots poutinoïdes.
En considérant qu’en même temps quelques lycéens chahutent à leur tour et que d’autres protestations ont lieu, il semble que l’on n’assiste plus à la République en marche, mais à la République en rade[iv], compte tenu de la médiocrité dont font montre aussi bien la majorité que l’opposition. De là à imaginer d’autres formes de gouvernement, séduisantes ou effrayantes…
Peut-être est-ce le constat fait par le duc d’Anjou, que les légitimistes nomment Louis XX : il lui a paru opportun d’affirmer son soutien aux revendications des « gilets jaunes » tout en réprouvant la violence qui en émane parfois. Dans son message, daté du 8 décembre, solennité de l’Immaculée Conception, il confie la France à la prière de la sainte Vierge, qui est la « vraie Reine de France ». Sage humilité. Un roi, pourquoi pas ? Et les propos du duc d’Anjou sont admirables. Sont-ils autre chose que des mots ? Souhaitons-le, ne serait-ce que pour l’homme.
Les rêveries politiques, malgré leur charme, sont souvent chimériques. Place, donc, au réel. Quelques évêques français se sont exprimés sur cette révolte. Avec des mots justes et des propositions. On a même vu l’évêque de Montauban visiter un piquet de « gilets jaunes », au bord d’un rond-point. Il y a même rencontré un homme touchant une mince pension d’invalidité après un accident du travail, à qui il avait été conseillé de divorcer pour optimiser ses gains. La société en est là, à conseiller à des hommes blessés de se détruire encore un peu plus, pour ramasser quelques sous… Mgr Ginoux a été bien inspiré de visiter cette périphérie : un rond-point de nulle part, avec pour tout paysage des hypermarchés et leurs enseignes criardes, où des hommes témoignent du monde tel qu’il se défait.


[i] Qu’il faut espérer sincère.
[ii] Voyez comme notre langue est riche et belle. Pourquoi nos amis les journalistes utilisent-il toujours « grogne » ? Cela fait un peu bestial, quand même, non ?
[iii] Pensée amicale et prière pour cette ville et ses habitants.
[iv] Quand je vous disais qu’il y a quelque chose chez M. Macron qui fait penser à Huysmans

dimanche 2 décembre 2018

De toutes les couleurs

A qui a des yeux pour voir (et veut bien les ouvrir), le monde est empli de couleurs dont la signification n’est pas toujours claire au premier regard. Il y a, bien sûr, celles du pur plaisir, les couleurs de l’automne, les plus belles de l’année lorsque le temps n’est pas des plus gris. D’autres relèvent d’une symbolique franche : ainsi de l’éclairage en rouge des façades de quelques édifices religieux à Paris notamment, à l’initiative de l’Aide à l’Eglise en Détresse, jeudi 22 novembre ; quoi de mieux, en effet, pour promouvoir la liberté religieuse, que de rappeler la couleur du sang de ceux qui souffrent de ne mouvoir la vivre ? Du reste, dans l’Eglise catholique au moins, le rouge est la couleur des jours où l’on célèbre la mémoire d’un martyr. Et nous venons de vivre une période où, de dimanche en dimanche, les couleurs de l’Eglise ont varié, du vert du temps ordinaire au violet de l’Avent en passant par le blanc du Christ Roi, avant le blanc de Noël. Entre temps, il y aura eu aussi le rose du Gaudete et, pourquoi pas (mais ce n’est pas un dimanche cette année), du bleu pour l’Immaculée Conception…
Dans les ornements liturgiques, le blanc est souvent paré d’or. Mais je ne me suis pas cru autorisé, le dimanche 25 novembre, solennité du Christ Roi de l’univers, de demander à un diacre, en sortant de la messe, si sa dalmatique n’était pas en fait un gilet jaune.
Car, à parler de couleurs, comment éviter ce jaune-là[i] ? Tout aura été dit sur cet étrange mouvement, du plus intelligent au plus stupide. Pour le plus stupide, ne nous attardons pas sur les bruits qu’ont pu faire avec leurs bouches quelques ministricules : faisons preuve de charité envers eux.
On aura naturellement beaucoup glosé sur le prétexte écologique d’une hausse des taxes sur le carburant qui n’est probablement que le facteur déclenchant de cette révolte. Pourquoi nos gouvernements ne taxent-ils pas les transports aériens ou maritimes, réputés polluer l’atmosphère bien plus que les pots d’échappement des voitures particulières ? Cela pourrait entrer dans une réflexion ambitieuse sur le commerce international et la part inutile, voire nuisible, de ses flux.
Quant à ces « gilets jaunes », leurs contempteurs ne semblent plus guère agiter ce prétexte écologique, ni les traiter de fossiles adorateurs des énergies du même nom. Car il semble de plus en plus évident que bon nombre des « gilets jaunes » sont tributaires de leurs voitures pour la moindre emplette, la moindre démarche administrative, le trajet jusqu’à l’usine, à l’école ou le cabinet médical le plus proche… Ils sont en fait les victimes d’un modèle qui leur a été vendu voici cinquante ans environ (et auquel – personne n’étant tout à fait innocent – ils ont parfois consenti). Peut-être la goutte de gas-oil versée négligemment par le gouvernement a-t-elle été jetée sur un brasier qui sommeillait, celui d’une lassitude vague et sourde qui s’est transformée en une rage plus ou moins confuse, voire inarticulée. Voilà des gens qui crient, comme un homme las, « j’en ai marre », sans trop savoir dire de quoi. Un gouvernement ambitieux[ii] tâcherait de mettre là-dessus les mots qui conviennent et de réfléchir à une manière sérieuse de remplacer un modèle, une organisation dont on sent encore confusément peut-être qu’il est épuisé : celui qui parque toute une population moyenne dans des lotissements sans âme ou qui les laisse à leur triste sort dans des bourgades de province vidées de tout ce qui fait un lien social[iii].
Au lieu de cela MM. Macron et associés s’y sont pris d’une manière méprisante, brouillonne et brutale. Ils ne s’y prendraient pas mieux s’ils cherchaient à se faire haïr de ces gens.
Un mot, pour finir, sur les violences du 1er décembre : elles sont regrettables, odieuses par certains aspects. Mais nous ne saurons probablement jamais quelle est la part des manifestants et celle de casseurs de pelage divers[iv] dans les dégâts infligés à l’Arc de triomphe de l’Etoile. Et comment un régime politique qui prétend tirer ses origines d’émeutes (certes vieilles de plus de deux cents ans) et qui les célèbre volontiers peut-il condamner des manifestations violentes ?


[i] Aux dépens, il est vrai, du violet porté par des femmes manifestant le 24 novembre contre les violences dont certaines d’entre elles souffrent trop souvent… Je ne dirai pas un mot, en revanche, du black Friday, pas même une diatribe contre le paganisme mercantile de ce non-événement importé laborieusement des Etats-Unis. D’ailleurs, le noir n’est pas une couleur, contrairement au blanc, qui est la synthèse de toutes.
[ii] Une opposition ambitieuse aussi.
[iii] Ce monde moderne, qui a eu ses séductions et abandonne maintenant ceux qu’il a séduits, me fait penser à une définition du diable que l’on peut trouver dans Monsieur Ouine, de Bernanos : « Le diable, voyez-vous, c’est l’ami qui ne reste jamais jusqu’au bout… »
[iv] Ni, comme toujours dans des manifestations, surtout si elles sont plus ou moins spontanées et confuses, dans quelle mesure l’infiltration de la manifestation du 1er décembre par ces casseurs a été facilitée par les autorités.

samedi 17 novembre 2018

Lapaque et l’incarnation

Le transhumanisme n’est pas le moindre des délires qui caractérisent la modernité tardive. Ses séductions semblent opérer sur deux parties de la population : d’une part ceux qui sont en adoration devant leur corps, rêvant alors d’un homme augmenté bientôt immortel et éternellement jeune ; d’autre part ceux qui, doutant probablement de la possibilité de cette éternelle jeunesse, rêvent de n’être bientôt plus que des esprits dont quelque support permettra la conservation. Entre des corps jeunes dépourvus d’âme et des âmes éthérées privées des charmes de la fatigue, des odeurs… avouons que nous voilà devant le choix de l’embarras.
Que répondre à ces délires, en chrétien, par exemple, de manière à se faire entendre d’un public indifférent, hésitant, fataliste ou contaminé ? Certes, il est possible d’écrire des livres ou encore des articles dans des revues (sur papier ou en ligne), voire d’obtenir un entretien dans quelque journal (ou de l’accorder à ce journal, selon qui prendra ou se verra accorder une posture de supériorité). Mais les chances sont fortes de ne se faire entendre que de personnes partageant déjà l’avis défendu.
Aussi est-il parfois nécessaire de consentir à descendre dans l’arène, quitte à s’y faire mordilles par quelques caniches se prenant pour des lions. C’est une situation de ce genre qui constitue le point de départ du Sermon de saint Thomas d’Aquin aux enfants et aux robots, de Sébastien Lapaque : le narrateur, un prêtre invité à un débat sur le transhumanisme et l’intelligence artificielle en deuxième partie d’un talk-show au titre interchangeable[i], sent qu’il va y passer un mauvais quart d’heure : l’Eglise, institution bimillénaire (ou peu s’en faut), est un repaire de réacs et de puritains hostiles à tout progrès et à tout ce qui touche au corps, comme chacun le sait. Notre prêtre le sait bien : il aura beau avancer toutes sortes d’arguments, ciselés à la mesure de questions nouvelles (du moins en apparence), ce n’est pas pour cela qu’il a été invité, mais pour être ridiculisé à peu de frais. C’est son rôle dans un simulacre de débat, qui n’est en fait qu’un divertissement : « Un chrétien jeté sous les projecteurs est une pitance de choix pour les fauves habitués aux caméras. "Aux lions, les chrétiens, aux lions !" observait déjà Tertullien au IIIe siècle. Hélas, nous n’aimons pas ces amertumes. Notre délicatesse est telle : effrayés par le jugement des hommes, les demi-chrétiens que nous sommes affectionnent les précautions. »
On le sent donc peu disposé au martyre, ce pauvre prêtre (mais le serions-nous à sa place ?) : cependant, il semble se rappeler les appréhensions qui gagnèrent jusqu’au Christ avant Sa Passion : « Je demandai à Dieu d’éloigner de moi cette épreuve… ».
Sébastien Lapaque, qui n’a peur de rien[ii], imagine donc que cette prière sera exaucée d’une manière inattendue, et – pourquoi pas ? – miraculeuse. Avant son entrée sur le plateau, notre prêtre sera remplacé inopinément par saint Thomas d’Aquin en personne, qui débattra avec une tranquille assurance.
On peut s’interroger sur l’efficacité d’une telle intervention dans un débat portant sur des questions actuelles. Eh bien, en peu de mots, le philosophe et théologien né au XIIIe siècle aura son petit effet. Sans entrer dans le détail, disons qu’il pulvérisera calmement quelques préjugés sur la pensée chrétienne : irrationalisme, mépris du corps, moralisme étriqué… Et qu’il révélera à ses auditeurs que les questions soulevées par le transhumanisme et l’intelligence artificielle, ainsi que les vains espoirs qu’ils suscitent, sont bien plus anciennes que l’on ne croit. Ni pur esprit, ni simple corps, l’homme n’a rien de bon à attendre de ces nouveautés qui n’ont de nouveau que la possibilité envisagée désormais de voir le jour…
Lapaque n’étant ni un sot ni un nécromancien (ce qui dans les deux cas ne serait guère catholique !), il se garde d’inventer les propos qu’il met dans la bouche du Doctor angelicus[iii]. Tous sont tirés en fait d’écrits de saint Thomas d’Aquin, dont les références sont fort judicieusement rappelées  dans des notes en bas de page[iv]. Il fait ainsi la preuve de ce que certains des délires contemporains ne sont en somme que les résurgences de vieilles erreurs réfutées depuis des siècles. On appelle cela le progrès. L’émission dans laquelle le saint apparaît aurait aussi bien pu s’intituler Tout a déjà été dit, au lieu de On aura tout vu.
A propos d’émission de télévision, la description du plateau, des invités (chacun dans son rôle, toujours le même, du vieil académicien aux yeux pétillants au « penseur » transhumaniste à la mode) et de l’équipe (où les plus cultivés sont les obscurs soutiers) vaut le détour par sa drôlerie.
Tout en réfutant les âneries – superficielles ou profondes – du moment, ce Sermon de saint Thomas d’Aquin aux enfants et aux robots est donc une invitation à découvrir les écrits de saint Thomas d’Aquin. Et l’on a envie de répondre à une telle invitation.
Une dernière chose : qui sont ces « enfants » et ces « robots » ? On sait Sébastien Lapaque admirateur de Georges Bernanos, auteur de La France contre les robots et des Enfants humiliés. Pauvre Bernanos ! Il ne pouvait prévoir que la France perdrait de ses couleurs au point qu’aujourd’hui, les robots, c’est nous ! Cela n’est guère réjouissant. Quant aux enfants, ce n’est pas plus gai : il ne s’agit pas ici de la simplicité, de la naïve audace enfantines, dans ce qu’elles ont d’innocent ; mais bien plutôt de la bestialité d’« adolescents jouisseurs » que la modernité tardive entend faire de nous à tout âge.
L’espérance demeure toutefois dans cette injonction qui clôt le prologue : « Qu’on nous parle comme à des enfants et à des robots, afin que nous redevenions ce que nous sommes. »


[i] En l’occurrence : On aura tout vu.
[ii] C’est normal : Sébastien est un prénom de martyr, et Lapaque évoque le dimanche que nous préférons, celui où la vie triomphe de tout, malgré la souffrance, le désespoir, la mort. Sébastien Lapaque, c’est un nom qui oblige !
[iii] Ou du Doctoris angelici, pour les puristes.
[iv] De plus, une bibliographie est fournie en fin de volume.

mardi 16 octobre 2018

On demande une société

Les récents avis rendus par le Comité Consultatif National d’Ethique[i] quant à la prochaine révision de la « loi bioéthique » appellent quelques observations. Nous passerons rapidement sur la composition de ce comité, largement renouvelée sous le mandat de M. Hollande, ce qui en soi était déjà tout un programme, étant donné les positions (ou les convictions ?) affichées par celui-ci dans ce domaine. Tout aussi rapidement, passons sur l’écart manifeste entre les résultats de la consultation menée par le CCNE et les avis qu’elle a rendus : nous sommes désormais habitués à de tels écarts, dans des domaines fort variés, les « autorités » pouvant toujours invoquer une surreprésentation de telle ou telle opinion[ii] sur les sujets concernés pour s’asseoir sur les résultats (à quoi bon mener de telles consultations, alors ?). Passons enfin sur la notion bizarre de « révision de la loi bioéthique » : apparemment, une nation est tenue de revoir périodiquement certains principes que d’aucuns considèrent – et ils n’ont pas tort – comme essentiels, en fonction de techniques nouvelles ou de pratiques que quelques-uns veulent voir autoriser[iii].
Ces avis n’ont évidemment pas force de loi. Mais il est question de propositions et de délibérations au parlement pour cet hiver. Le gouvernement, à ce sujet, dit souhaiter « un débat apaisé ». Interrogeons-nous donc de manière paisible sur quelques aspects de ces choses.
Il importe pour commencer de rappeler sur quoi portent ces avis. Il y est notamment question – en termes favorables – de la procréation médicalement assistée (dite PMA) pour les femmes seules et les couples de femmes, ainsi que de la possibilité pour une femme de congeler ces ovocytes en vue de se réserver la possibilité de les utiliser plus tard pour faire des enfants. Ne nous plaignons pas trop : pour cette fois, les « sages » de circonstance ont rendu des avis défavorables à la location de ventres de femmes (dite GPA), ainsi qu’à l’euthanasie ou au suicide assisté. Les partisans de ces fascinants progrès « sociétaux » en seront pour leur patience.
Ne soyons pas dupe cependant : cette « PMA » pour femmes seules ou pour couples de femmes, les « autorités » nous avaient juré leurs grands dieux que cela n’était pas, mais pas du tout, envisagé dans le sillage du « mariage pour tous ». Il y a donc fort à parier que pour la prochaine « révision » un avis plus favorable sera émis quant à la « GPA »…
Nous connaissons, bien sûr, par cœur les arguments de nos amis les « sociétalistes », qui vont d’une contrefaçon de la bienveillance ou de la compassion à une conception tout libérale de la vie : puisque nous n’avons de toute façon aucune intention d’avoir recours à de telles méthodes, quelles qu’elles soient, elles ne nous regarderaient pas et il ne nous serait donc pas permis d’en priver les autres ni de nous mêler de leur vie.
Mais qu’est-ce qui nous révolte donc tant dans ces procédés ?
En ce qui concerne la « PMA » et dans quelques années probablement la « GPA », il y a bien sûr l’argument de la filiation et du refus de voir concevoir à dessein des enfants privés de père ou de mère, selon le procédé. Cela est juste et il me semble inutile d’en dire plus ici, ces arguments ayant déjà été énoncés, répétés, martelés aux oreilles de gens qui, semble-t-il, n’en ont cure. Il y a donc d’autres raisons à invoquer que le seul intérêt de l’enfant – lequel n’est déjà pas rien.
Il y a bien sûr le refus de considérer un enfant – et une personne donc – comme un genre de produit obtenu à l’issue d’un projet planifié, organisé, financé… Il vaut mieux voir en la venue de chaque personne un don, parfois inattendu, imparfait, certes, mais bien un don.
Mais au-delà, il semble pertinent de se demander quelle est l’idée des hommes que se font des femmes seules ou des couples de femmes projetant d’avoir un enfant : y voient-elles seulement des réservoirs de semence que l’on pourra sélectionner selon divers critères, financiers notamment ? Et comment deux hommes (ou un homme et une femme) louant les services d’une « mère porteuse » considèrent-ils celle-ci ? Comme une matrice, un moule, un centre de production ? Certes, tous les partisans de ces prodigieuses et réjouissantes méthodes n’ont probablement pas ces vues. Mais le danger, ou la tentation, existe.
Ces vues s’appliquent tout autant à cette histoire de congélation d’ovocytes : ne voudrait-on pas pousser certaines femmes à considérer leurs corps comme des magasins d’accessoires ou de pièces détachées, qu’il serait possible de gérer comme on le fait d’un stock ?
Cette réification des corps – et, à travers les corps, des personnes – est assez terrifiante ; elle opère déjà en partie dans ce sens avec l’avortement : combien d’enfants à naître qui ne naîtront jamais, éliminés en route[iv] parce qu’une tare leur avait été diagnostiquée ? En somme, ils ont été mis au rebut. Ce même genre de conception se retrouve dans l’euthanasie ou le suicide assisté : êtes-vous vieux, moche, malade, malheureux ? Vous êtes invité à disparaître. Et certains osent appeler cela « mourir dans la dignité ».
Dans un monde passablement marchand, il est donc un risque[v] de ne plus voir en autrui, voire en soi-même, qu’un centre de profit, un gisement, ou alors un centre de coût. Dans ce dernier cas, il sera toujours possible de chercher l’aide de quelque cost-killer
Que restera-t-il, dans ces conditions, des relations gratuites qui font le ciment d’une société ? Peu de chose, sans doute.
En attendant de tomber aussi bas, faudra-t-il encore aller manifester contre de telles réformes ? Nous verrons. Mais autant prévenir les autres manifestants : demandez-vous si l’économie libérale ne porte pas quelques germes de cette décadence. Et exigez d’abord qu’une société soit possible[vi].


[i] Que, par paresse, je nommerai CCNE.
[ii] En l’occurrence d’opinions défavorables à diverses « avancées » envisagées.
[iii] En usant du truc libéral habituel : on commet d’abord un acte illégal, puis on exige qu’il soit légalisé puisqu’on l’a commis et qu’on est quelqu’un de bien.
[iv] A ce propos, de récentes paroles du pape, qui ont horripilé quelques esprits délicats (ou hypocrites), ne sont en rien exagérées. Elles sont posées franchement, voilà tout.
[v] Outre celui de voir dans toutes ces activités de nouveaux marchés à conquérir !
[vi] Celui qui avait vendu la mèche était le défunt Pierre Bergé : « louer son ventre pour faire un enfant ou louer ses bras pour travailler à l’usine, quelle différence ? », avait-il déclaré en 2013. Eh bien, éventuels futurs manifestants, chers camarades, il n’avait pas entièrement tort dans cette déclaration par ailleurs odieuse : pas plus que le ventre d’une femme, les bras d’un ouvrier ne sont des biens à louer.

vendredi 28 septembre 2018

« Roger Nimier – masculin, singulier, pluriel » (A. Cresciucci)

La postérité est un tribunal volage. De certains écrivains, hormis à l’occasion de quelques anniversaires ou commémorations propices à les faire momentanément redécouvrir, elle ne retient que quelques bribes de légende. Surnageront quelques anecdotes pittoresques, quelques citations approximatives, quelques soupirs d’admiration ou quelques engouements suscités pour des raisons hasardeuses – politiques notamment. Tous ces éléments inciteront à la paresse : on croira tout savoir d’un écrivain sur ces bases, ou du moins suffisamment pour se contenter de le vénérer formellement ou de le mépriser, voire de le détester. Si l’écrivain est mort prématurément (morceau supplémentaire de légende), son souvenir même risquera de s’effacer lorsque ses derniers contemporains auront fini de disparaître.
Dans bien des cas, ce n’est pas grave. Mais dans celui d’un écrivain de la taille de Roger Nimier, ce serait plus que regrettable. Les clans amicaux se clairsemant sous l’effet du temps, restent la critique et l’histoire littéraires.
Dans ce dernier domaine, l’université est bien silencieuse. Comme ses confrères « hussards », Nimier n’est guère un objet d’étude. Trop classique ? Trop « de droite » ? Trop farceur ?
Il serait cependant injuste de ne pas citer le nom de Marc Dambre, lequel depuis une trentaine d’années, outre le biographe de Nimier[i] , s’est fait l’éditeur de nombreux recueils posthumes de ses textes et le maître d’œuvre d’un « cahier de l’Herne » paru pour le cinquantenaire de sa mort. Au point, diront certains, de s’être institué gardien du temple.
Alain Cresciucci, qui vient lui aussi du monde universitaire, a décidé d’ouvrir les fenêtres dudit temple. Avec Roger Nimier – masculin, singulier, pluriel[ii], il nous invite à redécouvrir Nimier : l’homme, certes, mais surtout l’œuvre, sans oublier le personnage ou plutôt les personnages, avant de s’interroger sur sa postérité. On pourrait dire de cet essai qu’il vient compléter un cycle entamé en 2011 dans Les désenchantés et poursuivi en 2014 dans Jacques Laurent à l’œuvre puis en 2016 dans Le monde (imaginaire)d’Antoine Blondin. Ledit cycle avait d’ailleurs été précédé d’une biographie d’Antoine Blondin[iii], parue en 2004.
L’essai dont il est question ici n’est pas à proprement parler biographique. Il propose une lecture thématique de l’œuvre aux multiples facettes d’un écrivain dont « on eût dit qu’il passait en foule », comme l’écrivit de lui Alexandre Vialatte. Ce sont tour à tour l’œuvre romanesque et critique de Nimier, mais aussi son travail cinématographique et éditorial qui nous sont exposés ici, sans oublier ses incursions dans le domaine de la politique et de la morale (dans Le grand d’Espagne, par exemple) ou même de la philosophie (les moins concluantes, semble-t-il). On regrettera toutefois l’absence d’une étude spécifique du style de Nimier.
Il en ressort, hormis les quelques facilités, provocations ou travaux alimentaires auxquelles Nimier put de temps à autre se livrer, un point commun entre tous ces domaines : l’exigence, à commencer par celle envers soi-même. Ce trait, moins tragique, moins romantique qu’on ne sait quelle lassitude courant vers la mort aux couleurs de « l’écurie fatalité » (pour paraphraser un Antoine Blondin déjà révolté en 1962 contre ce genre de billevesées), pourrait expliquer bien des choses, à commencer par le fameux « silence romanesque » qui frappa Nimier pendant neuf ans.
Ni hymne à l’extravagance pourfendant l’ennui sartrien ni dénigrement d’un écrivain trop « léger » pour retenir l’attention, ni non plus méditation – tout aussi facile – sur le désespoir habillé de fantaisie et traqué au volant d’une voiture de sport[iv], l’essai d’Alain Cresciucci paraît un guide à conseiller à qui voudrait découvrir Nimier plus de cinquante ans après sa mort.
Et la postérité ? « Nous en reparlerons dans un siècle ou deux », conclut Alain Cresciucci. Volontiers, mais autant (re)commencer dès maintenant.


[i] Son Roger Nimier, hussard du demi-siècle était à l’origine une thèse.
[ii] Paru aux éditions Pierre-Guillaume de Roux.
[iii] Etant donné le sous-titre des Désenchantés (« Blondin, Déon, Laurent, Nimier »), verrons-nous paraître pour réellement clore ce cycle un Déon par Alain Cresciucci ? Ce serait sans doute intéressant.
[iv] Avec si possible une belle passagère pour mourir à cent cinquante à l’heure une nuit…

mardi 4 septembre 2018

Texte intégral

On peut tout faire dire à un texte. Il suffit d’y prélever un mot ou une phrase en l’isolant du reste et tout – ou n’importe quoi – est dit. Ce peut être par distraction, par superficialité, par obsession, ou à dessein, histoire de cacher le reste, voire à des fins malveillantes ou polémiques.
Le procédé peut fonctionner même s’il est grossier. Par exemple, cet été, on pouvait entendre sur France Culture des conférences où M. Onfray débitait sur le christianisme des énormités déjà relevées l’an dernier dans un fort recommandable livre de Jean-Marie Salamito[i]. Devant un public apparemment conquis d’avance, il a refait un de ses désormais classiques numéros, celui de la parabole des mines[ii], où grâce à un seul verset, soigneusement isolé, il décrète la violence intrinsèque du christianisme. Le numéro est rôdé, archirôdé, même : M. Onfray donne ses références, pour que son auditoire puisse vérifier : Luc 19, 27. Or, comme la parabole des mines est, justement, une parabole, la parole prononcée dans ce verset n’est pas à proprement parler une parole du Christ, mais une parole prononcée par un personnage de cette parabole, racontée par le Christ. S’il voulait faire preuve de la plus petite honnêteté intellectuelle, M. Onfray pourrait suggérer de lire cette parabole en entier, et la référence qu’il indiquerait serait Luc 19, 11-27. Voilà pour les trucages malveillants.
Dans un autre registre, de nombreux « commentateurs », professionnels ou amateurs, se sont jetés sur le mot psychiatrie prononcé par le pape il y a quelques jours dans l’avion qui le ramenait de Dublin. Il s’agissait pour lui, rappelons-le, de répondre à la question d’un journaliste sur la conduite à tenir par des parents à qui l’un de leurs enfants aurait annoncé son homosexualité. L’ensemble de la réponse pourrait se résumer par la nécessité d’écouter cet enfant, de ne pas le rejeter et d’essayer de le comprendre, y compris, s’il est très jeune, en consultant un psychiatre (ou un psychologue). Rien d’étonnant, en somme. Les esprits conformistes n’ont eu qu’à saisir le mot psychiatrie pour prétendre avoir compris que le pape assimilait les homosexuels à des dingues. Peut-être certains l’ont-ils cru et, mus par quelque réflexe, ont touité leur indignation, comme une certaine Mme Schiappa, qui a la réputation de faire partie du gouvernement français…
Ironie du sort, répondant à la question d’un autre journaliste, le pape l’a invité, ainsi que ses confrères, à lire attentivement un texte dans son intégralité : il s’agissait bien sûr de la lettre de Mgr Viganò l’invitant à « démissionner ». Ce texte comporte apparemment assez d’invraisemblances pour que le secrétaire du pape émérite Benoît XVI ait cru bon de le qualifier de bobard[iii]. Un réflexe « bergogliophobe » ou « francescophobe » chez quelques énervés empêche ceux-ci de tenir compte de ce genre de détail, trop friands de trouver dans la diatribe de Mgr Viganò des « révélations » défavorables au pape François[iv].
Maintenant qu’après la malveillance nous avons entrevu le cas des réflexes, voyons ce qu’il peut en être d’un genre de distraction que l’on pourrait qualifier de frivole, quand elle n’est pas feinte à des fins fallacieuses. La manière dont il a été rendu compte d’un discours récemment prononcé par M. Macron au Danemark est à ce titre édifiante.
Tout le monde aura retenu de ce discours les propos tenus à l’étranger par un chef d’Etat sur ses compatriotes, propos certes d’une condescendance déplacée : qualifier les Français de « Gaulois réfractaires au changement » n’est pas ce que l’on fait de plus élégant. Passons, nous ne sommes plus à une petite muflerie près de la part de M. Macron. Nous laisserons donc opposants systématiques et partisans hypnotiques s’écharper à ce sujet[v]. Contentons-nous de renvoyer le compliment à l’intéressé, comme l’a en quelque sorte fait M. Hulot, par anticipation, lorsqu’il a annoncé sa démission[vi]. M. Hulot, en substance, a reproché à M. Macron et à son gouvernement leur manque évident de volonté de changer quoi que ce soit à une politique visiblement peu compatible avec des urgences écologiques qu’il devient de plus en plus difficile de nier : « est-ce qu’on essaie un peu d’être disruptif[vii], d’investir dans la transition écologique ? […] Est-ce qu’on s’est autorisé à essayer de sortir un peu de l’orthodoxie économique et financière ? Est-ce que la finance de spéculation qui spécule sur les biens communs on l’a véritablement remise en cause ? » En résumé, le changement que souhaite M. Macron pourrait consister à passer de business as usual à business, more than usual.
C’est là qu’il faut en venir à un passage du discours de M. Macron qui a été fort peu commenté. Notre président a tenu à célébrer un supposé modèle social danois au travers de la fameuse « flexi-sécurité », laquelle consiste en gros à faciliter les licenciements avec pour contrepartie des facilités d’embauche et plus d’aides aux chômeurs. Ce genre de mesure peut se défendre ou se discuter, mais M. Macron n’est pas là pour discuter. En l’occurrence, il préfère user d’un genre de lyrisme que l’on pourrait qualifier de managérial : « La France n’a pas du tout flexibilisé à hauteur du modèle danois. Il faut être lucide, vous êtes dans un pays modèle d’équilibre social et de justice mais dans un pays où l’on licencie par SMS dans la journée. »
Je m’interroge sur ce mais. S’agit-il de trouver des limites au « modèle d’équilibre social et de justice » vanté juste avant ? Ou alors s’agit-il de dire que cet équilibre et cette justice ont nécessairement un prix, celui de la précarité des emplois ?
Nul doute que, s’il était interrogé à ce sujet, M. Macron ou un de ses courtisans laisserait son interlocuteur avec sa perplexité, invoquant sa désormais fameuse pensée complexe, vulgo : en même temps (marques déposées). Mais s’il s’agit de la seconde des possibilités évoquées, force m’est de dire que M. Macron peut garder pour lui sa conception de la justice sociale.


[i] Dont il a déjà été question ici. Je ne tiens pas à radoter.
[ii] Equivalent dans l’Evangile selon saint Luc de la parabole des talents.
[iii] Voir ici.
[iv] Cela étant posé, il importe de ne pas nier la nécessité d’immenses efforts de la part de l’Eglise catholique pour lutter contre certaines formes particulièrement révoltantes de corruption.
[v] Tout en relevant dans ce discours de laborieuses circonvolutions tendant à nier l’existence de peuples pour aussitôt en exalter ou en dénigrer quelques traits s’apparentant plus à des clichés qu’à quoi que ce soit d’autre.
[vi] Le caractère décoratif de son poste ne pouvait plus lui échapper. Même le spectaculaire Daniel Cohn-Bendit a refusé de lui succéder. Le poste à échu à M. François de Rugy, qui sera parfait en bibelot.
[vii] Savourons ce mot très « macronien » dans le discours d’un ministre démissionnaire et un peu fâché (on le serait à moins).