mardi 4 septembre 2018

Texte intégral

On peut tout faire dire à un texte. Il suffit d’y prélever un mot ou une phrase en l’isolant du reste et tout – ou n’importe quoi – est dit. Ce peut être par distraction, par superficialité, par obsession, ou à dessein, histoire de cacher le reste, voire à des fins malveillantes ou polémiques.
Le procédé peut fonctionner même s’il est grossier. Par exemple, cet été, on pouvait entendre sur France Culture des conférences où M. Onfray débitait sur le christianisme des énormités déjà relevées l’an dernier dans un fort recommandable livre de Jean-Marie Salamito[i]. Devant un public apparemment conquis d’avance, il a refait un de ses désormais classiques numéros, celui de la parabole des mines[ii], où grâce à un seul verset, soigneusement isolé, il décrète la violence intrinsèque du christianisme. Le numéro est rôdé, archirôdé, même : M. Onfray donne ses références, pour que son auditoire puisse vérifier : Luc 19, 27. Or, comme la parabole des mines est, justement, une parabole, la parole prononcée dans ce verset n’est pas à proprement parler une parole du Christ, mais une parole prononcée par un personnage de cette parabole, racontée par le Christ. S’il voulait faire preuve de la plus petite honnêteté intellectuelle, M. Onfray pourrait suggérer de lire cette parabole en entier, et la référence qu’il indiquerait serait Luc 19, 11-27. Voilà pour les trucages malveillants.
Dans un autre registre, de nombreux « commentateurs », professionnels ou amateurs, se sont jetés sur le mot psychiatrie prononcé par le pape il y a quelques jours dans l’avion qui le ramenait de Dublin. Il s’agissait pour lui, rappelons-le, de répondre à la question d’un journaliste sur la conduite à tenir par des parents à qui l’un de leurs enfants aurait annoncé son homosexualité. L’ensemble de la réponse pourrait se résumer par la nécessité d’écouter cet enfant, de ne pas le rejeter et d’essayer de le comprendre, y compris, s’il est très jeune, en consultant un psychiatre (ou un psychologue). Rien d’étonnant, en somme. Les esprits conformistes n’ont eu qu’à saisir le mot psychiatrie pour prétendre avoir compris que le pape assimilait les homosexuels à des dingues. Peut-être certains l’ont-ils cru et, mus par quelque réflexe, ont touité leur indignation, comme une certaine Mme Schiappa, qui a la réputation de faire partie du gouvernement français…
Ironie du sort, répondant à la question d’un autre journaliste, le pape l’a invité, ainsi que ses confrères, à lire attentivement un texte dans son intégralité : il s’agissait bien sûr de la lettre de Mgr Viganò l’invitant à « démissionner ». Ce texte comporte apparemment assez d’invraisemblances pour que le secrétaire du pape émérite Benoît XVI ait cru bon de le qualifier de bobard[iii]. Un réflexe « bergogliophobe » ou « francescophobe » chez quelques énervés empêche ceux-ci de tenir compte de ce genre de détail, trop friands de trouver dans la diatribe de Mgr Viganò des « révélations » défavorables au pape François[iv].
Maintenant qu’après la malveillance nous avons entrevu le cas des réflexes, voyons ce qu’il peut en être d’un genre de distraction que l’on pourrait qualifier de frivole, quand elle n’est pas feinte à des fins fallacieuses. La manière dont il a été rendu compte d’un discours récemment prononcé par M. Macron au Danemark est à ce titre édifiante.
Tout le monde aura retenu de ce discours les propos tenus à l’étranger par un chef d’Etat sur ses compatriotes, propos certes d’une condescendance déplacée : qualifier les Français de « Gaulois réfractaires au changement » n’est pas ce que l’on fait de plus élégant. Passons, nous ne sommes plus à une petite muflerie près de la part de M. Macron. Nous laisserons donc opposants systématiques et partisans hypnotiques s’écharper à ce sujet[v]. Contentons-nous de renvoyer le compliment à l’intéressé, comme l’a en quelque sorte fait M. Hulot, par anticipation, lorsqu’il a annoncé sa démission[vi]. M. Hulot, en substance, a reproché à M. Macron et à son gouvernement leur manque évident de volonté de changer quoi que ce soit à une politique visiblement peu compatible avec des urgences écologiques qu’il devient de plus en plus difficile de nier : « est-ce qu’on essaie un peu d’être disruptif[vii], d’investir dans la transition écologique ? […] Est-ce qu’on s’est autorisé à essayer de sortir un peu de l’orthodoxie économique et financière ? Est-ce que la finance de spéculation qui spécule sur les biens communs on l’a véritablement remise en cause ? » En résumé, le changement que souhaite M. Macron pourrait consister à passer de business as usual à business, more than usual.
C’est là qu’il faut en venir à un passage du discours de M. Macron qui a été fort peu commenté. Notre président a tenu à célébrer un supposé modèle social danois au travers de la fameuse « flexi-sécurité », laquelle consiste en gros à faciliter les licenciements avec pour contrepartie des facilités d’embauche et plus d’aides aux chômeurs. Ce genre de mesure peut se défendre ou se discuter, mais M. Macron n’est pas là pour discuter. En l’occurrence, il préfère user d’un genre de lyrisme que l’on pourrait qualifier de managérial : « La France n’a pas du tout flexibilisé à hauteur du modèle danois. Il faut être lucide, vous êtes dans un pays modèle d’équilibre social et de justice mais dans un pays où l’on licencie par SMS dans la journée. »
Je m’interroge sur ce mais. S’agit-il de trouver des limites au « modèle d’équilibre social et de justice » vanté juste avant ? Ou alors s’agit-il de dire que cet équilibre et cette justice ont nécessairement un prix, celui de la précarité des emplois ?
Nul doute que, s’il était interrogé à ce sujet, M. Macron ou un de ses courtisans laisserait son interlocuteur avec sa perplexité, invoquant sa désormais fameuse pensée complexe, vulgo : en même temps (marques déposées). Mais s’il s’agit de la seconde des possibilités évoquées, force m’est de dire que M. Macron peut garder pour lui sa conception de la justice sociale.


[i] Dont il a déjà été question ici. Je ne tiens pas à radoter.
[ii] Equivalent dans l’Evangile selon saint Luc de la parabole des talents.
[iii] Voir ici.
[iv] Cela étant posé, il importe de ne pas nier la nécessité d’immenses efforts de la part de l’Eglise catholique pour lutter contre certaines formes particulièrement révoltantes de corruption.
[v] Tout en relevant dans ce discours de laborieuses circonvolutions tendant à nier l’existence de peuples pour aussitôt en exalter ou en dénigrer quelques traits s’apparentant plus à des clichés qu’à quoi que ce soit d’autre.
[vi] Le caractère décoratif de son poste ne pouvait plus lui échapper. Même le spectaculaire Daniel Cohn-Bendit a refusé de lui succéder. Le poste à échu à M. François de Rugy, qui sera parfait en bibelot.
[vii] Savourons ce mot très « macronien » dans le discours d’un ministre démissionnaire et un peu fâché (on le serait à moins).

mardi 28 août 2018

Il dansa un été

Des journalistes fréquentant peu les rubriques mondaines – ou les pages people, pour mieux convenir à la vulgarité sans fond qui règne à présent – ont cru bon de nous livrer leurs conjectures quant à un événement probablement anecdotique. Ils nous ont donc expliqué ce qu’il fallait penser de la présence, le 18 août, de M. Vladimir Poutine au mariage de Mme Karin Kneissl, ministre autrichienne des affaires étrangères, avec un M. Wolfgang Meilinger. On a pu y voir M. Poutine danser avec la mariée et un chœur de cosaques, qu’il avait emmené dans ses bagages, chanter quelques aubades de leur pays aux nouveaux époux.
Naturellement, ce qu’il fallait en penser ne portait pas sur la coupe de la robe de la mariée ni sur la manière dont M. Poutine danse. Ils n’allaient quand même pas tomber dans le genre sirupeux et bébête de Paris-Match ou de Jours de France. Non. Il s’agissait pour eux de nous expliquer ce que cette présence a d’inquiétant pour notre avenir. On a pu ainsi entendre sur France Culture une journaliste déclarer que c’était une tentative pour « diviser l’Europe ». Mais la palme va à Mme Natalie Nougayrède, qui s’est fendue dans The Guardian[i] d’un billet qualifiant cet événement de « coup de poignard porté au cœur des valeurs libérales de l’Europe »[ii]. Rien que ça !
Nos amis les atlantistes commencent à tourner un peu à vide. Tout leur paraît un complot russe, désormais. Il faut bien, après tout, justifier l’existence de leur coterie depuis la fin de la guerre froide ! Leur dernière manifestation de paranoïa aura donc été provoquée par la vision de M. Poutine dansant, un été.
Elle n’a dansé qu’un seul été, c’est le titre d’un film suédois qui fit scandale en 1951. Observons que le titre original en était Hon dansade en sommar, ce qui se traduirait plutôt par Elle dansa un été. Cette brièveté me semble laisser plus de richesse au titre. Pour revenir à ce film, disons qu’il fut à la source d’un genre de malentendu (au moins partiel) sur la Suède, la nudité et le sexe. Les étrangers s’imaginèrent peut-être que la Suède était peuplée de jeunes filles nues et consentantes… C’était oublier que le scandale eut lieu d’abord en Suède même. L’objet en était d’ailleurs double. Comme à l’étranger, on s’offusqua d’une scène de nu (qui est en général tout ce qui est retenu de ce film), mais par ailleurs l’épiscopat luthérien ne fut guère ravi de voir dans ce film un personnage de pasteur d’un rigorisme aussi caricatural que forcément antipathique.
Il faut dire que ce film était une adaptation d’un roman, Sommardansen (soit : La danse d’été), publié en 1949. L’auteur, Per-Olof Ekström (1926-1981), avait des sympathies communistes : rien d’étonnant, donc, à ce qu’il entendît opposer un tout méchant vilain pasteur à deux gentils amants, beaux, jeunes et (parfois) nus. Par la suite, ce prolifique écrivain s’installa en RDA puis en Roumanie, où il finit ses jours. Outre quelques romans pornographiques (publiés sous pseudonyme), il est connu pour avoir donné en 1977 un livre faisant l’éloge de Nicolae Ceausescu. C’était bien la peine de trouver méchants les pasteurs suédois !
Mais revenons à ce film (que je n’ai pas vu et que je n’ai pas l’intention de voir). En général, on n’en connaît qu’une image où l’on voit les seins et le fort joli visage d’Ulla Jacobsson. Nul doute qu’il est plus intéressant de la voir dans Sourires d’une nuit d’été (où elle est toujours vêtue), d’Ingmar Bergman, cinéaste d’une autre trempe que je ne sais même plus qui. Soyons cependant juste : Bergman a lui aussi contribué, sans doute involontairement, à ce malentendu que les Anglais nommèrent paraît-il, mi-réprobateurs, mi-salivants, péché suédois : c’était dans L’été avec Monika[iii], où Harriet Andersson n’était pas toujours très vêtue. Et là, le malentendu est complet, puisqu’il s’agit d’un film acide nous dépeignant avec une vacherie toute flaubertienne les mésaventures de deux jeunes amants passablement stupides. Je me rappelle en avoir vu une vieille copie, au Saint-André des Arts, où le titre (Sommaren med Monika) était absurdement traduit par Monika ou le désir : contresens fait sans doute dans les années 1950 pour attirer un public de voyeurs (qui furent probablement déçus).
A propos du Saint-André des Arts, qu’il me soit permis de demander ce qu’est devenue la programmation de ce vénérable cinéma, où l’on pouvait jadis voir des films de Bergman au moins de mai à novembre, chaque année. Ils pourraient faire un effort pour les cent ans du défunt artiste, non ?
Et à propos de la Suède : les amis des « valeurs libérales européennes » tremblent là-bas aussi. Ils redoutent, aux prochaines élections, le succès des Démocrates de Suède, parti dit « populiste ». Il y a cependant largement pire, puisque de temps à autre des néonazis organisent des défilés dans les rues. Se sont-ils interrogés, ces Européens pétris de valeurs libérales, d’une part sur les raisons du succès de quelques démagogues et d’autre part sur celles de l’apparition de mouvements impudemment extrémistes ? Il y a pourtant des pistes : la médiocrité, le conformisme et la paresse intellectuelle d’une classe politique vivant en vase clos[iv] d’une part, et de l’autre l’ignorance crasse de l’histoire entretenue par cette même classe à coup de réformes de l’enseignement ? Après tout, c’est souvent sur le vide que le n’importe quoi prospère. Cela vaut autant en Suède qu’ailleurs. Et, autant en Suède qu’ailleurs, la classe politique préfèrera voir dans les succès des « populistes » le fruit de manipulations orchestrées à Moscou. Cela évite de penser, ce qui est toujours moins fatigant. Ils gloseront donc sur les danses estivales de M. Poutine. Cela posé pour boucler la boucle et donner à mes propos un semblant de cohérence.


[i] Où elle a trouvé refuge depuis son expulsion du Monde en 2014 par les journalistes auxquels un trio de milliardaires l’avait imposée comme directrice.
[ii] « A dagger in the heart of European liberal values », selon un article paru le 21 août (voir ici).
[iii] Décidément, les Suédois et l’été… Cette année, il fut chaud et fatigant, en Suède comme dans toute l’Europe.
[iv] N’exagérons pas : il arrive aux politiciens de rencontrer des journalistes ou de gros patrons. Cela les sort un peu.

samedi 18 août 2018

Chacun son complot

Il aura été assez parlé un peu partout de l’affaire Benalla pour que je n’aie pas besoin d’ajouter mon grain de sel à tout ce ragout. Je me contenterais volontiers d’en dire qu’il ne s’agit pas tout à fait de rien, tout en n’étant pas de ces affaires qui ébranlent l’Etat – ou le régime politique du moment – sur ses bases : en somme, une illustration des aises que prennent avec les règles ou la simple décence ceux qui occupent le pouvoir ainsi que leurs subordonnées, obligés et courtisans. Le « nouveau monde » de M. Macron n’a peut-être pas grand-chose de neuf.
Seulement, l’affaire a fait du bruit, les réseaux prétendus sociaux ont gazouillé abondamment. Au point qu’une organisation nommée EU Disinfo Lab a cru bon de publier une étude censée vérifiée si tout le bruit autour de l’affaire ne résultait pas du travail de mystérieuses officines moscoutaires[i]. Même les inévitables « Décodeurs » du Monde n’ont pas paru convaincus par cette hypothèse[ii]. Soyons généreux et offrons une piste aux zélateurs de M. Macron : le manifestant molesté place de la Contrescarpe par le nommé Benalla se trouve être d’origine grecque ; or les Grecs sont orthodoxes, tout comme les Russes ; l’ombre menaçante de M. Poutine se profile dès lors, n’est-ce pas ?

Mais trêve de plaisanteries. Ne voit-on pas, dans les cercles de la conformité moderne, surgir l’hypothèse d’une conspiration dès que les événements leur déplaisent ? Il en est ainsi en particulier des résultats de votes, qu’il s’agisse de ceux d’un référendum, d’une élection ou d’un vote parlementaire. Ce genre de réaction a sa part d’ironie, chez des gens toujours prompts à dénoncer chez les autres des tendances conspirationnistes. L’exemple le plus récent en est le rejet par le sénat argentin d’une loi visant à légaliser l’avortement. La grosse presse européenne s’est étranglée de rage, évoquant à ce sujet la « pression » de l’Eglise catholique sur la société argentine, en particulier sur les sénateurs. Libération n’y est pas allé de main morte, parlant dans un article des « fachos » de l’Opus Dei[iii]. Voilà-t-il pas, bonnes gens, que les sociétés libérales sont menacées par un dangereux complot catholique mondial ?

Une vertu que l’on pourrait attendre des partisans de la légalisation de l’avortement ou de ceux qui considèrent cet acte comme un droit fondamental, c’est la cohérence. Or il y a fort à parier que la plupart de ces gens sont opposés à la peine de mort. Et ils sont ensuite capables de justifier l’avortement en prenant comme exemple le cas de femmes enceintes à la suite de viols. Un partisan assez dur de la peine de mort appliquerait volontiers celle-ci aux violeurs. Dans certaines sociétés aussi archaïques que violentes, ce sont probablement les femmes violées que l’on condamnerait à mort, tandis que nous les considérons évidemment comme innocentes. Eh bien, chez les progressistes, ce sont les enfants qui pourraient naître de viols que l’on se propose de condamner à mort. De tels enfants étant tout aussi innocents que leurs mères, en quoi cela vaut-il mieux que lapider celles-ci ?
Presque aussi incohérents sont ceux pour qui l’avortement est un scandale et la peine de mort une nécessité. Accordons-leur que le condamné à mort s’est, dans la plupart des cas et à moins d’une erreur judiciaire, rendu coupable d’un crime, un meurtre par exemple. Mais est-il nécessaire d’ajouter des morts aux morts ?
Ce genre d’incohérence est notamment présente chez quelques autoproclamés supercatholiques choqués par quelque récente mise à jour du catéchisme de l’Eglise catholique au sujet de la peine de mort. On trouve probablement parmi ces derniers des personnes atteintes d’une curieuse maladie nommé par certains bergogliophobie. Les plus gravement atteints en sont peut-être à s’imaginer que l’élection du pape François est le fruit d’un complot maçonnique. Que voulez-vous : à chacun son complot !


[i] Comme on disait au bon vieux temps.
[ii] Voir ici.
[iii] Voir ici.

jeudi 9 août 2018

« Un empêchement » (Michel Crépu)

Entre quelques lectures ou relectures de plus sérieuses ou profondes (Dostoïevski ou Bernanos, par exemple), s’offrir un bref divertissement n’est pas nécessairement coupable. Encore faut-il bien en choisir l’objet et ne point se perdre dans les plaisirs qu’il procure.
La politique est parfois réduite, hélas, à offrir de tels objets, pas toujours des plus honnêtes, il est vrai. Qui se souvient aujourd’hui de M. François Fillon ? M. Michel Crépu, rédacteur en chef de la Nouvelle Revue Française, qui eut naguère un rôle dans la Revue des Deux-Mondes, ne l’a pas oublié, apparemment. Et il semble même, à la lecture d’Un empêchement, paru aux éditions Gallimard il y a quelques mois avec le sous-titre « essai sur l’affaire Fillon », qu’il n’en ait pas tout digéré.
En quoi un tel essai, au sous-titre austère autant que le titre est amer et ironique, pourrait-il constituer un divertissement ? On pourrait se le demander puisque parmi tous les noms d’hommes morts ou vifs convoqués dans ce bref écrit (cent pages) ou trouve ceux, susnommés, de Dostoïevski et de Bernanos (p. 69). Mais c’est pour aussitôt nous rappeler qu’avec cette « affaire Fillon » nous nous trouvons, comme dans le monde politicien en général, dans des cercles bien trop médiocres pour être en rapport avec les univers respectifs de ces deux géants. Nous voilà donc condamnés à nous amuser un bref moment de la farce grisâtre que fut cette affaire, au moyen d’un petit livre qui, d’après la quatrième de couverture, « se veut surtout un bon moment de conversation ».
Autant savoir, avant d’entamer ladite conversation, à qui nous parlons, ou plutôt qui nous parle. M. Crépu donne quelques aperçus de ses opinions ou de ses penchants au fil des pages : vaguement atlantistes, libéraux-conservateurs (selon l’oxymore en vogue) et europhiles. Faute de mieux (il se dit gaulliste, ce qui ne fait pas sérieux dans les « cercles de la raison »), peut-être, M. Fillon sera « son homme » en 2017.
C’est là que survient « l’affaire » : on découvrit soudain, en pleine campagne électorale, que sous ses airs de bon élève, M. Fillon n’était qu’en politicien aussi médiocre et combinard que ses petits camarades. Dans la bonne moyenne des cancres en somme.
Ce n’est pas cette découverte qui est restée sur l’estomac de M. Crépu. Il fallait, après tout, s’en douter un jour ou l’autre, non ? Ce serait plutôt le fait de voir sur quelles minces accusations son candidat fut traîné dans la boue, avec quelle mollesse il fut défendu âr ses prétendus partisans et avec quelle médiocrité il se défendit lui-même.
Peut-être n’y avait-il du reste rien à défendre. Déjà qu’il n’y avait pas grand-chose à attaquer… Ni François Fillon (une « énigme » comme l’écrit M. Crépu, ou un costume vide ?) ni ce qui aurait pu lui tenir lieu de programme politique ; le livre de M. Crépu s’ouvre sur une phrase dangereuse pour celui qu’il cite :
« Dans les jours qui suivirent le désastre électoral de François Fillon, Éric Woerth eut ce mot, suivant lequel la droite républicaine avait été "empêchée" d’aborder les vrais débats. »
On veut bien, mais on attend toujours de vrais débats.
Que reste-t-il à tirer de ce bref livre, auquel M. Crépu ? Quelques portraits (Alain Minc par exemple), des tableaux d’ambiance d’une talentueuse aigreur. Peut-être une manière de se consoler en portant quelques jolis coups d’épingles à des baudruches déjà à terre depuis un moment, parfois en lambeaux. Des humeurs plus qu’une réflexion. On cherche l’essai, et on finit par se dire que ce livre eût pu avoir pour titre : Un épanchement.
Un mot, peut-être, sur le bénéficiaire de cette médiocre fillonnade ? Pour M. Crépu, M. Macron, c’est « Harry Potter ». Un peu mince, comme jugement. Il eût pu parler d’un nouveau Giscard avec un petit côté bas-empire en supplément. Son Jupitérisme en serait un indice parmi d’autres. Mais n’anticipons pas : au moment de la parution d’Un empêchement, nous ignorions encore que certains autour de M. Macron aimaient à prendre les manifestations d’opposants pour des safaris. Le nouveau monde macronien ne serait-il pas en somme beaucoup plus ancien que l’on ne croit ?

lundi 2 juillet 2018

« Histoire de la France » (Jean-Christian Petitfils)

On sait en général de Jean-Christian Petitfils qu’outre être le biographe plus qu’estimable de quelques-uns de nos rois (de Louis XIII à Louis XVI), il est aussi l’auteur d’un Jésus paru en 2011. Après ce dernier ouvrage, il va de soi qu’écrire en un volume l’histoire de notre pays ne pouvait l’intimider.
Cette Histoire de la France, parue chez Fayard cette année, porte un sous-titre : « le vrai roman national ». Un parti est donc pris ici : celui de nous faire un récit qui permette de comprendre ce qu’est notre identité nationale, comment elle est née, comment elle s’est développée, comment elle a été menacée (et l’est encore quelquefois aujourd’hui). Il en est, paraît-il, que ce genre d’entreprise hérisse, comme le rappelle l’auteur dans son avant-propos. Laissons-les grommeler et intéressons-nous à l’ouvrage.
Ce « roman national » n’est pas un roman engagé : Jean-Christian Petitfils est trop historien pour cela. Nous ne verrons donc pas les gentils aux prises avec les méchants. Où qu’aillent nos sympathies, qu’elles soient préexistantes ou qu’elles se forgent au cours de la lecture de ce récit, l’auteur ne nous impose pas les siennes, même si, de ci, de là, elles ne peuvent que transparaître[i].
Un roman se doit, pour mériter cette appellation, de comporter un drame, une faille, bref un déséquilibre initial qui justifie son commencement, ainsi que quelques axes qui structurent l’intrigue, pour ainsi dire.
Pour ce qui est du commencement, rien à objecter : il s’agit bien du partage de l’empire carolingien. Nous ne rencontrerons donc au détour de ces pages ni Clovis ni encore moins Vercingétorix : ceux-là font partie d’autres histoires, antérieures. Ce partage, observons-le, donnera aussi naissance à la nation allemande, laquelle connaîtra des destinées fort différentes de celles de la France, ainsi qu’à un fantôme aux résurgences variées, la Lotharingie[ii].
Quant à l’intrigue, Jean-Christian Petitfils entend l’articuler autour de cinq piliers qui définiraient selon lui notre identité : un Etat-nation souverain et centralisé, un Etat de justice au service du bien commun, un Etat laïque aux racines chrétiennes, un Etat marqué par des valeurs universelles et un Etat multiethnique mais assimilateur. L’intrigue, donc, consistera à nous faire voir en quoi l’histoire de notre pays se confond avec la vie de ces piliers, comment ils ont été érigés et maintenus, tant bien que mal, combien ils ont souffert aussi, victimes autant d’attaques franches, d’usure, de négligence ou de bricolages. Si le procédé peut paraître un peu forcé, il tire sa légitimité de ce « tant bien que mal » qui nous évite l’histoire fléchée d’un perpétuel progrès dont la conclusion serait l’épanouissement d’une nation exemplaire dont les vertus seraient enviées par le monde entier au même titre que sa grandeur et son lustre. Certes, la couverture du livre possède des rabats dont la décoration pourrait évoquer une galerie familiale et unanimiste de symboles que nous pourrions finir par chérir sans condition ni exception : fleur de lys, bonnet phrygien, feuilles de chêne et de laurier, Marianne, croix de Lorraine, couronne royale, coq gaulois, république en majesté… Ces symboles paraissent être là plutôt pour nous rappeler ce « tant bien que mal », cette succession d’équilibres et de déséquilibres (en fonction de l’état, plus ou moins précaire, de chacun des cinq « piliers ») qui a fait notre identité. L’équilibre, bien entendu, est précieux et le devoir d’une nation est de le préserver, voire de le rétablir s’il a souffert, au prix d’une inventivité permanente, ne pouvant compter sur un retour à un ordre antérieur[iii]. Ces jolis symboles, donc, suggèrent que la permanence des « piliers » chers à Jean-Christian Petitfils a plus d’importance que les apparences de tel ou tel régime politique, tout en partageant parfois leur précarité. Le rappel est important, en des temps où, selon Jean-Christian Petitfils[iv], ces piliers « paraissent fort érodés par la crise existentielle qui traverse notre société depuis les années 1970-1980. »
Naturellement, l’appellation « roman national » a ses limites : tout roman a un dénouement, ce qui ne saurait être le cas ici. L’objet de ce « roman », la France, semble encore donner quelques signes de vie. La conclusion, par conséquent, ne saurait être que provisoire. Aussi l’auteur, de peur de se perdre dans des détails contemporains où l’important et le futile ne sont pas encore toujours discernables, doit-il s’arrêter à un moment donné pour dresser un bilan provisoire et évaluer l’état des piliers qu’il a identifiés[v]. Car, « notaire du passé, l’historien ne saurait être le journaliste de la proche histoire et encore moins le commentateur du présent », comme l’écrit Jean-Christian Petitfils avant de clore son récit par l’élection de M. Macron[vi].
Finissons par relever un curieux effet de perspective : plus les temps évoqués nous sont proches, plus riche en est l’évocation ; sur douze siècles d’histoire de France, les dix premiers n’occupent que la moitié du livre, le chapitre 25 finissant en 1848. Certes, on peut expliquer cela par la richesse croissante des documents disponibles, les plus anciens ayant eu plus de chances de disparaître. Mais l’effet de grossissement devenait menaçant. Nous ne saurons donc pas, et grâces en soient rendues à Jean-Christian Petitfils, si M. Macron a demandé aux « artistes » qu’il a invités à l’Elysée pour la fête de la musique de l’appeler monsieur le président


[i] Elles sont alors assez consensuelles, à moins d’être un nostalgique de la Terreur ou du gouvernement de Vichy.
[ii] Si la France est un Etat-nation et l’Allemagne une nation aux contours variés qui s’est récemment dotée d’un véritable Etat (avec quelles vicissitudes !), que dire de la Lotharingie ? Serait-ce un Etat-velléité ?
[iii] Soit dit en passant, compter sur ce genre de retour fut sans doute l’erreur fondamentale, jusqu’à la caricature parfois, d’un Charles X…
[iv] Toujours dans l’avant-propos.
[v] Chapitre 50 : « Mutations, défis et enjeux d’aujourd’hui ». Ce titre fait un peu déjà vu, mais bon…
[vi] Au sujet duquel il observe, de façon assez pertinente, qu’il n’est pas si « neuf » qu’il veut s’en donner l’air, dégageant de temps à autre comme un parfum de giscardisme.

dimanche 17 juin 2018

On pourrait s’en passer

L’automobiliste français a encore frissonné il y a quelques jours : des agriculteurs avaient bloqué des raffineries d’essence. De là à se précipiter massivement à la pompe pour faire le plein et ainsi provoquer une vraie pénurie, il n’y avait qu’un pas…
L’objet de cette protestation de la part d’agriculteurs était apparemment simple : il s’agissait de l’autorisation donnée par le gouvernement français à Total d’importer de l’huile de palme pour l’utiliser dans la fabrication de ses carburants. Or, on nous le répète assez, l’huile de palme, c’est mal. La culture massive des palmiers dont on l’extrait provoque des ravages dans de magnifiques forêts tropicales. Ceux qu’a récemment émus une vidéo montrant un orang-outang luttant désespérément contre d’énormes engins de chantiers devront y songer s’il leur vient l’idée d’acheter quelques biscuits de fabrication industrielle ou de douteuses pâtes à tartiner, alors qu’ils éviteront peut-être soigneusement de faire le plein d’essence chez Total. Mais revenons à nos paysans.
Verrait-on donc naître chez eux une conscience écologique ? Ce serait à souhaiter, mais il semble qu’il s’agisse d’autre chose. La majorité de ces protestataires seraient des producteurs de colza, dont l’huile entre aussi dans la composition de certains carburants. Il s’agit donc pour ces agriculteurs de protester contre une forme de concurrence déloyale.
On aimerait leur donner raison, mais quelle idée de mettre dans nos moteurs une huile comestible, quoique, peut-être, pas des meilleures ? Il paraîtrait que cette lumineuse idée serait née d’un besoin d’écouler des surplus de colza, culture à laquelle nos paysans auront probablement été encouragés quelques années auparavant, à grands coups de subventions, de crédits, d’engrais, de pesticides et de désherbants[i]… Bref, de quoi ruiner la terre et le paysan tout en empoisonnant le consommateur.
Où il est donc possible de compatir avec ces agriculteurs, c’est dans la conscience qui semble leur venir de s’être laissé enfermer dans un cercle vicieux. N’en démontons pas ici tous les mécanismes, cela risquerait d’être un peu long.
Puisqu’il est aussi question de l’industrie pétrolière, il n’est pas inutile de rappeler qu’un de ses principaux débouchés, outre l’essence, réside dans la fabrication de matières plastiques. Dans bien des cas, ces matériaux aujourd’hui omniprésents jouent un rôle ingrat. Quand ils ne servent pas à réaliser des emballages que nous considérons comme du consommable et que nous jetons ici et là après un emploi unique, ils sont utilisés pour confectionner toutes sortes d’objets sans beauté ni solidité, vieillissant mal, dont nous n’avons aucun scrupule à nous débarrasser assez vite. De sorte que de l’extraction du pétrole et des efforts croissants qu’elle nécessite, nous viennent des produits que, lorsque nous ne les brûlons pas dans des embouteillages, nous dédaignons, cassons et jetons.
En revanche, les fumées et les déchets qui résultent de ces usages semblent bien vouloir durer. L’invasion de la nature en général et des mers en particuliers par des résidus de matière plastique bien plus durables que les objets qu’ils furent est devenue un sujet assez banal et rabâché pour qu’il soit inutile de s’y étendre.
Tant d’efforts pour ne produire que des objets méprisés et des déchets nuisibles, cela ne vaut peut-être pas la peine. « Peut-on se passer de plastique ? » entendais-je l’autre jour à la radio. Il serait intéressant d’essayer, en tout cas en bien des domaines.
Cela ne sera pas facile, tant ces matériaux et les objets qui les contiennent nous sont devenus familiers, au point que nous pourrions les croire indispensables. Nous avons beau jeu de reprocher aux industriels et aux publicitaires de nous y pousser, de nous y conditionner même, mais nous pourrions aussi nous discipliner un peu nous-mêmes. Notamment en réfléchissant à ce que nos coûteuses habitudes ont de récent et – c’est le cas de le dire – à la plasticité de nos esprits. Peut-on se défaire d’un pli vite pris, là est la question.
Car ces plis sont vite pris, et souvent marqués. Dans un reportage diffusé sur France-Culture il y a peu au sujet d’un projet de loi visant à interdire l’usage du téléphone portable[ii] dans les établissements scolaires, on pouvait entendre des collégiens dire que cela n’était pas possible, qu’ils allaient s’ennuyer à mourir pendant les récréations… bref que ces petits objets leur étaient comme vitaux.
Cela m’a fait sourire, en songeant qu’à leur âge, il y a quelques décennies, mes camarades et moi aurions trouvé inconcevable de nous ennuyer en récréation. Nous pouvions jouer à la baballe, bavarder, nous taper dessus, faire les pitres, en peu de mots : nous livrer à toutes sortes d’activités licites ou non, recommandables ou répréhensibles. L’ennui était réservé aux heures de cours, et l’Education nationale payait même des professeurs pour nous le dispenser d’une manière si possible féconde. Peut-être faudrait-il indiquer ou rappeler tout cela à ces collégiens, leur enseigner les vertus de l’ennui et du jeu. Et voir si, aussi vite qu’ils se sont habitués à leurs « téléphones intelligents », ils pourraient s’en déshabituer.


[i] A propos de ces exquis produits, Bayer a racheté Monsanto. Cette dernière marque disparaîtra, car elle serait nuisible à la réputation de Bayer. Laquelle, comme on le sait est immaculée.
[ii] Surtout, j’imagine, la forme dite smartphone de ces petits engins. Je me demande si beaucoup s’interrogent sur l’ironie de cette appellation.

lundi 21 mai 2018

De celebrationibus, sermonibus picturisque

L’ignorance n’est pas tout. Encore faut-il l’étaler avec aplomb. Ou alors avec bonhomie.
Ainsi, le jeudi de l’Ascension, après la messe, profitant du caractère férié de ce jour et du temps point trop chaud, j’étais parti errer dans Paris, où mes pas me guideraient. A l’angle de la rue Racine et de la place de l’Odéon, je m’arrêtai devant la vitrine d’une librairie. Sur la porte était apposé un carton sur lequel on pouvait lire quelque chose comme :
« Notre librairie sera fermée
le mardi 8 mai
en raison de la victoire sur le nazisme
et le jeudi 10 mai
en raison de l’ascension de la Vierge. »
Va pour la victoire sur le nazisme. Mais l’ascension de la Vierge ??? La louable intention de rappeler pourquoi nous ne travaillons pas certains jours me parut gâchée par cette grossière erreur. Que diront ces libraires s’ils ferment le 15 août ?
De telles bourdes ne prêtent guère à conséquence, m’objectera-t-on. Le passant point trop ignare aura corrigé de lui-même. Certes, mais il est un peu regrettable de les voir commettre par des libraires, qui sont censés, justement, ne pas être trop ignares.
Il en va autrement lorsque les politiciens en commettent de pires. Après tout, ces gens exercent des responsabilités. Les propos récents d’un M. Fauvergue, député « La République En Marche » et ancien chef du RAID sur les « prêches en latin » prononcés dans « certaines églises catholiques » ont provoqué de vives réactions dans des milieux divers, qui vont de la plus franche hialrité à l’indignation. Naturellement, les homélies – que M. Fauvergue nomme « prêches » – ne sont pas prononcés en latin, au moins depuis des siècles, étant dans la célébration d’une messe la partie que même le moins lettré – souvent non latinisant – est censé comprendre. Apparemment, cela doit faire un certain nombre de siècles que M. Fauvergue ne s’est pas rendu à la messe. Et il ignore tout, semble-t-il, de Bossuet.
Ceci a déjà été dit ou écrit ailleurs : en évoquant ces « prêches », ce député a voulu faire un parallèle avec ceux prononcés, paraît-il, en arabe dans certaines mosquées sises en France et dont il faudrait surveiller la teneur. Ce parallèle, outre qu’il est faux, est nuisible. Il ne permet pas de comprendre ce qu’ont de spécifiquement dangereux certaines interprétations d’une religion bien particulière. Au lieu de chercher à le comprendre – et à le faire comprendre –, M. Fauvergue, en bon républicain de base, le noie dans une méfiance généralisée envers « les religions », autrement dit envers une notion vague et insaisissable. Rien de neuf là-dedans : nous avions déjà eu droit il y a quelques semaines au coup du « voile catholique » que M. Castaner, lequel est, paraît-il, ministre, disait avoir vu sa mère porter il y a quarante ans environ.
Il est tout à fait loisible de hausser les épaules, de sourire, voire de rire à s’en étouffer, devant de telles imbécillités. Et même, pourquoi pas, d’attendre avec gourmandise la prochaine pitrerie de M. Castaner, dont la mission au sein du gouvernement semble être d’y apporter une petite note de comique pagnolesque. Peut-être faut-il aussi gratter un peu le vernis républicain pour découvrir en-dessous quelques noirceurs gênantes. J’y reviendrai.
Encore mieux, pourquoi ne pas chercher à évangéliser tous ces gens, du sympathique libraire au pittoresque ministricule ? Si jamais ils rechignent à se laisser entraîner dans une église pour y entendre la messe, indiquons-leur toujours l’entrée de musées où l’on expose quelques merveilles de peinture religieuse exécutées par des artistes que l’on qualifie avec une injuste condescendance de primitifs. Italiens, flamands ou allemands, même lorsqu’ils ne sont plus exposés que pour la beauté de leurs œuvres, leur éloquence et leur inspiration demeurent souvent intactes.
Par exemple, je garde encore l’éblouissement que j’éprouvai, il y a déjà plus de six ans, devant le Couronnement de la Vierge de Fra Angelico. Comment ne pas nous sentir touchés par l’invitation que semblent nous adresser quelques-uns des saints réunis en cette vision à nous joindre à leur contemplation ? L’exposition était, il est vrai, temporaire, et ce merveilleux tableau s’en est retourné depuis à la galerie des Offices, à Florence.
Pour ce qui est des « primitifs » allemands, nous avons la chance, en France, d’avoir le musée d’Unterlinden, à Colmar. Un visiteur, même distrait, en sortira en retenant pour toujours les noms de Schongauer et de Grünewald. Il ne pourra pas oublier, surtout, certains de leurs chefs-d’œuvre. Huysmans, dans Trois primitifs, a longuement décrit le retable d’Issenheim, peint par Grünewald, notamment le sourire du Christ ressuscité… Schongauer est peut-être plus « accessible », avec des retables fort narratifs et expressifs, dont on pourrait dire qu’ils ont été peints secundum Scripturas. Invitons donc libraires, députés et ministres à s’en émerveiller !
Observons aussi que le musée d’Unterlinden fut installé au milieu du XIXe siècle dans un ancien couvent, fermé pendant la Révolution. Et que certaines des merveilleuses peintures qui y sont exposées furent saisies dans des églises pendant la même Révolution. L’extraordinaire retable d’Issenheim fut, quant à lui, caché pour échapper à de telles saisies et à une possible destruction. Huysmans observait déjà, dans ses Trois primitifs, que malgré toutes ces tribulations, dans la grande nef d’Unterlinden, « les fêtes de l’Annonciation, de la Nativité, de la Semaine sainte, de la Pâque, s’y célèbrent, dans dates de jours, ensemble, au-dessus des siècles et au-delà des temps ». Ajoutons que la compétence des muséographes contribue à rendre intelligibles au visiteur les œuvres exposées, qu’il faut prendre le temps de parcourir. Voilà la seule, la douce revanche sur les violences de la Révolution.
Mais j’avais promis de revenir sur ce qui semble gêner nos bons républicains dans l’évocation de certaines boursouflures monstrueuses de l’islamisme contemporain. Eh bien, la rage de détruire, de « purifier » et souvent de tuer, voire de massacrer art et hommes, voilà qui n’est pas étranger à certains moments de la Révolution française, tant glorifiée chez nous. Il y a des pages fort intéressantes à ce sujet au chapitre III (« La terreur en question ») des Aveuglements de Jean-François Colosimo.

mardi 8 mai 2018

Les boulettes suédoises

La perception qu’a le monde d’une nation et de ses traits caractéristiques ne laisse pas de surprendre, d’amuser ou de consterner quiconque la connaît quelque peu. Ainsi, il paraîtrait que le monde entier envierait à la Suède ses meubles à monter soi-même, ses boulettes de viande (popularisées à l’étranger, dit-on, par les magasins où l’on vend lesdits meubles) et les prix Nobel, en particulier celui de littérature.
En cuisine
Une étrange annonce a récemment réjoui une partie de la presse anglo-saxonne et donné une occasion à M. Erdogan de bomber le torse. Il appert qu’une agence chargée de propager une image de la Suède débarrassée de divers préjugés a cru bon de devoir proclamer au monde entier que les célèbres boulettes de viande suédoises seraient en fait turques et auraient été introduites en Suède par Charles XII à son retour de Bender[i], où il était resté quelque temps en rade après le désastre de Poltava. Il en serait de même pour les choux farcis que l’on consomme parfois en Suède sous le nom de kåldolmar.
Pour ces derniers, le tuyau est crevé, il fuit et se répand depuis trois cents ans : tout le monde le savait déjà en Suède, et cela fait partie de la légende, histoire de donner une tournure épique et exotique à ces fades « dolmas au chou », qui sont des sarmalés acclimatés aux rigueurs scandinaves.
En revanche, pour ce qui est des délicieuses petites boulettes[ii], voilà une révélation ! Ainsi donc, les köttbullar ne seraient qu’une grossière tentative de s’approprier les köfte des Turcs. Il n’en serait rien, en fait, à en croire les propos d’un historien dans les colonnes de Svenska Dagbladet. Selon lui, la présence de boulettes de viande sous des formes variées dans la cuisine suédoise est attestée depuis des époques antérieures au règne de Charles XII. Et il a appuyé ses propos par un argument plutôt convaincant : dans toute civilisation où l’on mange de la viande, on trouve des plats de viande hachée accommodés selon les goûts locaux. Et voilà tout. Si les mets voyagent souvent, cela n’interdit pas à tel ou tel pays d’avoir sa cuisine, qui n’est pas celle d’un autre.
Le même historien a d’ailleurs fait part de sa surprise de ce qu’une agence nationale ait pu répandre une « information » aussi peu fondée en prétendant libérer le monde des clichés sur la Suède avec pour devise : let’s stick to the facts.
Une hypothèse quant à cet empressement à affirmer que l’on n’a en fait rien inventé pourrait être celle d’un plaisir malsain que certains semblent éprouver, en Europe en général et en Suède en particulier (outre l’anecdote culinaire) à ne se reconnaître aucune identité, aucune originalité, à se mépriser autant que possible. Serait-ce un nationalisme inversé ? On pourrait après tout voir dans ce mépris systématique de soi une forme particulièrement perverse et paradoxale d’orgueil.
Remue-ménage à l’Académie suédoise
Le plaisir de n’être rien peut griser : n’y aurait-il pas chez quelques-uns en Suède un désir de se débarrasser de quelques institutions jugées désuètes ? L’Académie suédoise constitue à ce titre une cible rêvée, surtout en ce moment, où elle est éclaboussée par quelques scandales.
De quoi s’agit-il ? Il se trouve que l’on reproche à un M. Jean-Claude Arnault, ordonnateur de mondanités culturelles et époux de la poétesse et académicienne Katarina Frostensson, de mal se comporter avec les femmes. En ces temps où il sied de « balancer des porcs » un peu partout et en tous sens, cela fait tache[iii]. Surtout si le comportement de cet individu était connu des académiciens, qui le fréquentaient volontiers.
S’il n’y avait que cela (qui n’est déjà pas rien), on eût pu reprocher aux académiciens d’avoir des fréquentations peu choisies. Mais il est aussi questions de nombreuses et grasses subventions accordées par l’Académie aux activités culturelles de M. Arnault. Voilà qui commence à sentir le conflit d’intérêt…
Depuis toutes les révélations faites par la presse au sujet de ces affaires, rien ne va plus : Mme Sara Danius, secrétaire perpétuelle, a été remplacée en hâte et quelques académiciens ont même demandé officiellement au roi, protecteur de l’institution, d’être radiés, ne voulant plus être associés à ce panier de crabes. D’autres ont pris leurs distances, séchant désormais ostensiblement les séances, ce qui est une manière informelle de « démissionner », car on est normalement académicien à vie[iv].
Le désordre est tel et l’ambiance si lugubre que l’Académie suédoise a annoncé qu’elle ne décernerait pas de prix Nobel de littérature cette année. Cela ne s’était pas produit depuis la seconde guerre mondiale. J’entendais dire l’autre jour sur France-Culture qu’il fallait y voir une victoire du féminisme, une entrée dans l’histoire. Et le Monde publiait il y a peu un article où l’on pouvait lire que le port d’un chemisier au col fermé par une lavallière était devenu un signe de ralliement des féministes dans le microcosme culturel suédois. Même la ministre de la culture s’est fait photographier dans cette tenue, par solidarité avec l’ex-secrétaire perpétuelle, qui affectionne cette pièce vestimentaire et qui serait une victime du machisme de ses confrères.
Bref, le n’importe quoi se porte bien, même avec une lavallière. Peut-être eût-il mieux valu ne pas couvrir trop longtemps ce qui se savait sans doute déjà, aussi bien les conflits d’intérêt que les mains baladeuses.
Signalons par ailleurs aux journalistes français – de France-Culture et du Figaro notamment – que l’Académie suédoise ne se nomme pas « Académie Nobel ». Elle a été fondée en 1786 par Gustave III pour veiller à « la pureté, la force et la grandeur » de la langue suédoise (et élabore à ce titre des dictionnaires). Le prix Nobel de littérature n’est qu’un des prix parmi les dizaines qu’elle décerne chaque année. Naturellement, bien que ne comptant que dix-huit membres, elle trouve son modèle du côté du quai Conti. Une importation française en somme : let’s stick to the facts !


[i] En Moldavie, alors territoire ottoman.
[ii] Pour la farce, prendre un cinquième de porc et quatre de bœuf ou, si l’on a des goûts de luxe, un cinquième de porc, deux de bœuf et deux de veau.
[iii] On raconte même que M. Arnault se serait un jour permis de chercher à évaluer la fermeté de l’arrière-train de la princesse héritière. En d’autres temps, un tel geste eût pu lui coûter fort cher, et « balance ton porc » n’eût vraisemblablement pas été qu’un slogan.
[iv] Pour d’autres raisons, c’est ce que fait depuis quelques lustres la romancière Kerstin Ekman.

lundi 30 avril 2018

Les spectres sont parfois ridicules

La frénésie commémorative ne semble pas avoir de fin. Tout y passe, avec parfois des accents magiques : voudrait-on faire advenir à nouveau les événements commémorés, évoquer des fantômes ou au contraire s’en prémunir ? Peut-être ne se console-t-on pas, parfois, de n’être plus ce que l’on était un certain temps auparavant ? J’aurais pu, pour ma part déclarer ouvertes les festivités marquant le cinquième anniversaire de ce blogue ou donner au présent billet le titre de Numérologie II en souvenir d’un Numérologie écrit il y a cinq ans et de mon inspiration d’alors. Après tout, il doit se trouver des personnes pour qui on n’est jamais mieux commémoré que par soi-même.
N’excluons pas toutefois les commémorations qui semblent exprimer le regret de n’avoir pas connu telle ou telle époque passée, glorieuse ou décisive, et de n’avoir pu, fatalement y déployer toutes sortes de qualités ou de vertus…
Cinquantenaire d’un mois
Si mai 1968 fut un mois où la France résonna de divers slogans plus ou moins absurdes, c’est d’une célébration du cinquantenaire de ce mois agité que d’aucuns semblent vouloir la faire résonner aujourd’hui. On croirait presque entendre, en allumant la radio : « soixante-huit, huit, huit » ! Observons, sans vouloir polémiquer, que l’on fait beaucoup moins de bruit pour les soixante ans de mai 1958 ou pour les trente ans de mai 1988.
On fêtera donc ce mois, on colloquera, on palabrera pour savoir si mai 1968 libéra enfin la société d’un carcan moral étouffant ou si, au contraire, ce mois est la cause de tous les malheurs qui frappent la même société, à commencer par son amoralisme et sa déliquescence. Ces jugements sont probablement exagérés. Comment un mois d’agitation (dont quelques syndicats eurent l’intelligence de profiter pour obtenir des augmentations de salaires) pourrait-il être raisonnablement considéré comme la source de toutes nos joies ou de tous nos malheurs ? Ce ne fut vraisemblablement qu’un signe parmi d’autres d’un changement d’époque, de la naissance du flasque et narcissique esprit contemporain.
D’autant que les agitateurs d’alors, pour la plupart, ne virent guère triompher les idées pour lesquelles ils s’imaginaient lutter. Il n’y a d’ailleurs pas lieu de s’en plaindre, parce que, bon, le maoïsme, le trotskysme, tout ça… Ces agitateurs ont aujourd’hui vieilli, les uns s’aigrissant, les autres engraissant, d’autres encore ayant consenti à un certain prestige d’ordre folklorique, tous ou presque disposés à se féliciter de leur héroïque passé révolutionnaire. Pendant que le monde changeait (et pas qu’en bien), ils feignaient d’être les organisateurs de ce changement en mimant la révolution : une resucée de plus d’une situation sur laquelle peut être porté un jugement attribué à Karl Marx[i] sur la répétition de l’histoire : en tragédie, puis en farce.
Nos soixante-huitards, nourris jusqu’à l’indigestion de diverses lectures, jouèrent donc aux révolutionnaires comme don Quichotte jouait au chevalier errant. Le ridicule, globalement, l’emporta sur le tragique. Un de leurs aînés (et partisans), Jean-Luc Godard, l’avait involontairement prophétisé un an avant dans La Chinoise[ii].
Il en alla autrement ailleurs chez les révolutionnaires de cette époque, en Allemagne et en Italie, par exemple. Là, le ridicule bascula plus qu’à son tour dans le sanglant : on était plus chez Dostoïevski, celui des Démons, que chez Cervantès. Mais ces possédés-là, bien que gavés plus ou moins des mêmes délires que nos soixante-huitards, n’étaient pas allés s’exercer au lancer de pavé à Paris, que l’on sache…
Qu’est-il resté chez nous de cette poussée de fièvre ? Une vague intoxication, sans doute, qui incite de temps à autre quelques jeunes gauchistes à jouer à mai 1968. En d’autres termes, à mimer le mime d’une révolution. La brève et récente occupation de quelques universités a encore fait la preuve de la vacuité de ces postures.
Observons cependant que le ridicule ne tue pas – ou peu – tant qu’il se cantonne à des poses.
Maurras, encore
La peur de l’homme au couteau entre les dents ou l’admiration indue du génie n’ont pas toujours pour objet des idées, des mouvements ou des hommes d’extrême-gauche. Il y en a aussi pour Charles Maurras, né en 1868, dont il a déjà été question ici. Après l’affaire du livre des commémorations, voici celle que d’aucune voudraient voir naître au sujet de la parution dans la collection « Bouquins » d’un recueil de l’intéressé. Le Monde a par exemple fait paraître tout un article sur « le spectre de Charles Maurras », tandis que, paraît-il, de jeunes esprits de droite, en dehors du strict milieu Action française, s’intéresseraient à sa pensée.
Etant peu connaisseur, voir ignorant, de l’œuvre de Maurras, je me contenterai de renvoyer mes lecteurs à quelques notes intéressantes de Patrice de Plunkett (ici et ). Mais j’avoue être assez amusé – ou consterné – par les poses que prennent les uns ou les autres pour dénoncer les dangers que ferait peser sur la Rrrrrépublique la « redécouverte » de Charles Maurras ou pour en faire un penseur d’avenir, un maître en lucidité.
Charles Maurras, aurait, dit-on, vu en sa condamnation après la Libération la revanche de Dreyfus. Personnellement, j’ai du mal à partager en 2018 l’enthousiasme des uns ou l’effroi des autres devant la pensée d’un homme qui, en 1945, en était resté à 1894. Cela dit, pourquoi ne pas aller jeter un œil dans ce volume paru chez « Bouquins », ne serait-ce que par intérêt historique ?
Le spectre de M. Hollande
Parmi d’autres publications récentes, on trouve, paraît-il, un livre où M. Hollande entend partager les édifiantes leçons qu’il aurait tirées de son oubliable quinquennat. Comme il faut bien vendre du papier dès lors qu’un texte est imprimé dessus, M. Hollande se répand à la radio et à la télévision.
Le naturel qu’on lui prête reprenant le dessus, le voilà qui se dispose à partager ses dernières plaisanteries sur M. Macron, qui ne serait pas le « président des riches », mais plutôt celui des « très riches » et qui lui paraît « passif dans le couple » qu’il formerait avec M. Trump. Je trouve M. Hollande un peu sévère avec le digne successeur qu’il a probablement encouragé, voire désigné à un moment ou un autre. Après tout, on prête à M. Hollande des mots peu amènes sur les « sans-dents » : pourquoi ferait-il donc la fine bouche devant celui pour qui certains « ne sont rien » ? Quant aux relations supposées entre MM. Macron et Trump, disons simplement que M. Macron n’a pas eu comme M. Hollande la chance de pouvoir aller cirer les bottes de M. Obama, lequel présentait mieux que M. Trump.
Mais que se rappellera-t-on du quinquennat de M. Hollande ? Le « mariage pour tous », peut-être ? Nous verrons bien un jour à ce sujet si les raisons pour lesquelles nous autres, opposants à cette réforme, étions traités de menteurs et de zinzins il y a cinq ans tiennent toujours[iii].


[i] Né en 1818.
[ii] Et, dès 1965, Pierrot le fou est truffé de citations des Pieds nickelés.
[iii] Apparemment, non (voir ici ce qu'écrit assez cyniquement un journaliste de Libération, par exemple).

samedi 14 avril 2018

Frivolités parisiennes

Railler en permanence les initiatives de Mme Hidalgo, maire de Paris dynamique sinon convaincante, serait à la longue un signe de manque d’élégance. Admettons toutefois qu’elle y met souvent du sien. Par exemple en proposant de remplacer sur les formulaires d’état-civil parisiens les mentions de père et de mère par celles de parent 1 et de parent 2. La chose a sa part de sérieux qu’il serait un peu léger de négliger. Ladite part a été, me semble-t-il, fort bien exposée chez Koztoujours, dans un billet où il est judicieusement rappelé que l’on nous traitait de menteurs ou de dingues, nous autres manifestants de 2012-2013, lorsque nous affirmions redouter la survenue de telles extravagances. Je me contenterai donc, de mon côté, d’avouer ma perplexité quant à savoir qui, du père ou de la mère d’un enfant, doit être considéré comme son « parent 1 »…
Dans un tout autre domaine, il se dit que Mme Hidalgo envisage de donner un autre nom à la rue Alain, située dans le XIVe arrondissement. Le philosophe bien connu aurait, paraît-il, exprimé quelques sentiments antisémites dans son journal intime. Ce n’est pas bien, mais à chercher les petites saletés dans la vie de chaque dédicataire d’une rue de Paris, on risquera bientôt de s’y perdre. Peut-être ce grand nettoyage permettra-t-il une augmentation du chiffre d’affaires des chauffeurs de taxis, en allongeant leurs courses ?
Mais revenons à la rue Alain. C’est une petite rue qui, partie de la place de Catalogne, fait un premier coude pour longer les voies de la gare Montparnasse puis un second jusqu’au carrefour entre les rues Vercingétorix et Pernety, où elle prend fin. Le moins que l’on puisse dire est qu’elle est moche, voire lugubre, selon l’heure et la saison. Si Mme Hidalgo souhaite sanctionner Alain post mortem, qu’elle conserve son nom à cette voie somme toute assez minable[i].
Puisqu’il a été question de la rue Vercingétorix (un vrai cancre en latin, probablement, sans doute à cause d’un identitarisme gaulois poussé à l’extrême), signalons aux cyclistes qu’elle est dotée d’une piste cyclable fort pratique lorsqu’elle n’est pas envahie par les piétons, lesquels la confondent souvent avec le trottoir. A leur décharge, cette regrettable confusion est facile. De sorte que, pour remédier à celle-ci, la ville de Paris a dévié cette piste sur la chaussée, avec une séparation bienvenue entre les voitures et les vélos. C’est du moins le cas entre la rue de Gergovie et la rue… Alain.
Voilà qui est excellent, et le cycliste occasionnel que je suis devrait s’en réjouir. Seulement, il y a un os : sur la portion de la rue Vercingétorix où cette nouvelle piste a été aménagée, la ville de Paris avait précédemment installé des bornes pour la location d’Autolib’, qui n’ont pas encore été retirées[ii]… de sorte que le cycliste est à cet endroit obligé de se livrer à de hasardeux zigzags.
Bon, voilà pour la petite anecdote locale. Mme Hidalgo, qui paraît-il ambitionne de faire de Paris la « capitale mondiale du vélo » (si tant est qu’une telle expression ait un sens) d’ici 2020, semble ne pas avoir de chance avec cette haute ambition. Que l’on pense à ses déboires avec Smovengo, l’entreprise choisie pour fournir les nouveaux Vélib’… La circulation semble d’ailleurs être pour elle un sujet maudit : on parle d’un scandale impliquant Streeteo, société chargée d’établir les contraventions pour stationnement interdit ; il faudrait à ce propos s’interroger de la légitimité qu’il y a à déléguer une telle activité à une société privée ; peut-être est-ce un miracle du social-libéralisme ?
Quoi qu’il en soit, avec Smovengo et Streeteo, on souhaite à Mme Hidalgo d’en sortir par le o[iii]. En attendant, il se dit que Mme Hidalgo envisage de s’attaquer aux nids de poules dont les chaussées parisiennes sont infestées. Qui sait ? Aurait-elle brusquement senti naître en elle une vocation de maire ?


[i] Aussi moche, il existe, non loin de là, mais cette fois dans le XVe arrondissement, une rue André Gide…
[ii] C’était du moins encore le cas fin mars.
[iii] Et, aux personnes qui donnent des noms aussi ridicules à des entreprises, quarante jours au pain sec et à l’eau.