dimanche 14 janvier 2018

A Modiano, Modiano et demi

Souvenirs dormants (Patrick Modiano)
Le prix Nobel de littérature est une institution dangereuse. Depuis le temps – bientôt cinquante ans – que Patrick Modiano était un immense jeune homme racontant avec de timides balbutiements les tâtonnements de ses doubles romanesques dans une brume de souvenirs avec souvent pour seul viatique un vieux carnet d’adresses, le voilà devenu depuis trois ans et des poussières un vieux monsieur couvert d’honneurs pour l’ensemble de son œuvre. Dès lors, on ne peut ouvrir un opus du désormais grand homme sans quelque crainte : sera-ce le livre de trop ? N’aurait-il pas dû se taire, pour ne point écorner l’image de maître qui est dorénavant la croix qu’il doit porter ? En somme, le voilà empaillé, plongé dans le formol, voire enterré – certes en grande pompe.
Les détracteurs de Modiano nous diront que cela ne change rien, vu qu’il écrit toujours la même chose depuis au moins quarante ans[i]. Cela n’est pas entièrement faux, mais les fantômes qu’évoque Modiano ont leur charme, ce qui fait que l’on revient volontiers les visiter, ou en visiter de nouveaux qui ressemblent curieusement à leurs prédécesseurs…
Ni les détracteurs de Modiano ni ceux – dont je suis – qui sont sensibles à son charme sans en être totalement dupes ne seront déçus à la lecture de Souvenirs dormants. Au fil des noms notés dur divers calepins, le narrateur évoque, plus qu’il ne les raconte, ses relations avec une certaine Geneviève Dalame, vers 1965… Il y a évidemment de fausses pistes, tout un monde interlope de déclassés, de mages, de voyous et d’artistes ratés, ainsi que des souvenirs désagréables.
Seulement, les noms et les situations mettent la puce à l’oreille : tout cela, Modiano l’a déjà raconté, et pour de bon. Il semble ici avoir touillé la matière de plusieurs de ses romans, principalement parmi les derniers. Dans ce cas, c’est un peu paresseux, et nous devons déplorer la mort de Patrick Modiano, assassiné à coups de récompenses par l’Académie suédoise. Ou alors il a feint de dévoiler le procédé par lequel, à partir d’une matière concentrée, il créée celle de plusieurs romans, certes fort semblables les uns aux autres, mais avec toujours une petite différence : il suffit de combiner les affaires, de lier tel et tel personnages… Et dans ce cas, c’est peut-être une manière habile de clore un cycle, en prétendant vendre la mèche.
Clore un cycle, pour se taire ou pour en ouvrir un neuf : on signale la parution de Nos débuts dans la vie, pièce de Théâtre signée Modiano. Ne l’ayant pas lue, j’ignore si elle confirme mon hypothèse.
Jeux de dame (Thierry Dancourt)
« Si tu apprécies l’atmosphère des romans de Modiano, tu devrais essayer ceux de Thierry Dancourt », me disait à peu près, cet automne, un ami. Justement, cet automne est paru son quatrième roman, Jeux de dame[ii]. Le conseil est redoutable : s’il permet de savourer un roman bien écrit, agréable à lire, d’une intrigue bien ficelée, il présente le risque d’une déception.
Dans Jeux de dame, un homme employé à trier et classer les archives du Palais des colonies se lie d’amitié, et bientôt plus, avec une femme aussi mystérieuse qu’apparemment maladroite ou étourdie… Nous sommes en 1961, nous verrons le XIIe arrondissement de Paris, Berlin et d’autres lieux ; plusieurs épaisseurs de masques couvrant les visages des personnages, aussi, et les détours que prennent parfois les tromperies familières aux espions. Tout est en place en effet pour une modianesque errance. Cependant, quelques détails coincent, qui placent ce roman à un niveau inférieur à ceux de Modiano.
Premièrement, la narration peine à adopter un point de vue : est-ce celui de Pascal, l’archiviste, celui de Solange, espionne qui a tant brouillé les pistes qu’elle s’y perd un peu elle-même ? Ou celui de marc Jeanson, supérieur et amant de Solange, toujours préoccupé d’elle ? Voire des trois ? L’auteur ne prend pas parti, il hésite peut-être. Le point de vue de Pascal eût pu être le plus intéressant à adopter, dans ce qui est plus la recherche ou l’identification de Solange qu’une intrigue mêlant amour et espionnage. Cette intrigue eût pu justifier la multiplication des angles, l’alternance des récits, mais elle n’est qu’un prétexte. Le vrai sujet du roman est bien Solange.
Deuxièmement, tout est trop net. Adopter un point de vie une fois pour toutes eût été une manière intéressante d’introduire le tâtonnement, l’hésitation quant à la personne de Solange et de les faire partager au lecteur. Ce que sait fort bien faire Modiano – et qui fait le chare de ses romans, que l’on finit par confondre un peu tous.
Troisièmement, cette netteté et la neutralité du narrateur omniscient, combinées à une action située précisément en 1961, donnent l’impression d’un roman historique, d’une reconstitution en costumes où certains détails sont fournis avec une insistance qui n’est guère utile, sauf peut-être pour donner un certain genre, un certain charme d’époque aux personnage, à Solange surtout, dont nous savons qu’elle fume des « State Express 555 » et qu’elle roule en Volvo P1800. A propos de voitures, Thierry Dancourt doit être amateur : dès qu’un véhicule apparaît, nous en connaissons le modèle ; c’est une galerie d’époque : Alvis TD 21, Lancia Flavia, Ford Zephyr… Ici se pose un problème moins futile qu’il ne pourrait paraître : comment Solange pourrait-elle posséder début 1961 une Volvo P1800, alors que ce fort joli coupé ne fut commercialisé qu’à partir de la fin de cette même année ? Souci exagéré du détail, m’objectera-t-on. Pas tout à fait : cette erreur, du genre de celles que l’on fait parfois dans des reconstitutions historiques pourtant appliquées, serait fort bien passée dans un récit à la Modiano, à la première personne, avec quelques bégaiements, tâtonnements, hésitations sur l’époque, les personnages, l’aventure ou l’anecdote dont il est question…
Jeux de dame reste donc en-deçà d’un grand roman. Mais on peut y voir un divertissement de qualité, non dénué d’un certain intérêt.


[i] On aurait pu, en somme, lui décerner le prix Nobel de littérature il y a quarante ans. C’eût été une mort pour le moins prématurée. Que l’on songe, dans un autre registre, au prix Nobel de la paix décerné à un Barack Obama encore relativement neuf. Qu’a laissé M. Obama ? Le souvenir d’un brave homme, intelligent, élégant et ne manquant pas d’une certaine éloquence. Et c’est à peu près tout (ce qui fait, reconnaissons-le, un contraste saisissant avec son successeur).
[ii] Je précise que je n’ai lu aucun des précédents, Hôtel de Lausanne (2008), Jardin d’hiver (2010) et Les Ombres de Marge Finaly (2012), tous publiés ainsi que le dernier à la Table ronde.

dimanche 7 janvier 2018

Drieu, Paulhan : deux pôles qui ne s’ignorent pas

On trouve tout dans les correspondances d’écrivains : des poses pour la postérité, des flatteries, des insultes, des marques sincères d’estime, voire d’amitié, des affaires courantes d’édition, des piques et des ragots aussi. Parfois même des considérations d’ordre littéraire. Tous ces ingrédients, avec un dosage varié, font les délices ou l’écœurement de leurs lecteurs.
C’est cependant une impression différente que provoque la lecture des quelques 175 lettres qu’échangèrent Pierre Drieu la Rochelle et Jean Paulhan entre 1925 et 1944. La couleur est annoncée dès la (belle) couverture de cette correspondance, parue en 2017 aux éditions Claire Paulhan : « Nos relations sont étranges », constat fait par Drieu dans une lettre à Paulhan de novembre 1942. Ce constat n’a rien d’étonnant : tout oppose, semble-t-il du moins, les deux hommes.
L’un, Drieu, est un lyrique épris de lucidité[i], incertain de son talent et de sa vocation (littérature ou politique ?) ; il est passé par le surréalisme[ii], le fascisme et la collaboration, avant, au moment de se suicider, de se pencher sur des considérations spirituelle plus ou moins orientales, plus ou moins confuses aussi, sans paraître se rendre compte du chef d’œuvre qu’il est en train d’écrire et qu’il n’achèvera pas[iii].
L’autre, Paulhan, intimide encore un peu, près de cinquante ans après sa mort. Ecrivain réputé abscons (à tort ou à raison : on n’en sait souvent rien, n’ayant osé le lire), il est perçu comme une sorte de grand prêtre de la NRF et des éditions Gallimard, sans qui rien ne se fait[iv]. Il sera résistant, et pas pour rire, ce qui n’est sans doute pas pour rien dans l’élégance qu’il manifestera après la Libération quant aux questions liées à l’Epuration…
Le gros de la correspondance entre ces deux pôles date d’ailleurs de l’Occupation, tant il est vrai que nous n’avons pas affaire à deux hommes ordinaires. Auparavant, ce sont des échanges entre deux acteurs de la vie littéraire, non sans quelques nuages, dont le plus gros se nomme Louis Aragon.
Comme Paulhan semble présider aux destinées de qui gravite autour de la NRF et des éditions Gallimard, on devine un Drieu demandeur, interrogatif, révolté parfois. Et prêt à recevoir les sentences du juge Paulhan lorsqu’il s’agit de critiquer et de corriger ses manuscrits. A ce titre, la lettre de Paulhan du 23 mai 1939 comporte quelques sévères « coups de règle sur les doigts » à un Drieu qui s’est laissé aller à quelques lourdeurs ou facilités dans certains passages de Gilles. Les deux savaient depuis longtemps à quoi s’en tenir de ce côté-là, Drieu ayant écrit à Paulhan dès octobre 1931 : « Je suis infiniment sensible à vos critiques, je les souhaite bien qu’elles me fassent mal. »
Dans les années 1930, Drieu se politise de plus en plus, et l’on peut voir s’esquisser des divergences croissantes entre Paulhan et lui, de celles qui les feront basculer après le désastre de 1940 dans les deux camps opposés que l’on sait. On pourrait y voir un motif de rupture définitive…
Or il n’en est rien : Drieu et Paulhan auront bien une grosse fâcherie en 1940, mais ce sera en mai, à cause du sommaire d’un numéro de la NRF et d’un article d’Aragon. Toujours le même nuage dans le ciel de Drieu, qui finit par lasser, voire irriter Paulhan : « C’est, bien entendu, votre droit de quitter la Revue. Mais ne cherchez pas à me convaincre qu’il s’agit ici de l’écrivain Drieu ou de l’homme politique Drieu. Non, c’est simplement l’ennemi personnel d’Aragon qui parle. / Je dois vous avouer que cette vieille querelle me paraît, en ce moment, plutôt frivole. »
Or que se passera-t-il pendant l’Occupation ? Paulhan mettra en silence la NRF avant de consentir à sa reparution, pour préserver les intérêts de la maison Gallimard. Mais pas question de la diriger ! C’est Drieu qui s’en chargera, à la demande des autorités d’occupation.
Il naîtra alors une certaine forme, sinon de complicité, de connivence entre les deux hommes, Paulhan n’étant jamais loin, en coulisses, pour prodiguer des conseils et recommander des textes et des auteurs à Drieu. On pourrait croire assister à de simples opérations d’arrière-cuisine littéraire et éditoriale, mais il faut tenir compte du fait que Paulhan, bientôt, dirigera les Lettres françaises clandestines[v]
Les positions respectives du désormais collaborateur et du désormais résistant étant maintenant claires (ou presque), il est temps pour eux de s’entendre en matière de littérature, ou du moins d’essayer. Quant aux discussions politiques, elles ne manquent pas, mais elles ressemblent plus à une joute entre deux esprits opposés, voire ennemis, mais qui s’estiment.
La NRF « occupée » cessera de paraître en 1943, lorsque Drieu en démissionnera. Si les discussions politiques entre Drieu et Paulhan sont courtoises dès qu’elles ne touchent pas au sommaire de la NRF, lorsque les deux domaines se mêlent, les difficultés, les conflits surviennent. Inévitablement, ainsi que l’aigreur des lettres échangées à ce moment précis. Deux lettres seulement suivent cet échange : elles sont de Drieu, exprimant à Paulhan sa reconnaissance entre deux tentatives de suicide ; la dernière n’est qu’un billet hâtivement griffonné, où l’on peut lire que Paulhan a été « très chic » pour lui, et que « ça ne [l]’a pas étonné ». Paulhan ne pourra pas grand-chose pour lui cependant. Trop compromis, trop égaré (par lui-même bien souvent), trop désespéré aussi, Drieu finira par ne pas se rater.
Paulhan lui rendra aussitôt hommage dans une Brève apologie pour Drieu, qui ne sera publiée qu’en 1968… Témoignage d’amitié ? Peut-être pas. Plutôt d’estime, de bienveillance et, probablement de reconnaissance[vi].


[i] Etre ainsi épris de lucidité n’exclut pas, de temps en temps, d’être un amoureux éconduit de celle-ci. Ce qui peut susciter des engouements hasardeux et encore plus décevants.
[ii] On le voit, prenant la pose dos à dos avec André Breton, sur une photographie de 1922 prise par Man Ray.
[iii] Ce sont les Mémoires de Dirk Raspe.
[iv] Quelques reproductions de ses lettres donnent à voir une écriture fort lisible, celle de quelqu’un qui a des instructions claires à donner. En comparaison, celle de Drieu, fort belle d’ailleurs, évoque souvent la hâte…
[v] Bien avant que cette publication ne devienne un organe « culturel » du PCF…
[vi] Témoignée dès 1941, alors que Drieu était intervenu pour éviter à Paulhan de gros ennuis liés à ses activités clandestines : « Je crois bien que c’est à vous seul que je dois d’être rentré tranquillement ce soir rue des Arènes. Alors, merci. Je vous embrasse. »

mardi 26 décembre 2017

Relectures, sur des pistes

J’avais évoqué ici il y a quelques mois quels désirs de relectures pouvait éveiller la lecture du Déjeuner des barricades de Pauline Dreyfus : les premiers romans de Patrick Modiano, aussi baroques que coupants, puis les premiers de Roger Nimier, dont certains éclats et certaines arêtes pourraient constituer comme une annonce de la première manière (la meilleure, à mon goût) de Modiano.
Naturellement (je l’affirme au risque de radoter), relire un roman que nous admirons – ou qui nous a laissé un souvenir admiratif – est une entreprise analogue à celle par laquelle nous décidons d’aller revoir un paysage (ville ou campagne) que nous aurions quitté depuis longtemps, voire de retrouver une personne perdue de vue. Les mots, les lieux, les personnes aussi, nous retrouvent comme nous sommes, comme nous avons changé. Notre sensibilité, fatalement, a évolué, pour toutes sortes de raisons, bonnes ou mauvaises. Nous ne percevons plus les mêmes couleurs, les mêmes proportions, ni les mêmes traits. D’où le risque d’être déçu, mais aussi la chance de découvrir des beautés jusque-là négligées.
Le jeune Modiano, celui de La Place de l’Etoile et de La Ronde de nuit, ne bouge guère : il nous égare toujours dans une nuit où il devient difficile de distinguer les collaborateurs et les résistants, les juifs et leurs persécuteurs ; dans un Paris occupé, distordu par la nuit ou le cauchemar, le narrateur, mêlé à toutes ces catégories, ne sait plus trop lui-même à laquelle il appartient, peut-être à toutes, à la fois ou successivement. La rage, la cruauté, la peur et la tendresse nous attaquent sans trop prévenir, sous un vernis de cynisme.
Ces ingrédients sont peut-être ceux dont use, quelque vingt ans plus tôt, le jeune Roger Nimier. Le résultat est tributaire du dosage, bien entendu, ainsi que de la manière. L’Etrangère, pour commencer, met en scène le penchant que ne peut assouvir un jeune homme morose, taquin et bourré de littérature pour une jeune Tchèque, tout juste mariée et de passage… Pour ne point être dupe de ce malheur – immense ou minuscule – l’auteur-narrateur lui donnera des couleurs comiques, tragiques ou cruelles, liées par une solide autodérision. C’est délicieux, les drames de l’histoire ont leur place aussi, mais le coupant n’y est pas encore : quelques égratignures tout au plus.
Modifier le dosage, voilà le secret : Nimier s’y applique dans Les Epées, sortant pour de bon de lui-même pour créer l’étonnant François Sanders, personnage des plus ou des moins recommandables selon la facette qui nous sera montrée. Et là, nous nous coupons souvent, François Sanders aussi, probablement, qui nous assène au passage un aphorisme farfelu, définitif et pas si bête sur la politique et ses séductions :
« Les boîtes de conserve vides, à la semblance des dictatures, sont agréables à regarder – mais à l’usage elles se révèlent d’un caractère blessant. Tandis que les épluchures de légumes, si elles sentent aussi mauvais que les républiques, au moins peut-on s’y habituer. »
Suivons notre piste : « l’odieux et séduisant Sanders » refait son apparition dans Le Hussard bleu, sur une période éludée au milieu des Epées. Est-il encore au centre de ce roman ? Peut-être pas. On pencherait plus pour le tendre cavalier Saint-Anne[i] ou certaine jeune femme allemande… Peut-on être sûr de quoi que ce soit dans ce roman où la multiplicité des facettes ne réside pas tant dans chaque personnage que dans la succession des points de vue, chacun succédant à l’autre pour tenir le poste de narrateur ? L’explosion est rendue sensible par les variations du style, d’un Nimier multiple (Sanders / Saint-Anne) à divers pastiches parfois poussés à l’extrême ou à la caricature – Proust, Céline, Ernst von Salomon[ii], et pourquoi pas Joyce, dans le dernier monologue de Florence. Il ne faudrait pas seulement y voir une vitrine étourdissante des talents de Nimier – celui d’écrivain bifide et celui de pasticheur –, ce qui serait aussi magnifique que vain. Chaque personnage  - chaque narrateur – a sa place pour vivre et respirer, du nationaliste allemand frustré, exalté et cynique au brigadier Casse-Pompons, mouche du coche geignarde perdue dans la grande histoire, en passant par un des colonels les plus scrogneugneu et culotte de peau de la littérature française.
En 1967, une traduction tchèque du Hussard bleu parut en Tchécoslovaquie. C’était l’année où parut dans le même pays le premier roman de Milan Kundera, La Plaisanterie. Par bien des aspects, on serait tenté de rapprocher les deux romans : deux successions de narrateurs différents, exposés à l’histoire. Seulement, Kundera acheva l’écriture de La Plaisanterie en 1965. Au premier abord, l’histoire et la politique sont au premier plan, toute l’intrigue tournant autour de Ludvik, militant communiste humilié par le régime qu’il avait soutenu, avide d’une petite revanche toute personnelle qu’il mettra quinze ans à prendre… ou non.
Or l’histoire, la politique, la vie dans un régime totalitaire, tout cela pourrait ne constituer qu’un cadre auquel, certes, nous qui n’avons pas connu la vie dans un pays satellite de l’URSS accordons une importance qui ne serait pas celle voulue par Kundera ni celle perçue par un lecteur tchécoslovaque de 1967. Après tout, une bonne manière pour un écrivain d’être crédible consiste à faire vivre ses personnages dans un monde qui lui est familier.
Ce détachement du politique permet de percevoir une intrigue où la vengeance et sa vanité – au travers du personnage principal se confrontent aux possibilités – vraies ou fausses – du pardon, au travers de personnages apparemment secondaires tels que Kostka ou Lucie (quoique cette dernière n’accède jamais au statut – temporaire – de narrateur[iii]) ; où s’entrelacent aussi un grand sérieux et une réjouissante cocasserie. Quant à la politique, au régime totalitaire… Eh bien, il est possible d’y voir un prétexte pour dépeindre les arrangements, les compromissions, les enthousiasmes, les incohérences ou les hypocrisies des différents personnages. Leur courage ou leurs interrogations aussi, parfois. Et c’est passionnant, bien plus qu’une simple peinture un peu satirique de la vie en Tchécoslovaquie, entre 1949 et 1965.
Il faut dire, à la décharge de ceux qui se seraient égarés sur la piste de la satire politique (ou plutôt limités à celle-ci), que Kundera ne nous aide à comprendre tout cela que dans une postface, qui ne manque pas d’un certain sel en ce qui concerne la découverte – amusée ou consternée – par l’auteur de la traduction française de son œuvre. Cela peut faire penser à l’agacement qu’éprouva plus d’une fois Vladimir Nabokov en tombant sur les traductions dans diverses langues de ses romans.
Encore une piste ? La littérature est décidément pleine de portes.


[i] Echo des naïvetés exquises de L’Etrangère ?
[ii] Volontairement mal digéré, semble-t-il, pour un effet à la fois tragique et grotesque.
[iii] Point commun qu’elle a avec Rita, l’Allemande du Hussard bleu.

mardi 19 décembre 2017

Apothéoses contemporaines

Considérons deux hommes à qui leur activité aura conféré un certain statut et ayant atteint récemment les limites de leur séjour ici-bas.
Le premier était un de ces écrivains que d’aucuns trouverons comme il faut, voire dans la bonne moyenne : académicien, bien né, longtemps titulaire d’un rond de serviette dans un magazine des plus convenables, auteur couronné de succès… C’était aussi un « bon client » pour la radio et la télévision : peut-être beaucoup retiendront-ils de lui, plutôt que ses talents d’écrivain, ses charmes de causeur, son humour, une certaine lucidité quant à sa position dans l’histoire des lettres ; le plaisir aussi qu’il semblait prendre à la conversation, goûtant les mots, les retenant un temps en bouche comme on le fait d’un bon vin… Ajoutons, pour ses apparitions télévisées, une tenue élégante et un regard bleu et vif qui, auprès des dames, compensait peut-être une taille un peu courte. Mais ne nous attardons pas sur le physique ni sur la vie privée de Jean d’Ormesson.
A peine la presse lancée dans un niagara d’éloges funèbres, le second décédait. Celui-là était d’un autre genre : comme un vieux petit garçon d’après-guerre ayant du mal à se situer et s’étant trouvé – peut-être – une identité dans le culte d’une Amérique rêvée : motos, Los Angeles, grosses voitures, route 66, rock n’roll… Au point de prendre, au seuil d’une longue carrière de chanteur, un nom de scène qui faisait « américain ». Ce qui étonnait chez Jean-Philippe Smet, dit Johnny Hallyday, c’est la capacité de durer, en une permanente mue, de celui qui eût pu n’être qu’un chanteur yéyé de plus, ainsi que le mélange de mégalomanie et de simplicité dont il donnait l’impression. Au fond, ce qu’il fit durer – et ce qui le fit durer – est peut-être l’énergie, l’engagement, la sincérité avec laquelle il perpétua l’esprit yéyé. L’esprit yéyé ???? Mais oui, un culte du toc, d’une Amérique de carton-pâte, dont Johnny Hallyday fut en quelque sort le grand prêtre, voire l’archevêque[i].
Naturellement, il ne sied pas d’ironiser sur ces deux défunts. Ces deux hommes sont pleurés par leurs proches et aussi par leurs admirateurs. Et il ne m’appartient pas – pas plus qu’à quiconque – d’évaluer les profondeurs des âmes de ces deux hommes. La moindre des choses est de souhaiter la paix à ces deux âmes. C’est d’ailleurs au moins en partie le sens des obsèques religieuses qui ont été célébrées pour chacun d’eux.
Ce qui m’a surpris en revanche, voire amusé, c’est l’espèce de deuil national qui a été presque décrété pour ces deux hommes. Il faut bien parler d’espèce de deuil et de presque décrété. Il a été question, outre les obsèques religieuses, d’hommage national pour Jean d’Ormesson et d’hommage populaire pour Johnny Hallyday, les deux étant présidés, en quelque sorte, par l’auguste et jupitérien M. Macron. Hommages d’une forme d’ailleurs inédite, semble-t-il. Comme si Jupiter, enfin parvenu à sa place, pouvait décider de qui avait droit à une apothéose.
(Les mauvais plaisants auront pu redouter un instant que M. Macron, dans sa frénésie du simultané, dans son et en même temps permanent, n’admît sur les flancs de son Olympe Johnny d’Ormesson[ii]. Mais il n’en fut rien. Laissons là les mauvais plaisants.)


[i] Les photos de lui dans ses vieux jours le montrent souvent dans des tenues sombres, avec une espèce de croix pectorale…
[ii] Jamais à court de révélations essentielles, les journalistes ont déniché un arbre généalogique révélant la parenté – lointaine – entre Jean Bruno Wladimir François de Paule Lefèvre d'Ormesson et Jean-Philippe Smet. Ils eussent pu se contenter d’observer que Smet, c’est Lefèvre en flamand.

lundi 11 décembre 2017

Joyeux Léon !

Faut-il encore joindre ma voix au chœur – déjà d’ancienne fondation – des lamentations sur ce que le monde moderne a fait de Noël ? Bien évidemment, les dégueulis de mièvrerie et le tapage mercantile dont nous sommes envahis dès le début de l’Avent me révoltent, comme tout chrétien normalement constitué. Entendre des haut-parleurs éructer des Petit Papa Noël et des Jingle Bells ou avoir vent de « calendriers de l’Avent » où chaque case renferme un bon de réduction dans un hypermarché[i], voilà qui naturellement me donne envie d’organiser des distributions de gifles. Mais bon, j’ai mieux à faire.
Il arrive par ailleurs que des industriels renoncent à inscrire Noël sur les étiquettes des produits spéciaux dont ils entendent inonder le marché à cette saison. C’est, paraît-il, dans certains pays, le cas d’une grosse brasserie belge. Certains s’en sont offusqués, voyant dans cette décision un triomphe du laïcisme, voire une manœuvre destinée à complaire aux musulmans (avec de la bière, enfin, bon…). D’autres, chrétiens revendiqués eux aussi, s’en féliciteraient presque : c’est toujours une annexion de moins (oh, parmi des milliers qui demeurent) de Noël par la consommation[ii]. Je ne suis pas loin de partager leur avis[iii].
Le risque, après tout est grave. A un tel point qu’il est des chrétiens, et même des prêtres pour envisager de ne plus utiliser le nom de Noël, tant il a été sali et abâtardi par les zélateurs de Mammon. C’est paraît-il le cas d’un prêtre irlandais qui s’est récemment exprimé en ce sens. Si je comprends la lassitude de ce prêtre, je ne peux l’approuver. Après tout, devant les marchands du temple, Jésus n’a pas dit : « puisque c’est comme ça, je rentre à la maison »…
Evidemment, pour un chrétien, les autres noms ne sauraient manquer, à commencer par la Nativité de Notre Seigneur Jésus-Christ, pour ne citer qu’un exemple assez explicite. Chez les laïcards, la chose est plus difficile : ceux qui parmi eux ont de (louables) idées « sociales » sont eux aussi écœurés par l’invasion de tout par le marché ; mais ils craignent aussi l’eau bénite, les pauvres. Certains, à Poitiers par exemple, ont décidé de fêter Léon à la fin de l’année. J’ignore si des anticléricaux irlandais auront eu l’idée de célébrer Samtsirhc, ce qui aurait pour nous, vu de loin, le charme d’une hypothétique sonorité gaëlique.
En tout cas, je veux bien aussi fêter Léon s’il s’agit de sortir dans la rue et de gifler les oreilles des passants en lisant à haute voix les œuvres de Léon Bloy.
Dans ce cas, et dans ce cas seulement, je crierai bien volontiers : joyeux Léon !


[i] En toute saison, le mercanti n’a qu’une idée : traire la vache. Qu’elle soit grasse ou maigre.
[ii] Même si je ne refuserai certainement pas que l’on me serve à Noël un verre de quelque bonne et onctueuse bière brune  issue de quelque brasserie artisanale…
[iii] Voir ici, par exemple, chez Phylloscopus.

dimanche 3 décembre 2017

Le sexe des genres

Il serait peut-être exagéré de prétendre que jamais autant qu’à notre époque la frontière entre les causes de franche hilarité et celles de consternation n’a été aussi mince. Peut-être, dis-je bien. Ainsi, on apprenait récemment que des élues dites écologistes du conseil de Paris avaient proposé de modifier le nom des « journées du patrimoine » pour en faire les « journées du matrimoine et du patrimoine ». Comme toujours, la modernerie n’en finit pas de renouveler son stock d’occasions de se tenir les côtes. En quelques jours, certains ont eu le loisir et le talent de mettre en évidence la cocasserie de ce genre de bêtise[i].
Soit, rions un bon coup (cela en vaut la peine), et puis haussons les épaules ? Presque. Ce genre d’imbécillité pose des problèmes peut-être graves.
D’abord, celui de l’hystérie féministe. Que des femmes soient plus souvent que des hommes victimes de violences, d’injustices ou tout simplement de condescendance, cela semble un fait. C’est déplorable, et il convient non seulement de s’en indigner, mais aussi de corriger autant que possible ces tristes réalités. Mais comment le faire lorsque quelques précieuses ridicules viennent encombrer les débats avec leurs futilités ? Bon, l’hilarité est si générale en l’occurrence que l’affaire a de fortes chances de rencontrer vite sa destinée de courant d’air.
Ensuite, celui de l’écologie politique. Que cette proposition émane d’élues encartées au parti nommé Europe Ecologie – les Verts donne une idée assez claire de l’imposture que représente ce parti. L’impression est celle d’un ramassis de snobs progressistes qui pensent avoir mieux à faire que de s’intéresser à de vraies questions écologiques. Il y en a de nombreuses à poser à Paris ; ce sont des questions sérieuses, parfois urgentes, qui méritent mieux que les opérations de com’ souvent désastreuses de Mme Hidalgo.
Il semble d’ailleurs qu’un peu partout on se sente pressé d’obéir à la mode plutôt qu’à sa mission essentielle. Il appert, par exemple, dans un tout autre ordre que ce qui précède, que l’Eglise suédoise (de confession luthérienne) proposerait dans son nouveau missel des formulations évitant de mentionner Dieu avec des formes trop masculines. Selon ce que j’ai compris, certaines tournures permettraient d’éviter aux pasteurs que cela gênerait d’employer des mots comme Seigneur (Herre en suédois) ou Père (Fader en suédois). Contrairement à ce que de petits êtres caricaturaux (identitaires luthériens[ii], progressistes qui considèrent hâtivement la Suède comme leur seconde patrie sans y avoir jamais mis les pieds, journalistes) ont pu affirmer (pour s’en offusquer, s’en émerveiller ou s’amuser du pittoresque de la chose), l’usage du désolant pronom « neutre » hen (ou plutôt Hen, s’il s’agit de Dieu) n’a pas été envisagé. Certains pasteurs suédois ont néanmoins exprimé quelques inquiétudes : quid de la sainte Trinité, commune à tous les chrétiens ? N’est-ce pas là une manière un peu légère de se séparer des autres confessions chrétiennes ? L’Eglise suédoise a cependant précisé qu’une bénédiction pourrait toujours être prononcée au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, mais qu’elle pouvait aussi l’être au nom du Dieu trine… Que de complications et de vaines disputes en perspective !
On pourra me faire plusieurs objections :
Premièrement, dans la vie de toute Eglise, il est nécessaire de temps à autre de faire des réformes. D’ailleurs, dans l’Eglise catholique, la traduction française du Notre Père[iii] vient de subir une mise à jour, désormais en usage dans les pays francophones. Certes, mais dans ce cas précis cette mise à jour a été jugée nécessaire pour lever une ambiguïté dans le texte d’une prière essentielle. Il ne s’est point agi de céder à un genre d’esprit du temps.
Deuxièmement, de quoi est-ce que je me mêle, étant catholique ? Eh bien, je me fais du souci pour mes frères luthériens suédois, voilà tout ; je n’ai pas envie de répondre à la manière de Caïn : « suis-je le gardien de mon frère ? ». En l’occurrence, je suis triste de voir une Eglise à laquelle je n’appartiens pas paraître se soucier de choses futiles plutôt que du salut de l’âme de chacun, tout en risquant de s’épuiser dans des disputes.
Troisièmement : soit mais dans ce cas, pourquoi ne pas inviter les luthériens suédois à « redevenir » catholiques ? Cela, il faut le demander aux catholiques suédois. Ils répondront certainement que les portes de leurs églises sont ouvertes, mais que nul catholique ne peut forcer quiconque à les franchir.
(Mais évidemment je préfèrerais voir ces deux anecdotes demeurer ce qu’elles devraient être, à savoir de bonnes blagues…)


[i] Comme David Desgouilles, ici. Observons que remplacer la maire de Paris par la paire de Maris affolera les complotistes, qui y verront une tentative à peine masquée de promouvoir l’ouverture du mariage aux femmes polyandres.
[ii] Ils ont aussi les leurs.
[iii] Laquelle a donné lieu aux enthovenesques élucubrations que l’on sait. Mais que M. Enthoven soit pardonné, ayant fait amende honorable.

samedi 25 novembre 2017

Le caporal épinglé ?

On a récemment prêté à Mme Agnès Buzyn, ministre de la santé, une velléité de bannir le tabac du cinéma français, ou tout au moins de prendre « des mesures fermes ». L’intéressée a démenti, mais le soupçon demeure. Il existe paraît-il des ligues pour s’indigner de voir des personnages fumer dans les films. Cela inciterait les spectateurs à fumer.
Or fumer nuit à la santé, ce que nous savons à peu près tous, que nous fumions ou non. Si les noms de Virginie, Maryland, Havane, Saint Domingue, voire caporal ou scaferlati, en font rêver certains, ils font aussi tousser tout le monde. Observons que ceux qui reprochent à l’idée prêtée à Mme Buzyn d’être une intrusion de la morale dans l’art se trompent : il s’agit bien plutôt d’hygiène. Dans la même logique, la crasse, la poussière, les voitures à moteur thermique et les mauvaises habitudes alimentaires devraient disparaître de nos écrans. Sans parler des tenues trop légères, qui risquent de donner aux spectateurs des désirs d’attraper froid.
Où je rejoins ceux dont je prétendais dénoncer plus haut l’erreur, c’est que de l’hygiène à la morale, il n’y a qu’un pas : si montrer au cinéma des personnages au comportement peu hygiénique nuit à la santé, alors montrer des personnages au comportement répréhensible pourrait aussi bien être répréhensible. On ne saurait, du reste, se limiter à la morale : après tout, le moral compte aussi ; pourquoi ne pas interdire tout film où se produirait un malheur ? Où paraîtrait l’imperfection qui frappe le monde et les hommes qui l’habitent ? C’est parfois un peu déprimant, et il n’est pas gentil de montrer des choses déprimantes.
Il siérait d’ailleurs d’étendre cette interdiction au théâtre et à la littérature. Qu’en résulterait-il ? Vraisemblablement, l’impossibilité de toute intrigue, même la plus simplette, de toute drôlerie, de tout drame et de toute tragédie. Tout cela ne repose en fait que sur l’imperfection ou l’adversité, ne serait-ce que momentanée. En résumé, tout récit, même édifiant, serait impossible. Il ne resterait plus qu’à filmer, représenter ou raconter l’histoire d’un caillou posé sur un rocher assez stable pour lui éviter une malencontreuse chute, laquelle pourrait avoir des conséquences désagréables. Cela aurait peut-être le charme minimaliste que l’on prête au zen, du moins tel que l’on se l’imagine en Occident. Trois minutes de la vie d’un écureuil seraient déjà trop violentes (les écureuils amassent des noisettes et font subir de terribles supplices aux pommes de pin pour en extraire les pignons, supplices que je préfère ne pas détailler, de peur d’incommoder les natures délicates).
Sinon, il est permis de faire remarquer aux censeurs hygiénistes qu’il importe de distinguer le récit ou la mise en scène d’une part et la réalité de l’autre. Tout ne peut pas être montré ni même raconté, bien entendu, mais la question reste celle du goût, du style ou encore de l’intention. En général, une œuvre intéressante ne se perd pas dans la complaisance.
Pour rassurer nos nouveaux censeurs, précisons que Le Caporal épinglé n’est pas le récit d’une interminable tabagie. Caporal est aussi un grade dans l’armée. Cependant, reconnaissons que Jacques Perret fut par ailleurs l’auteur d’un Rapport sur le paquet de gris

mercredi 22 novembre 2017

Pathétique Enthoven

Ecoutez-vous Europe 1 ? Pour ma part, non, la vie étant courte. C’est donc par des voies détournées que j’ai appris la teneur d’une chronique livrée par M. Raphaël Enthoven, « philosophe » (c’est-à-dire professeur d’histoire de la philosophie, en fait) le mardi 21 novembre. Il y est question de la nouvelle traduction du Notre Père, que nous dirons (ou que nous « ânonnerons » selon M. Enthoven) lors des messes à partir du 3 décembre. Dans cette nouvelle traduction, « ne nous soumets pas à la tentation » est remplacé par « ne nous laisse pas entrer en tentation ».
Qu’en a dit M. Enthoven ? Ce qui suit :
« Vous avez remarqué la ligne que l’on a changé. Ne nous soumets pas à la tentation. Le problème, ce n’est pas la tentation, c’est qu’on a supprimé le verbe soumettre, on a ôté du texte, l’idée de soumission. […] La première chose qu’on sait de l’islam, le seul truc que croient savoir les gens qui n’y connaissent absolument rien, c’est que islam, dit-on, cela signifie soumission. La suppression inutile du verbe soumettre est juste à mon sens une façon pour l’Église de se prémunir contre toute suspicion de gémellité entre les deux cultes. Et les paranoïaques de l’islamophobie qui passent leur temps à la traquer chez les Républicains exemplaires feraient bien de tendre l’oreille pour une fois dans la bonne direction, parce que ce qui se joue là sournoisement contre l’islam crève les tympans quand on tend l’oreille. À compter du 3 décembre prochain, tous les fidèles francophones qui diront le Notre-Père ânonneront quotidiennement à mots couverts : chez nous Dieu ne soumet pas, nous ne sommes pas du tout des musulmans, c’est librement qu’on croit. […] Une prière mérite mieux qu’un message subliminal. »
Ce que l’on peut en conclure sur la connaissance qu’a M. Enthoven du catholicisme et, plus généralement, du christianisme, c’est qu’elle est mince, pour ne pas dire nulle. Et que ce qui « crève les tympans » de M. Enthoven[i], ce sont les clous qu’il y enfonce avec un plaisir qui m’inquiète pour lui. Il faudra lui expliquer que le Notre Père n’est pas une prière rédigée récemment en français pour signifier comment les catholiques francophones se situent par rapport à l’islam. Entendant parler de cette abyssale sottise, j’ai commencé par penser que c’était une chose insignifiante, un bruit parmi d’autres… Autant hausser les épaules : peut me chaut ce que M. Enthoven pense, croit penser ou dit penser, si jamais il pense.
Puis d’autres lectures m’ont éclairé sur ce qu’elle a de dangereux. Je ne me donnerai pas la peine de m’étendre sur le sujet, d’autres l’ayant justement abordé avec plus d’éloquence que je ne saurais en avoir. Koztoujours, par exemple.

Post-scriptum du 23 novembre : M. Enthoven a tenu à présenter aujourd'hui des excuses pour les propos absurdes qu'il a tenus (voir ici par exemple). C'est assez rare pour être salué et c'est tout à son honneur. Cependant, il faudrait qu'un certain nombre de personnes cessent de tout ramener à une éventuelle relation avec l'islam ; que ces personnes cessent de voir en tout un acte de "soumission" ou au contraire une manifestation "islamophobe". La vie est un peu plus riche que cela, non ?


[i] Et moi qui croyais que c’était Beethoven qui était sourd. Mais c’est un sourd qu’on écoute encore.

dimanche 19 novembre 2017

« Les Epis mûrs » (Lucien Rebatet)

Il est des écrivains que l’on lit – ou que l’on s’interdit de lire – pour de mauvaises raisons. Rebatet en est un parfait exemple : l’homme sentant le soufre, on lira ses romans pour prouver qu’on a l’esprit ouvert ou pour se rendre odieux à quelques-uns que l’on s’empressera de qualifier d’imbéciles. Or il vaut mieux lire ses romans pour ce qu’ils sont, pour y chercher ce qu’il y a à chercher dans des romans : le récit, l’intrigue, le style, le rendu de la réalité, voire – et c’est encore mieux – la transposition de celle-ci.
Pour ce qui est de se rendre odieux (et pas qu’aux imbéciles), Lucien Rebatet ne manqua pas de talent, puisque c’est de peu qu’il échappa au peloton d’exécution après la Libération. Et à propos de talent ce n’est qu’ensuite qu’il en donna le meilleur, dans Les deux étendards puis dans Les Epis mûrs. Pour un peu, sa destinée ferait penser à celle de Tchernychevski telle que  contée (de manière fantasque) par le héros du Don de Vladimir Nabokov.
Si Les deux étendards est un roman largement autobiographique, c’est pourtant dans Les Epis mûrs que l’on trouvera un écho – largement et à plus d’un point de vue transposé – de cette destinée, au travers de celle de son héros, Pierre Tarare, jeune musicien fort prometteur. Résumons les choses aussi brièvement que possible.
Les petits bourgeois sont des êtres parfois étranges. Certains exercent des métiers estimables, qu’ils ont dû apprendre et qu’ils tâchent d’illustrer de leur mieux, en étant dignes de traditions dont ils sont les héritiers. Prenons, par exemple, dans l’artisanat, le noble métier de chapelier, exercé par M. Tarare père. Que l’esprit bourgeois s’en mêle, et voilà notre artisan qui se pique de statut et d’ascension sociale ; de progrès, aussi. C’est décidé, les fils de M. Tarare seront polytechniciens. Julien, l’aîné, faisant vite preuve d’une médiocrité qui convaincra son père de son erreur, reste Pierre, le cadet, d’un esprit plus vif. Seulement, Pierre est pris d’une curieuse passion dès l’âge de cinq ans : tirer des sons, voire des mélodies et des harmonies, du piano familial, meuble encombrant servant d’ordinaire à témoigner d’un statut bourgeois, à prendre la poussière et à se laisser enfouir sous les portraits de famille. A la rigueur, si Pierre était une fillette…
Ce puéril accident sera en fait une révélation : celle d’une vocation, qu’il faudra cultiver malgré l’opposition paternelle. Elle mènera Pierre, à travers des crises, des rencontres et des découvertes, au seuil d’une carrière de compositeur. C’est sans compter sur la guerre de 1914, qui tirera un trait sur de si nobles aspirations.
Ce qui rend passionnant ce roman n’est pas le conflit qui oppose le père et le fils, avec son lot habituel de trêves, de fureurs et de demi-réconciliations. Cela serait bien banal. C’est plutôt le récit de la découverte d’une vocation et du dur apprentissage qu’elle impose : Pierre n’est pas un génie incompris, ni révolté ; c’est un génie qui cherche le cadre, la forme, l’idiome par lesquels il parviendra à maîtriser et à faire fleurir ses dons. A chaque étape, on se dit : ça y est… et ça n’y est pas du tout. Tout reste encore à apprendre. Il est légitime d’y voir une image – transposée dans l’univers musical parisien du XXe siècle commençant – d’un thème universel, l’adolescence. Ici, la découverte des harmonies et des rythmes remplace avec bonheur celles du poil au menton, de l’autre sexe par ses plus mornes versants – la salacité et le sentimentalisme (encore que…). A chaque étape, donc, ce que le jeune homme croit être un accomplissement n’est en fait encore qu’une promesse, au mieux un présage.
Curieusement, on croit savoir[i] que Rebatet considérait Les Epis mûrs comme un œuvre mineure, en comparaison avec Les deux étendards. Il ne faut pas toujours suivre le jugement des auteurs quant à leur œuvre. Moins soucieux de se justifier, libéré par la distance que donne une œuvre d’imagination, stimulé aussi, peut-être, par l’univers où il nous entraîne (celui de la musique, passion autrement saine que la politique), Rebatet est ici moins lourd , moins explicatif, moins apologétique, ce qui donne plus de naturel aux passages dialogués, par exemple. En somme, Rebatet nous est plus accessible lorsqu’il illustre sa passion de la musique que lorsqu’il justifie son absence de foi.
Et le rapport entre la destinée de Pierre Tarare et celle de Lucien Rebatet ? Si l’histoire rattrape Pierre et l’efface au moment où son talent va enfin éclore, Rebatet, lui, s’est arrangé pour être « mort » avant de se mettre enfin sérieusement au travail. Les deux étendards et Les Epis mûrs sont les preuves du talent d’un fantôme. Ces preuves sont autant de raisons pour en vouloir à ce fantôme, devenu illisible pour trop de personnes à cause des malentendus provoqués par ses absurdes engagements.


[i] Grâce aux annexes fournies avec la réédition des Epis mûrs parue en 2011 au Dilettante.

mardi 7 novembre 2017

Clochemerle-de-Bretagne

Connaît-on toujours bien le Morbihan[i] ? A part quelques noms de grandes villes comme Vannes ou Lorient et ceux de sites touristiques, balnéaires ou nautiques (comme Carnac, Quiberon ou la Trinité-sur-mer), qui connaît l’intérieur de ce pays ? Certes, les amateurs de légendes celtiques savent que la forêt de Paimpont cache sous ce nom aux allures débonnaires celle de Brocéliande, et ceux de la chose militaire savent situer Coëtquidan.
C’est d’ailleurs non loin de Paimpont et de « Coët » que se situe la paisible ville de Ploërmel, dont les habitants, jusque-là, semblaient ne rien demander à personne. Or, voici quelques années, un sculpteur russe a fait don à la municipalité de Ploërmel d’une de ses œuvres, une statue du saint pape Jean-Paul II. Ladite statue trône désormais sur une place de Ploërmel, surmontée, ou encadrée si l’on veut, d’une étrange et massive arche de béton sur laquelle a été érigée une croix.
Il n’en fallut pas plus pour tirer de leur hébétude ordinaire les dévoreurs de curés de service : comment, un signe religieux sur la place publique ? La France ne saurait transiger avec ce genre d’invasion, etc. Deux habitants de Ploërmel, avec le soutien de la « libre pensée » du Morbihan (ce qui fait au bas mot trois personnes), ont donc déposé une plainte.
L’affaire, de recours en appels, supposons-le, a atterri au Conseil d’Etat. Lequel a fini par rendre un avis : au nom de la laïcité, la croix doit être ôtée ; en revanche, la statue peut demeurer, car en tant qu’effigie d’un chef d’Etat, sa présence dans l’espace public ne saurait en rien contrevenir aux lois en vigueur dans notre république. Certains ont cru bon de voir dans cet étrange décision une réminiscence du jugement de Salomon (tant il est vrai que notre langue et notre culture générale sont remplies de références bibliques, même mal assimilées) ; d’autres (dont votre serviteur) préfèrent y voir un genre de compromis impossible, un moyen sûr d’attiser la rage des tous les « camps » déclarés.
Car naturellement les « libres penseurs » ne décolèrent pas, non à la vision, mais à la simple idée de cette statue d’un pape. Le diable n’apprécie guère, après tout, les averses d’eau bénite. Même si le Conseil d’Etat, donc, dans sa pontifiante niaiserie républicaine, assure qu’il ne faut voir dans ce pape qu’un chef d’Etat[ii]. Mais laissons là ces imbécillités, elles sont dans l’ordre des choses.
Qu’en disent les catholiques français ? Les plus optimistes estiment que cette affaire a le mérite de faire parler de la Croix. Pourquoi pas… Il semble aussi que se manifeste comme un « parti clérical » (pour user de termes vieillis) ou une opposition « identitaire » (pour faire plus actuel) prompt à gémir et à gronder dès que se manifeste le gras ectoplasme de la « libre pensée ». Nos « cléricaux », ou plutôt nos « identitaires », enragent presque autant que leurs ennemis laïcards. On espère ne pas voir ces deux camps sombrer dans quelque affrontement physique un peu arrosé, comme dans le Clochemerle de Gabriel Chevallier. Mais laissons là Clochemerle, lieu censé se trouver dans le Beaujolais.
Je n’en ai toutefois pas fini avec ce qu’en disent les catholiques. Nos ultras, nos identitaires, tout en se ralliant (au moins aussi nombreux que les pelliculaires vieilles barbes laïcardes) au cri de « Montre ta croix », accusent – selon leur habitude – nos évêques de ne rien dire ni faire dans cette affaire. Ils ne s’étonnent pas plus que cela, d’ailleurs, de cette supposée passivité chez ceux en qui ils voient une clique de « mitres molles » certainement infiltrée par la franc-maçonnerie.
Je e permettrai donc de leur conseiller, si d’aucuns parmi eux me lisent, la lecture d’un récent communiqué à ce sujet, émanant de l’évêché de Vannes[iii]. Pour ma part (en brave petit catholique français se voulant obéissant), ce communiqué me semble fort bien tourné, pour les raisons suivantes :
Premièrement, il n’entre pas dans des arguties judiciaires aussi filandreuses qu’obscures et incertaines. En cela, l’évêque de Vannes évite de de perdre du temps et donne au passage à l’Etat une leçon de laïcité, exprimant en toute liberté son point de vue, sans prétendre substituer celui-ci au droit.
Deuxièmement, il ne joint pas sa voix aux chœurs plaintifs, revendicatifs, voire vindicatifs auxquels nous ont habitués certains identitaires. Une mitre n’est pas un mouchoir pour pleurnicher et une crosse n’est pas une massue.
Troisièmement, il n’oublie pas de rappeler ce qu’aurait de regrettable la disparition d’une croix, repère qui manque tant aux âmes contemporaines.
C’est pourquoi je me fierai toujours plus au point de vue d’un de nos évêques qu’à un arrêt émis par quelques auditeurs distraits du Conseil d’Etat (à l’heure de la digestion, qui sait ?) ou qu’aux récriminations de quelques ultras. « Montre ta croix », disent ces derniers. Je veux bien, mais alors porte la aussi et dis aux autres – tes frères – tout ce qu’elle signifie, pas seulement pour toi.


[i] Si l’on n’est pas Breton, précisons-le afin de ne point froisser la sensibilité d’éventuels lecteurs originaires de terres sises à l’ouest du Couesnon.
[ii] Ce qui rappelle la muflerie, bien républicaine elle aussi, assumée par M. Mélenchon dans une « lettre ouverte à monsieur le pape » voici bientôt trois ans.
[iii] A lire ici.

dimanche 29 octobre 2017

« The Square » (Ruben Östlund)

Au festival de Cannes, le cinéma a pour habitude de célébrer le cinéma. On se distribue des prix après avoir revêtu de somptueux costumes ou des robes osées. De temps en temps, on se donne bonne conscience en récompensant un film « social » et « dérangeant », souvent au détriment de la forme artistique, avant de filer au buffet.
On peut se prendre à rêver d’une rupture dans ce train-train en songeant que cette année la palme d’or a été remise à Ruben Östlund, cinéaste suédois peu connu du grand public, pour son étrange film The Square. La réalité est probablement plus ambiguë. Le film en question, certes, comporte une forte dose de satire – et donc de critique – d’un monde artistique épris de soi et des vertus qu’il s’attribue, satire qui s’appliquerait aussi bien au monde du cinéma. Lequel, pour se venger, aura fort bien pu feindre l’extase devant le talent avec lequel a été menée l’attaque, ne serait-ce que pour montrer son ouverture d’esprit.
Mais trêve de mondanités cannoises. Nous sommes en automne, et The Square est sorti en salles pour le plus grand plaisir du vulgum pecus[i] dont vous et moi faisons partie.
De quoi s’agit-il donc ? Je dirais volontiers : d’un cauchemar, voire de deux cauchemars ; du nôtre et de celui du personnage principal. En 2020, rien ne va plus dans le royaume de Suède[ii] : les rues de Stockholm sont pleines de clochards et de mendiants, et le palais royal héberge désormais un musée d’art contemporain, le X-Royal Museum, dont le directeur est – horresco referens – un Danois prénommé Christian. Dans un matin gris, on déboulonne tranquillement la statue équestre de Charles XIV[iii] pour la remplacer par une installation qui a pour titre The Square. Christian, le conservateur, tandis qu’il met la main aux derniers préparatifs de l’exposition dont cette œuvre est le clou tout en supervisant les mondanités célébrant ses riches mécènes, est victime un matin d’un larcin pour lequel il décide de se faire justice lui-même. Son téléphone portable faisant partie du butin, il parvient à le localiser et distribue dans tout un immeuble de banlieue un courrier priant le voleur de lui rendre son bien. A première vue, l’entreprise sera couronnée de succès. Il en va de même pour la future exposition, qu’une équipe de communicants s’apprête à promouvoir en fanfare.
C’est alors que commencent les ennuis : la promotion de l’exposition tourne au scandale et un gamin habitant l’HLM visée par le « publipostage » de Christian vient lui exiger des excuses, n’étant pour rien dans le vol dont il s’est senti accusé et pour lequel ses parents l’ont puni.
Vu le milieu dans lequel se déroulent la plupart des scènes de The Square, il serait facile d’y voir – et de ne voir que cela – une satire de l’art contemporain. Que ce soit pour l’encenser ou pour le dénigrer, certains critiques se sont jetés dans cette facilité. Les détracteurs ne se sont pas privés de dire que les quelques « œuvres » que nous avons l’occasion d’apercevoir au cours du film sont une lourde caricature de cet art, tant elles sont nulles. Cette critique me paraît infondée : il suffit de passer le nez dans une exposition ou un musée d’art contemporain pour constater que c’est cet art lui-même qui constitue sa propre caricature et, de fait, pas toujours des plus subtiles. La satire de l’art contemporain, de fait, est bien présente, aussi à travers un des éléments essentiels de celui-ci qu’est le discours – ou plutôt le verbiage – qu’il engendre pour se justifier, ainsi que de l’approbation forcée d’un public « éclairé ». L’irruption au milieu d’un dîner de mécènes d’un performeur russe[iv] poussant des cris de singe en sautant de table en table[v] et les réactions qu’elle provoque d’abord[vi] en sont une parfaite illustration. Mais il n’y a pas que cette satire.
Car la critique sociale est évidente, et bien plus intelligente, soit dit en passant, que n’importe quel drame naturaliste et militant dont raffolent d’ordinaire les jurys cannois entre exhibitions de décolletés au tapis rouge et aigreurs provoquées par l’abus de champagne. On ne peut qu’être frappé par le grand nombre de clochards et de mendiants qui font comme partie du décor des scènes de rue : tout le monde s’en fout, jusqu’à la jeune dame qui demande aux passants de « sauver des vies » (lesquelles, où ? Nous ne le saurons pas) en signant une quelconque pétition. Notre conservateur, lui, croit s’en tirer avec The Square, ce carré tracé au sol, à l’intérieur duquel chacun doit se sentir conscient de ses devoirs envers les autres, etc., etc. (Au moins, Tartufe, lui, feignait d’être un croyant.) Observons aussi la trouille qu’il éprouve en allant poster ses cinquante lettres dans une HLM de banlieue[vii] : peur de ce que l’on appelait jadis les classes dangereuses. D’ailleurs, l’irruption du garçonnet avec son gros accent « immigré » (le jeune acteur jouant ce rôle est d’un grand talent) dans la vie de Christian ne peut paraître à ce dernier que comme une incongruité. Ce gosse insupportable et fruste est un des seuls personnages encore civilisés que l’on rencontre dans ce film : il n’aime ni les mensonges, ni les injustices, ni le déshonneur.
Il est aussi permis de voir dans The Square une critique encore plus générale que celle de l’art contemporain ou de notre époque égoïste, hypocrite et dépourvue d’honneur et de traditions, à Stockholm ou ailleurs. Si nous revenons à la performance de l’« homme-singe », observons que celle-ci tourne mal, le performeur devenant de plus en plus agressif et finissant par jeter son dévolu sur une jolie dame qu’il semble s’apprêter à… Jusqu’à ce qu’un seul homme se lève pour prendre la défense – avec ses poings s’il le faut – de cette dame. Les autres hommes le suivront, prêts à massacrer le performeur. Il reste à chaque spectateur honnête à se demander quel aurait été son comportement dans de telles circonstances : celui – courageux – du défenseur qui se lève seul, ou celui de la meute qui va le suivre après avoir été passive ?
Comment finira ce cauchemar ? Peut-être par une vague lueur, à moins qu’elle ne soit quelque peu tardive. L’ensemble est admirablement rendu, avec ici et là quelques longueurs et quelques scènes inutiles (quoique réussies), et fort bien joué. Et, comme Ruben Östlund semble bien maîtriser les codes et les formes de la modernité pour la critiquer, il ne reste qu’à saluer dans The Square une passionnante œuvre antimoderne.


[i] Ou du vulgi pecoris ?
[ii] J’eusse pu écrire qu’il y a quelque chose de pourri dans ledit royaume, mais un Anglais a déjà écrit cela il y a plus de quatre siècles au sujet du Danemark. Et encore, c’était un Danemark rêvé pour le théâtre, hors du temps et du monde en quelque sorte.
[iii] Plus connu dans sa jeunesse paloise sous le nom de Jean-Baptiste Bernadotte.
[iv] Tiens, tiens
[v] La « grande scène » du film, de l’avis de tous.
[vi] Et ensuite ? Eh bien nous verrons cela ensuite.
[vii] La disposition des boîtes à lettres dans bon nombre d’immeubles suédois, où chaque boîte est disposée sur la porte de l’appartement auquel elle correspond, permet de filmer cette distribution de courrier comme une course affolée…

samedi 21 octobre 2017

Pavlenski embastillé ?

Il y a quelques nuits, les pompiers parisiens eurent à éteindre un incendie place de la Bastille, sur la façade d’une succursale de la banque de France. L’auteur de l’incendie, encore présent sur les lieux, fut aussitôt appréhendé par la police pour être placé en garde à vue. Renseignements pris, l’homme est un artiste russe, réfugié politique en France et se nomme Piotr Pavlenski.
Cet individu avait pas mal fait parler de lui il y a environ deux ans, lorsqu’il s’était rendu l’auteur de dégradations comparables au siège du FSB, à Moscou. Tout ce qui compte dans le monde de l’art contemporain et dans celui de la bonne conscience patentée avait alors protesté contre l’oppression des artistes par M. Poutine, compte tenu de la peine de prison – ou du séjour en hôpital psychiatrique – dont était menacé Pavlenski. Je me rappelle avoir touché quelques mots ici de ce que j’en pensais.
Depuis, Piotr Pavlenski s’était réfugié en France. Notre pays, patrie des droits de l’homme, comme chacun sait, se devait d’ouvrir les bras à un artiste opprimé et écorché – au moins par  les supplices qu’il est capable de s’infliger.
Quant au sort que lui fera la justice française, tout est possible. Après tout, une artiste luxembourgeoise (cela existe) a récemment été relaxée à l’issue d’un procès faisant suite à une accusation d’exhibition sexuelle en plein musée du Louvre. Nous verrons donc si notre justice saura évaluer comme il se doit l’œuvre d’art qui consiste à incendier la façade d’une agence bancaire.
Une pièce qui sera certainement utilisée au procès de Piotr Pavlenski et de son épouse (elle aussi mise en examen après cette performance) est la déclaration faite par l’intéressé pour expliquer son geste[i]. Il y est question de la Bastille et de la finance ou de la banque, ce qui explique le choix de la cible – pardon, du site. Plus précisément, Pavlenski y prétend que la banque, en confisquant la révolution au peuple, qui s’était donné le mal de prendre la Bastille, s’était installée à la place occupée auparavant par la monarchie. Il y a quelques erreurs à corriger là-dedans, et elles sont de taille.
D’abord, que faut-il entendre par le peuple ? Une foule avinée, chauffée par des agitateurs, qui s’est emparée d’une vieille prison où traînaient quelques fils de bonne famille ayant fait un peu trop de scandale ou de dettes ainsi que quelques pauvres hères ? Merci pour le peuple. En toute rigueur, le peuple n’a rien pris le 14 juillet 1789.
Ensuite, pour ce qui est de la confiscation de la Révolution française, toute personne s’intéressant un minimum à l’histoire de France sait pertinemment que cette révolution dont nos républicains se gargarisent visait dès le début à donner le pouvoir à des bourgeois, voire à porter LE BOURGEOIS au pouvoir. Rien d’étonnant que cela finisse par des histoires de banque.
Je ne suis pas juge et ne puis donc déterminer quelle punition infliger à Piotr Pavlenski, s’il en mérite une. Mais suggérons une pénitence qui consisterait à prendre des cours d’histoire.
Cela posé, s’en prendre à une banque, non pour y voler de l’argent mais pour dénoncer le pouvoir disproportionné de la phynance, pourquoi pas ? La chose, en elle-même, pourrait ne pas manquer de panache. Puisque Piotr Pavlenski se dit artiste, pourquoi n’a-t-il pas imaginé quelque performance ou quelque installation mettant en évidence l’idolâtrie de l’argent ? Quelque allusion au veau d’or, devant une agence bancaire, eût pu être éloquente.
Pavlenski eût pu mettre ainsi de son côté les rieurs, les esprits artistes et ceux qu’inquiète le pouvoir excessif de l’argent. L’allusion au veau d’or nécessite, il est vrai, un vernis de culture, sinon chrétienne, du moins biblique. Peut-être ces rudiments lui manquent-ils, lui qui, si cela se trouve, n’a pu former son âme qu’en somnolant lors de quelque cours de marxisme-léninisme débité sans conviction au temps de l’URSS agonisante…
Que dire encore de Piotr Pavlenski ? Trois hypothèses se présentent sur son cas :
La première : il savait ce qu’il faisait en allumant son petit incendie dans Paris, alors que les agents de la force publique ont déjà bien assez de menaces à affronter ; et il espérait profiter de son statut de « réfugié politique ». Dans ce cas, c’est un cynique doublé d’un imbécile, qui s’est rendu coupable d’un crime.
La deuxième : peu conscient de la nature et de la portée de son acte et malgré les précautions de son entourage, il est parvenu à le commettre. Auquel cas c’est un fou.
La troisième : peu conscient de la nature et de la portée de son acte et manipulé par son entourage, il a été poussé à le commettre, sans doute à de fins de publicité. Auquel cas c’est un fou qu’on exploite.
La première hypothèse donne envie de renvoyer l’hurluberlu et son épouse en Russie (où ils se débrouilleront) à grands coups de pieds au derrière. Les deux autres inspirent en revanche une profonde pitié.


[i] Il s’agit donc bien d’art contemporain, domaine où le commentaire compte au moins autant que l’œuvre. Ce qui, soit dit en passant, vaut mieux pour le commentaire.