samedi 6 juillet 2019

Uchronies et monuments


Lorsqu’il faisait partie des Beatles, John Lennon déclara un jour que désormais ceux-ci étaient plus célèbres que Jésus. Naturellement, l’affirmation fit scandale. Mais était-elle l’expression blasphématoire de quelque mégalomanie ou le constat grinçant[i] de la décadence d’une civilisation déchristianisée et partant prête à sombrer dans n’importe quelle idolâtrie ?
Quoi qu’il en soit, nous savons que la venue du Christ a profondément changé l’humanité, tandis que si les Beatles n’avaient pas existé, nous connaîtrions tout simplement quelques chansons en moins. Cette dernière hypothèse est l’argument d’un film récemment sorti, Yesterday, qui porte évidemment le titre d’une des plus célèbres chansons des Beatles. L’idée est amusante, certes, mais guère originale. Les auteurs du film ont paraît-il été accusés de plagiat, cette hypothèse ayant paraît-il fait l’objet d’une bande dessinée parue il y a quelques années. On a aussi évoqué un film français, Jean-Philippe, où Jean-Philippe Smet ne serait jamais devenu Johnny Hallyday. Bon, d’une autre côté, de Johnny Hallyday aux Beatles, il y comme un écart…
Il n’est pas interdit de se demander si une telle idée n’aurait pas pu être traitée autrement, en envisageant la relative banalité de la question et les multiples façons, plus ou moins futiles, de se la poser. Avec un potentiel comique, voire satirique, assez vertigineux.
Les enthousiastes des Beatles trouveront peut-être ces propos choquants. Que l’on se rende compte : le monde, la vie sans Yesterday !!! Ils pourraient se consoler avec Yesterdays, chanson écrite par Jerome Kern et Otto Harbach en 1933. De nombreux musiciens de jazz en ont donné d’entêtantes versions.
Ce genre d’exercice uchronique ne se limite pas aux chansons de variétés. Jacques Laurent, écrivain au moins talentueux mais parfois aveuglé par son antigaullisme, s’y livra avec délices en ce qui concerne le général de Gaulle. Sa conclusion se laisse deviner : le monde en général et la France en particulier seraient exactement ce qu’ils sont si le général de Gaulle n’avait pas existé. Qu’il me soit permis d’en douter, avec toute l’admiration que j’ai pour l’artiste qu’était Jacques Laurent.
Il faut cependant reconnaître que certains des successeurs du général de Gaulle semblent s’être démenés pour donner raison in fine à Jacques Laurent. Il suffit pour cela de songer à la progressive restauration de la soumission inconditionnelle de la France à l’OTAN (et à travers elle à la politique étrangère des États-Unis[ii]) ou au manque complet d’esprit critique que manifestent nos gouvernants quant aux institutions européennes, aux traités de libre-échange ou à d’autres fantaisies non exemptes de reproches.
Cela commença-t-il dès la présidence de Georges Pompidou ? Ou celle de M. Giscard d’Estaing ? Sous Mitterrand[iii], en tout cas, c’était acquis. Et cela s’est poursuivi par la suite.
Or le général de Gaulle était populaire. Il était donc impensable de traiter pour rien son héritage, son œuvre, sa trace, quoi qu’on en pense. Nos gouvernants s’empressent donc la plupart du temps, depuis bientôt cinquante ans, d’invoquer cette haute figure pour mener des politiques contraires à la sienne. Au lieu d’éprouver globalement de la reconnaissance envers un homme (quitte à en critiquer certains traits), ils en ont fait une idole bien commode.
La réflexion m’est venue en lisant cette phrase dans Et vive l’aspidistra ![iv], de George Orwell :
« Si l’on veut savoir ce que pense vraiment de lui la famille d’un défunt, on peut s’en faire une bonne idée au poids de sa pierre tombale. »[v]


[i] John Lennon, semble-t-il,  pouvait avoir de l’humour. On raconte que lorsque les Beatles, encore peu connus, avaient dû rentrer d’Allemagne, où ils s’étaient produits quelque temps dans une cave de Hambourg, John Lennon préféra prendre un avion de la Lufthansa parce que les pilotes allemands connaissaient bien le chemin pour aller en Angleterre.
[ii] À ce propos, les foucades de M. Trump ont ceci de bon que nos gouvernants sont bien obligés de se poser des questions.
[iii] Que Jacques Laurent, dans son Histoire égoïste, disait avoir rencontré à Vichy…
[iv] Titre original : Keep the Aspidistra Flying.
[v] Ma traduction libre et malhabile de : If you want to know what a dead man’s relatives really think of him, a good rough test is the weight of his tombstone.

dimanche 30 juin 2019

Les (més)aventures de Mme Thill

Qu’il soit permis de se demander si certains n’ont pas quelquefois la monnaie de leur pièce. Par exemple au sujet de Mme Agnès Thill, députée de l’Oise, exclue le 27 juin du groupe LREM à l’Assemblée nationale ainsi que du parti du même nom. Que reprochent donc à Mme Thill ses petits camarades ? Ses délires homophobes, aux dires de quelques-uns d’entre eux. Précisons que lesdits « délires » consistent en quelques messages émis et répandus par l’intéressée sur les réseaux dits sociaux, messages ouvertement hostiles à un projet de loi que le gouvernement et les fidèles députés qui le soutiennent entendent faire voter d’ici l’automne. Et que ledit projet de loi porte sur l’autorisation pour des femmes seules ou des couples de femmes de se faire inséminer artificiellement en vue de mettre au monde des enfants.
Nous savons donc désormais qu’il est considéré comme délirant par les affidés de M. Macron de ne pas être d’accord avec leurs projets. Il est donc normal d’éprouver de la sympathie pour Mme Thill, tout en considérant que son exclusion d’un parti d’automates est en somme un gage de liberté pour elle. Cependant elle n’est pas exempte de reproches.
S’il est objectivement  possible de reprocher à Mme Thill de s’être répandue en ce qui ressemble à des formules à l’emporte-pièce, cela n’est pas le principal reproche que l’on puisse lui faire. Après tout, Mme Thill, en utilisant des moyens tels que Touiteur, s’est condamnée à un laconisme qui oblige parfois à de périlleux raccourcis. Il naît de la lecture de certains de ses touites la curieuse sensation que l’on éprouverait en lisant un écrit philosophique ou mathématique où figureraient des hypothèses et des conclusions plutôt justes sans que la démonstration permettant de cheminer des unes aux autres ait été exposée. Ce qui est plutôt frustrant, reconnaissons-le, mais ne mérite en rien les propos insultants don Mme Thill a fait l’objet de la part de ses petits camarades.
En revanche, on peut reprocher à Mme Thill de s’être fait des illusions quant au parti qu’elle avait rejoint. Que pouvait-elle en espérer ? La question est pertinente quand on sait que Mme Thill a longtemps adhéré au parti socialiste et est issue, dit-on, d’un milieu plutôt populaire et « catho de gauche ». A bien y réfléchir, on se demande ce qu’elle était allée faire dans cette galère : il y a comme une incohérence entre ses engagements passés et cet engagement-là.
Ce genre d’incohérence pourrait donner à penser à de nombreux électeurs, disons « bourgeois », qui ont massivement voté pour LREM à de récentes élections. Forte de ce soutien (sui n’a, certes, aucune influence sur la composition de notre parlement), la majorité ne peut que se sentir pousser des ailes. Elle n’a plus d’obstacle en vue, en quelque sorte. Cela grâce à la trouille provoquée par le grand méchant RN ou par l’invasion de Paris, tous les samedis, par les hordes-de-barbares-au-gilet-jaune-entre-les-dents. Or parmi les électeurs il se trouve probablement un certain nombre de personnes qui n’approuvent pas la « PMA pour toutes » et même quelques-unes qui seront allées manifester contre le « mariage pour tous » vers 2013. Ces personnes ont donc plébiscité une majorité qui entend mettre en œuvre sans traîner ce contre quoi elles ont manifesté à plusieurs reprises. Pensent-elles pouvoir infléchir à ce sujet le gouvernement ? Avec quels moyens ? En allant une fois de plus manifester, au risque de se plaindre de brutalités policières qu’elles auront applaudi lorsqu’il s’est agi d’autres manifestants ? je veux bien me joindre à leurs cortèges, mais je ne me sentirai en rien dispensé de leur adresser les quelques reproches que je viens d’énoncer.
Du reste, je ne vois pas trop comment infléchir ce gouvernement et la majorité qui le soutient. Certes, M. Philippe a promis ou dit espérer au sujet des lois « bioéthiques » un débat apaisé. Sauf que le cas de Mme Thill permet de mieux comprendre ce qu’il entend par là : « sortez donc fumer une cigarette ou admirer le paysage pendant que les gens sérieux discutent ».

samedi 1 juin 2019

Pauvre Bellamy !

Il y a quelques jours encore, on pouvait entendre sur France-Culture l’annonce d’un programme où il serait question de politique et de roman. Cette annonce contenait une question : Emmanuel Macron est-il un Rastignac ou un Bel-ami ? J’ignore si, au cours dudit programme, une réponse fut apportée à cette importante question. Je dirais plutôt un Bel-ami, pour ma part, ou alors le héros de quelque suite libre des Rougon-Macquart dans leur versant doré ? Qu’importe.
Pour ce qui est des allusions à Balzac, on serait tenté de songer depuis les élections au parlement européen aux Illusions perdues, du moins en ce qui concerne M. Bellamy. Il n’est pas interdit non plus de songer au Père Goriot, M. Bellamy étant allé se loger pour son malheur à la pension Wauquiez, à l’enseigne quelque peu délabrée des Républicains.
On sait depuis ce 26 mai quel humiliant échec a dû subir cette maison. Et l’on se prend à avoir des regrets, ou presque. M. Bellamy est après tout un homme jeune, intelligent, courtois, un de ceux qui ont apporté un peu de dignité dans une campagne électorale aussi sale et bête que d’habitude. Les idées, les convictions qu’il a pu professer méritent l’intérêt, du moins une partie d’entre elles. C’est cette partie qui rendait sa candidature intéressante, tout en étant ce pourquoi même il a été conspué ici et là, pas seulement à gauche.
Il y avait cependant un problème : si M. Bellamy pouvait être une « tête de liste » séduisante, le moins que l’on puisse dire de ses colistiers est qu’ils étaient pour partie choisis parmi les vieux employés fidèles de la boutique fantôme qui se nomme Les Républicains.
Qu’est-ce que Les Républicains ? Les restes de la fusion de circonstance, en 2002, de deux partis politiques qui avaient peu en commun sinon de n’être ni de gauche ni d’extrême-droite : le RPR, fantôme du gaullisme, et l’UDF, fantôme du giscardisme. Depuis, ces gens savent de moins en moins où ils habitent et même qui ils sont. Ils se contentent d’essayer diverses recettes de marketing politique. De sorte que ce qu’il restait d’électeurs « gaullistes » – ou disons patriotes – sont partis ailleurs – au Rassemblement dit national s’ils ont cédé à la tentation nationaliste – ou nulle part – s’ils n’ont pas cédé à cette tentation. Quant aux « giscardiens » – ou centristes –, un sens bourgeois de leurs intérêts pour les plus riches d’entre eux ou de ce qu’ils croient être leurs intérêts pour les moins riches, les a jetés vers La République en marche. Ils ont donc voté ce 26 mai pour la liste menée dit-on par Mme Loiseau, dont la nullité ne les a pas repoussés.
En attendant, voilà M. Bellamy député européen, en compagnie des quelques rescapés du parti qu’il a accepté de représenter. Nous verrons bien s’il sera à la hauteur de l’impression favorable que sa personne a faite pendant la campagne électorale. Souhaitons-lui de ne pas oublier d’être intelligent, de gagner en cohérence dans ses convictions et de ne pas devenir la caution morale et intellectuelle de ce qu’un politicard dont il vaut mieux oublier le nom désigna fièrement naguère comme « le parti des OGM et du gaz de schiste ».

samedi 11 mai 2019

L’Europe, l’Europe, l’Europe !

A l’approche des échéances électorales, les rédactions des journaux aiment à publier des guides à l’attention de leurs lecteurs, sous la forme de questionnaires censés leur indiquer de quel candidat ou de quelle liste ils se rapprochent le plus. A deux semaines des élections au parlement européen, j’ai essayé celui de Marianne. Le résultat m’a quelque peu amusé, autant qu’il m’a laissé perplexe. A en croire mes réponses aux questions qui étaient posées, je devrais hésiter entre la liste de la France insoumise et celle de Debout la France, avec en second choix le Rassemblement national, le Parti communiste et les Républicains. L’avantage d’un tel résultat est de me conforter dans l’idée que je ne suis apparemment soumis à aucun attachement partisan. Son inconvénient est de ne pas m’apprendre pour qui je pourrais réellement voter de gaîté de cœur.
La campagne électorale en cours, il faut le dire, n’a pas de quoi transporter d’enthousiasme quiconque. Naturellement, par manque d’imagination, les macronophiles tentent de refaire le coup de nous ou le fascisme, refusant de considérer tout autre adversaire que le Rassemblement national. A ce petit jeu imbécile, ils finiront un jour par se brûler les doigts.
A moins que ne ce soit les ailes, si j’ose dire, tant leur tête de liste, Mme Loiseau, multiplie les gaffes, avec un talent à faire pâlir d’envie tout Castaner qui se respecte. La dernière en date a consisté, peu avant le 8 mai, à comparer sa campagne à un Blitzkrieg. La barre est donc placée haut. Et il ne faut pas compter sur les jeunes de La république en marche[i] pour élever le niveau. Ils ont paraît-il mis en ligne un petit jeu vidéo[ii] où un personnage censé représenter Mme Loiseau franchit des obstacles de natures variées et terrasse des ennemis de tout pelage[iii]. Parmi ces derniers figure un énorme frelon du nom de Mélenrus, dont les traits sont supposés évoquer ceux de M. Mélenchon. Cela est intéressant à plus d’un titre.
D’abord, dans l’esprit des jeunes macronophiles, il semble que tout adversaire politique ne soit qu’un genre d’insecte nuisible qu’il convient d’annihiler. Non pas quelqu’un qui aurait tort et qu’il faudrait convaincre, mais une bestiole, une vermine à écrabouiller. Ce n’est guère rassurant.
Ensuite, il est évident que le nom de Mélenrus vise à associer M. Mélenchon avec la Russie, pays qui a une fâcheuse tendance à être l’ennemi qu’il faut désigner quand on n’a plus rien à dire. Soit, mais Mme Loiseau devrait se méfier. Après tout, le Blitzkrieg en Russie, dès la fin de 1941, ce n’était plus ça.
Mais revenons au chantage électoral pratiqué par les partisans de M. Macron. On aurait tort de croire que ce nous ou le fascisme n’est pratiqué qu’en France. Des amabilités ont été récemment échangées à ce propos entre politiciens suédois. Pour être plus précis, des libéraux[iv] ont reproché à Mme Skyttedal (du parti chrétien-démocrate), d’avoir refusé de choisir entre M. Macron en M. Orban. En ce qui me concerne, j’aurais plutôt tendance à l’en féliciter car, d’une part, ce petit jeu manichéen est puéril et fatigant et, d’autre part, pourquoi se sentir systématiquement obligé d’imiter des modèles étrangers (par ailleurs caricaturaux) ou de se ranger sous la bannière de l’un d’entre eux ? Mais il est vrai qu’en disant cela on n’est guère « européen »…
A propos de Suède : j’ai aussi essayé le guide électoral de Svenska Dagbladet. Si j’étais un électeur suédois, j’aurais paraît-il à hésiter entre les sociaux-démocrates et les démocrates de Suède : riante perspective. Pour ne point perdre mon temps ni vous faire perdre le vôtre, je me contenterai de vous renvoyer à mes considérations d’électeur français au début du présent billet.


[i] La mode, en politique comme ailleurs, vit de références au passé, d’imitations plus ou moins heureuses, plus ou moins maladroites, de modes passées. Qui se souvient des jeunes giscardiens ?
[ii] On a parlé aussi de préservatifs « LREM ». On se renouvelle donc peu, en matière de niaiseries électorales (voir ici).
[iii] A côté de ces pitreries, mon amie Chloé a l’air adulte et réfléchi.
[iv] Du parti du centre ou du parti libéral, j’ai oublié, tant les numéros de clones m’ennuient.

samedi 27 avril 2019

Chloé et moi

Nul n’est tenu d’avoir – ni d’exprimer – un avis tranché et définitif sut tout sujet. Par exemple, quant à la pertinence du prélèvement à la source de l’impôt sur le revenu, je me permettrai de jouir de la liberté que je viens d’énoncer. Le prélèvement à la source a probablement un certain nombre d’inconvénients et d’avantages dont l’évaluation dépasse mes compétences.
En revanche, comme un certain nombre de mes concitoyens, quel qu’en soit le mode de prélèvement, je paie l’impôt sur le revenu. J’ai donc récemment rassemblé mes bulletins de salaire de 2018 afin de vérifier si le total inscrit sur ma déclaration de revenus « pré-remplie » était exact. Etant d’un naturel distrait, voire négligent, c’est seulement à cette occasion, ces derniers jours donc, que j’ai remarqué qu’à certains de mes bulletins de salaire étaient jointes des notes explicatives sur le fonctionnement de ce mode de prélèvement nouveau en France. Fort bien, si le désir me prend de lire ces notes, je serai sans doute plus amplement renseigné sur un régime auquel de toute façon je serai soumis.
Quelle ne fut pas ma surprise de voir en tête de chaque note le portrait dessiné d’une jeune femme brandissant un document officiel. Elle a une grosse tête, un sourire heureux, le regard joyeux, de jolis cheveux blonds et de bonnes joues roses. Le dessin est un peu raide, naïf, exécuté avec tellement peu de talent artistique que l’on peut se demander s’il n’a pas été réalisé au moyen de quelque logiciel dont j’ignore tout.
Nous n’en saurons guère plus sur cette personne, si ce n’est que nous pouvons la voir plus bas, sur une image plus petite, en pied cette fois. Elle marche d’un pas décidé, vêtue du chandail bleu marine et du col de chemisier blanc que nous voyions sur le portrait du haut, et nous découvrons qu’elle porte un pantalon orange et des bottines à talons de couleur sombre. De son bras droit tendu, elle brandit toujours un document officiel de l’administration fiscale.
A voir sa posture et son sourire, nous devinons que l’impôt sur le revenu et en particulier le prélèvement d’icelui à la source font son bonheur, ou du moins y contribuent. Quelle joie que de remplir sa déclaration d’impôts ! Quel plaisir que de les payer ensuite, a fortiori s’ils sont prélevés à la source ! Ou plutôt, vu le caractère un brin enfantin, pour ne pas dire infantile, de ces illustrations : les impôts, miam, miam ! Encore une cuillérée !
Mais qui est cette jeune femme à la mine si avenante ? L’introduction de chaque note nous l’apprend. Nous eussions pu lire, dans la première note, par exemple :
« Vous venez de déclarer vos revenus de 2017 auprès de l’administration fiscale… »
Mais non. Nous lisons au lieu de cela :
« Comme Chloé, vous venez de déclarer vos revenus 2017 auprès de l’administration fiscale… »
Ainsi, elle se nomme Chloé. Nous ne saurons rien de plus sur elle. Pas de nom de famille, par exemple. C’est Chloé et voilà tout. Elle n’a qu’un prénom, comme tous les grands enfants que nous sommes apparemment devenus aux yeux de l’administration fiscale. C’est un peu notre copine à tous, nous autres contribuables. Et elle nous montre l’exemple : elle est sage, enthousiaste, bien mise ; on la devine très polie avec la maîtresse et toujours prête à admonester avec bienveillance les mauvais élèves. Quand même, quelle fayote, cette Chloé ! Quelle chouchoute !
Mais ce n’est pas grave, quand je serai grand, je me marierai avec Chloé : elle est trop belle ! Un point c’est tout, na.

jeudi 25 avril 2019

Notre Dame et la forêt des signes

Lundi 15 avril 2019, nous étions entrés depuis la veille, dimanche des Rameaux, dans la Semaine sainte. Comme chaque année, nous nous apprêtions à nous souvenir de la Passion du Christ avant de célébrer Sa résurrection. Avec plus ou moins de foi et de ferveur. Chacun a ses grandes et ses petites années.
Or voilà que ce lundi soir, donc, un rude coup nous était asséné : on annonçait que Notre-Dame de Paris était en feu.
En bon Parisien, je ne pus que pleurer. Mais je savais bien que mes larmes, jointes à celles de tous mes concitoyens pantruchards, ne pourraient rien pour éteindre ce désastreux incendie, qui avait déjà emporté la flèche de notre cathédrale. Donc, en bon (?) catholique, il me restait à prier. Le lendemain, on apprenait que l’incendie avait pu être maîtrisé, puis éteint. Notre-Dame, malgré l’ampleur des dégâts, était sauvée !
A peu près tout a déjà été dit ou écrit sur ces douloureuses heures. Ayant effectué mon service militaire dans le Service de Santé des Armées et non chez les carabiniers d’Offenbach ou dans le génie (comme diraient les tintinophiles), je ne viendrai guère, dix jours après les faits, répéter tout ce qui en a déjà été dit, ni faire part de mes inspirations uniques et fulgurantes. Je me contenterai donc de rappeler quelques signes.
Evidemment, la sidération et la tristesse n’ont pas touché les seuls catholiques, à Paris et dans le monde. Il est pénible d’envisager la disparition d’un monument présent – et vivant, donc plus qu’un monument – depuis plus de huit siècles ; c’est un rappel plutôt violent de ce que rien ici-bas n’est éternel. La peine, l’abattement, furent même plus grands, semble-t-il, pour les non-croyants. Les prières qui réunirent de nombreuses personnes sur les quais entourant l’île de la Cité en témoignent : ces personnes ne priaient pas pour le repos éternel de notre cathédrale, ce qui n’aurait eu aucun sens (et eût même été une forme d’idolâtrie), mais dans l’espérance. Les pompiers firent le reste (et quel reste !), avec dévouement et courage, et avec la compétence qui rend efficaces ce dévouement et ce courage.
Le sauvetage, non seulement des tours, des murs et d’une grande partie des voûtes de la cathédrale, mais aussi de vénérables reliques et surtout du Saint Sacrement prouvèrent que l’espérance des fidèles en prière n’était pas vaine. Et nous avons tous vu les photographies prises le mardi matin : au milieu des décombres, l’autel, intact, surplombé de la croix et, sur le côté, une humble et magnifique statue médiévale de la Sainte Vierge portant l’enfant Jésus, intacte elle aussi.
Certes, nous nous serions volontiers passé de ce désastre. Tout comme l’Eglise se serait bien passé des scandales qui se sont trop souvent produits en son sein, dont il a beaucoup été question ces derniers mois. Mais si ces scandales et ce désastre suffisent à nous faire perdre notre foi et notre espérance, en particulier lors de la Semaine sainte, c’est qu’elles étaient bien légères. Montrons plutôt à ceux qui ne les partagent pas un visage sincèrement joyeux : c’est Pâques, le Christ est ressuscité !
(Observons que c’est ce moment de l’année qu’ont choisi des assassins pour massacrer des centaines de catholiques sri-lankais en train de célébrer cette fête essentielle et joyeuse. Peut-être ont-ils cru pouvoir par leurs crimes nier cette joie essentielle. Certes, la douleur et l’horreur sont immenses devant de tels actes, mais ceux qui les ont commis perdent leur temps à faire tant de mal : à la fin des temps, nous savons bien que c’est Dieu qui triomphera et que le diable n’y pourra rien.)
Pour revenir à Notre-Dame de Paris, quid de la charité, puisqu’il a tant été question de foi et d’espérance ? On s’est offusqué devant l’ampleur des dons promis par quelques milliardaires en vue des travaux de restauration de la cathédrale : quid des pauvres ? La question n’est pas entièrement infondée : c’est bien joli de restaurer une belle cathédrale, mais il faut que cela ait un sens. Puisqu’il s’agit d’une église avant toute chose et que l’Eglise commande l’attention aux plus pauvres… Inversement, il serait plus qu’intéressant de demander à ceux qui ne voient pas de nécessité aux travaux de restauration de cette cathédrale quelle est la raison profonde de l’attention aux pauvres qu’ils revendiquent. C’est souvent dans de tels lieux, des lieux de prière, où l’on célèbre la messe, que naissent des engagements en faveur des pauvres.
J’ai employé à dessein le mot restauration. M. Macron a promis de « rebâtir » la cathédrale de Paris « en cinq ans », et de la rendre « plus belle qu’avant ». Pourquoi ne pas plutôt s’engager à lui rendre sa splendeur en prenant pour cela le temps qu’il faudra ? Ce serait un beau signe de patience et d’humilité. Nous verrions ainsi peu à peu cette belle église reprendre forme et revenir à son usage. Chaque année, à Pâques, par exemple, nous pourrions nous réjouir des progrès accomplis. Ce serait préférable à je ne sais quel geste architectural ou je ne sais quelle prouesse technologique, qui feraient de Notre-Dame de Paris un gros œuf de Pâques, clinquant et vide, disponible à l’exploitation pour les jeux olympiques de 2024[i].
Nous avons tous appris que la charpente de Notre-Dame, partie en fumée ce 15 avril, était surnommée « la forêt ». En brûlant, cette forêt nous en a fait entrevoir une autre : une forêt de signes. Puissions-nous en faire quelque chose de bon.
Joyeuses Pâques !


[i] Soit dit en passant : ceux qui s’offusquent des centaines de millions déjà promis pour restaurer Notre-Dame devraient lever au moins un sourcil en ce qui concerne le coût des jeux olympiques : voilà de l’argent qui n’ira probablement pas aux pauvres…

samedi 13 avril 2019

Morne spectacle

C’est un caractère à la fois futile et profond que semble confirmer le mouvement des « gilets jaunes » dans sa poursuite, bien au-delà d’un simple ensemble de revendications. Il ne paraît ni voué à l’échec ni au succès, n’ayant pas de but évident. De plus en plus, il ressemble à l’expression de l’épuisement moral, culturel et pourquoi pas spirituel de tout un monde, celui où nous vivons et qui a été vendu à des gens qui se sentent désormais plus ou moins roulés. En attendant d’obtenir une réponse – qu’ils ne paraissent pas toujours rechercher ou espérer – à leur désarroi, les « gilets jaunes » s’occupent en jouant aux « gilets jaunes » le samedi. D’aucuns ont pu dire, vu le nombre de ces actes depuis la mi-novembre (on en est à vingt-deux), que l’on est plutôt dans le monde des feuilletons télévisés américains que dans celui de la tragédie classique : sans doute l’aspect culturel de cet épuisement.
Pour ce qui est de son aspect spirituel, pourquoi ne pas imaginer que des chrétiens pourraient aller à la rencontre de ces étranges révoltés, ne serait-ce que pour leur rappeler qu’ils ont une âme ? Certains prêtres sont allés les rencontrer dans leurs manifestations du samedi et au moins deux évêques se sont d’ailleurs donné la peine d’aller les visiter sur leurs ronds-points… Leur dire qu’ils sont avant tout des personnes et non des consommateurs, des usagers de services publics ou des contribuables, ce serait un début. Les aspects social et moral suivraient probablement, en attendant celui de la culture.
Ce n’est évidemment pas l’Etat ni le gouvernement qui pourraient apporter de telles réponses : ils ne sont d’une part pas là à cette fin et d’autre part le genre de personnages qui exercent le pouvoir en ce moment en paraissent bien incapables. Il n’est besoin que de voir comment cette affaire a commencé : devant la révolte provoquée par une taxe à prétexte écologique, le gouvernement n’a trouvé comme réponse que le retrait de ladite taxe, augurant que l’affaire serait ainsi réglée. Il n’en fut rien, évidemment, le mal étant plus profond. Mais que peuvent y entendre des gestionnaires aux affectations interchangeables pour qui tout se résume à des questions comptables ? Vous êtes déprimés et même furieux ? Tenez, mon bon, voilà cent sous !
Devant ce prévisible échec, il ne restait plus au pouvoir qu’à jouer la comédie du pouvoir. Voilà donc M. Macron et son gouvernement lancés à leur tour dans le spectacle. « Donner la pièce » à ces gens pour les ramener à la raison n’ayant pas suffi, deux spectacles ont été montés.
Le premier a consisté à lancer le fameux « grand débat » dont on se demande toujours ce qu’il donnera. Il s’agissait sans doute d’apaiser les « gilets jaunes » en leur faisant comprendre qu’enfin le peuple serait écouté. Tout en « maintenant le cap », bien entendu, pour continuer de « transformer la France », comme dirait M. Le Maire. Le problème, c’est que l’on ignore en quoi notre pays est censé être transformé.
En même temps, comme dirait M. Macron, il importait de rassurer son électorat. Celui-ci, manifestant quelques tropismes bourgeois (dans une acception plus bloyenne que sociologique du terme, il faut le craindre), n’aime rien plus que ce qu’il appelle l’ordre. Devant l’agitation des « gilets jaunes » (loin de moi l’idée de penser que leurs manifestations sont pures et angéliques), certains se sont pris à rêver d’un écrasement en bonne et due forme : qu’attendait-on pour faire tirer dans le tas et pour mobiliser l’armée à cette fin ? M. Luc Ferry a un moment fourni la caution intellectuelle à ce bourgeoisisme féroce[i]. Pour l’acte XIX de ce lassant feuilleton, le gouvernement annonça donc à grand bruit que des troupes seraient déployées dans Paris. Les bourgeois applaudirent, encore effrayés par le calamiteux acte XVIII au cours duquel sévirent un peu trop de black blocks, dont on ignore – et on l’ignorera probablement longtemps – s’ils bénéficièrent ou non de quelque complaisance pour commettre leur méfaits plus ou moins impunément. L’indignation de l’opposition devant cette mesure obligea nos gouvernants – qui ne sont quand même pas tout à fait fous – à vendre la mèche : nos soldats, grâce à Dieu ne devaient en rien entrer en contact avec des manifestants. Et, curieusement, on entend bien moins parler de black blocks depuis le 23 mars…
Mais le sommet, le clou du spectacle gouvernemental, c’est l’espèce de tour de force auquel s’est livré M. Macron depuis l’hiver. Sillonnant la France, il s’est entretenu avec des élus, des citoyens choisis on ne sait comment, et même avec des enfants. Suprême exploit, le 18 mars, il a rencontré soixante-cinq intellectuels, répondant avec aisance à leurs questions. Cela a duré huit heures et a été retransmis en direct sur France-Culture. Les mauvaises langues diront que les défunts Castro et Chavez n’auraient pu en faire autant. D’autres pourraient penser que cet épique moment, s’il est décompté des temps de parole de la majorité à la radio et à la télévision, épargnera aux électeurs les discours des calamiteux seconds couteaux macroniens.
Mais soyons aimable : n’y avait-il pas quelque chose de touchant dans l’exhibition de cette prodigieuse intelligence, d’une intelligence ayant réponse à tout ? Ainsi, notre cher leader a sans doute eu beaucoup à enseigner à quelques dizaines de « penseurs » et d’universitaires bien plus âgés que lui…
On se demande comment M. Macron pourra s’y prendre pour faire mieux. Le verra-t-on bientôt terrasser à mains nues, devant un public extasié, quelques fauves ou crocodiles ? Ou bien encore cracher le feu tout en exécutant un numéro de funambule ? Ou alors déclamer en même temps deux tragédies de Racine ? Quoi qu’il en soit, ses admirateurs ne manqueront pas de nous faire remarquer la multiplicité et la solidité de ses talents. Quel spectacle ce sera !
C’en serait drôle si ce n’était lassant.


[i] Pour les bourgeois, M. Luc Ferry est un grand philosophe. Il a d’ailleurs les cheveux longs, signe d’une intense réflexion, mais pas trop, signe d’une certaine retenue.

samedi 9 mars 2019

La croisade des enfants !?

On observe depuis quelques semaines, dans divers pays d’Europe, des « grèves pour le climat » : chaque vendredi, des lycéens se rassemblent et s’en vont manifester pour rappeler aux responsables politiques les engagements qu’eux ou leurs prédécesseurs ont pris lors de la « COP 21 » il y a déjà trois ans, autant dire jadis pour le politicien moyen. Il serait facile de railler ces jeunes gens : leurs slogans simplistes, voire bébêtes, les nobles prétextes qu’ils se trouvent pour sécher quelques cours, et je ne sais quoi encore. Ah oui, bien entendu : ces jeunes sont probablement manipulés, n’est-ce pas.
Il est aussi de bon ton, que ce soit pour l’encenser ou la ridiculiser, d’évoquer la figure de Greta Thunberg[i]. Naturellement, il est permis de s’interroger sur l’engouement provoqué par cette jeune fille[ii], qui semble être à l’origine du mouvement. On a pu voir un peu partout son visage de lutin renfrogné, au milieu d’adolescents extasiés, à quelque tribune de l’ONU ou de l’Union européenne, aux côtés de responsables politiques au sourire onctueux… La voilà devenue une vedette internationale, promenant à travers l’Europe un panneau où l’on peut lire : Skolstrejk för klimatet[iii]. Outre lui souhaiter de ne pas se laisser griser par cette subite célébrité, comment ne pas se demander qui la soutient, par quels moyens elle se paie tous ces voyages, etc. D’aucuns ont apporté des réponses : d’abord (et tout simplement), les parents de Mlle Thunberg sont aisés et pas complètement inconnus en Suède ; ensuite, il semblerait qu’un homme d’affaires suédois, M. Ingmar Rentzhog, cherche à la mettre en avant pour en tirer de juteux profits. Ajoutons à cela que Mlle Thunberg est atteinte d’une forme « bénigne » d’autisme, et voilà qui suffit à certains pour en faire un pitoyable pantin destiné à hypnotiser notre belle jeunesse au profit d’un mystérieux « lobby vert ».
A cela il faut répliquer deux choses.
Premièrement, je me demande quels peuvent être les moyens et les buts inavouables d’un éventuel « lobby écologiste ». Divers lobbies travaillant au profit de groupes pétroliers, chimiques ou autres sont probablement plus puissants et leurs buts sont clairs : pouvoir continuer de gagner de l’argent à tout prix, quelles qu’en soient les conséquences sur l’environnement. Alors ?
Certes, il existe aussi des industriels aussi peu scrupuleux en matière d’environnement mais simplement plus modernes ; ceux-ci entendent se faire une place sur un marché qui ne demande qu’à croître dans des proportions assez monstrueuses pour leur faire gagner des sommes d’argent aussi folles que celles dont profite une industrie déjà ancienne ; d’une manière peut-être aussi déraisonnable, d’ailleurs. La sauvegarde du climat ne serait pour eux qu’un noble prétexte, non pas pour sécher les cours cette fois, mais pour s’enrichir[iv]. L’hypothèse de l’intervention de M. Rentzhog devient alors plausible.
Cependant – et secondement – ce mouvement de jeunes – ridicule ou non, manipulé ou non – manifeste une vertu que nous autres, vieux fossiles, avons parfois perdue en devant souvent plutôt de grandes personnes que des adultes. On pourrait nommer cette vertu exigence de loyauté ou plus brièvement honneur : Mesdames et Messieurs les politiques, puisque vous ou vos prédécesseurs avez pris des engagements au nom de vos pays, eh bien, qu’attendez-vous pour les tenir ? C’est bien plus sérieux que toute la prétendue raison économique qui imposerait de ne pas bouleverser certaines habitudes – ou situations de rente –, laquelle peut aussi bien se nommer paresse ou lâcheté. Et cela mérite au moins notre estime.
(Et puis, que voulez-vous, je trouve sympathiques les jeunes filles déraisonnablement têtues, cela depuis 1429. Toutes proportions gardées, bien entendu.)


[i] Au sujet de laquelle on signalera aux journalistes de France-Culture que son nom n’est pas Sönberg.
[ii] Encore pour les journalistes de France-Culture : elle a 16 ans, ce qui n’en fait pas une « jeune femme », comme on a pu l’entendre sur ces augustes ondes en février.
[iii] Ne boudons pas notre plaisir à voir un panneau en suédois sillonner l’Europe…
[iv] Signalons à titre gracieux à ces audacieux industriels que les problèmes écologiques ne se limitent pas au climat. Et que remplacer la gloutonnerie en pétrole et en charbon par une autre ne fera que déplacer les problèmes.

samedi 16 février 2019

D’un point de vue postmoderne…

A des fins qu’il reste à identifier, le parti qui se nomme Les Républicains a choisi comme tête de liste aux prochaines élections européennes M. François-Xavier Bellamy. L’homme étant étiqueté catholique et conservateur, lui ont été immédiatement associés Mme Evren et M. Danjean probablement pour satisfaire les électeurs libéraux ou ceux qui votent LR parce que c’est LR. Curieux attelage, donc, d’un professeur de philosophie – a priori un homme qui pense – avec deux « fonctionnaires » d’un parti sont il n’est pas membre et où l’on semble, avec une constance digne d’éloges, s’abstenir de penser. Peut-être M. Wauquiez a-t-il voulu ratisser large, ce qui se nomme plus du marketing que de la politique.
M. Bellamy, apparemment, est catholique et ne le cache pas. Il se murmure même qu’il serait « personnellement » opposé à l’avortement. Tout cela serait fort bien si cela ne rappelait pas quelque peu M. Fillon, encore que M. Bellamy paraisse à première vue plus réfléchi et sincère que M. Fillon. Contentons-nous pour notre part de remarquer qu’être opposé à l’avortement parce qu’on est catholique est une chose des plus logiques qui soient. Pour rester logique, il est d’ailleurs de nombreuses choses qui pourraient découler le plus simplement du catholicisme revendiqué de M. Bellamy et qui risqueraient de ne pas plaire à LR, aux électeurs automatiques de ce parti, ni au courant libéral de ce parti. En matière économique et sociale, notamment.
Je n’ai pas de réponse quant à ces doutes. Peut-être me faudrait-il me renseigner plus sur M. Bellamy et les idées qu’il professe pour m’en faire une, avant que le parti auquel il a eu l’étrange idée d’accepter de s’associer n’entreprenne de le bâillonner.
En tout cas, la découverte de M. Bellamy par les journalistes de la grosse presse a donné lieu au déversement de clichés plus ou moins hargneux sur les catholiques. En tant que catholique, ces clichés m’amusent et me réjouissent parfois : si aujourd’hui nos ennemis n’ont que cela comme argument, c’est qu’ils n’ont que le néant à nous opposer.
Ces clichés, donc, reflètent surtout le vide, la paresse et l’inculture du commun des journalistes et des politiciens. On pourrait les résumer comme suit : on dira de quelqu’un qu’il est catholique pratiquant s’il a été aperçu dans une église un dimanche à l’heure de la messe ; si le phénomène se répète plusieurs dimanches, on le dira catholique fervent ; et si c’est tous les dimanches, il deviendra un catholique traditionaliste ; il sera un catholique intransigeant s’il avoue en public croire en Dieu, y compris en semaine ; et un catholique intégriste s’il fréquente une paroisse où le sanctus et l’agnus sont parfois chantés en latin (sans parler du gloria et du credo pour certaines solennités et fêtes) ; s’il va parfois à la messe en semaine, ce sera un catholique sectaire, et s’il s’agenouille au moment de l’élévation, on le dira catholique fanatique.
Naturellement, de telles pratiques religieuses finissent par avoir des conséquences diverses. Un catholique opposé à l’avortement sera fatalement un catholique conservateur. S’il exprime des réserves – et même un peu plus – sur les délires « sociétaux » à la mode depuis quelques années, il conviendra d’ajouter proche de la Manif Pour Tous.
Il faudrait éplucher la presse entière pour vérifier si tous ces qualificatifs ont été employés pour désigner – ou dénigrer – M. Bellamy. Mais la vie est courte, que voulez-vous.
Du reste, pour un catholique soucieux de cohérence, il n’y pas que l’avortement ou les délires « sociétaux » à la mode dans la vie. Il y a aussi les questions liées à l’accueil des migrants, au souci des plus pauvres, au respect de la création (ou à l’écologie, si vous préférez)… Mais là le catholique cohérent risque de sentir le fagot pour l’électeur LR automatique, et aussi pour des macroniens que M. François Sureau a récemment gratifiés de l’aimable appellation de nains de jardin. Pour ceux-là un tel catholique ferait probablement figure de gauchiste, de bolchévique ou plutôt de partageux, pour parler en bon bourgeois louis-philippard.
Or toutes ces questions sont plus liées entre elles qu’on ne croit. Si pour ma part je parvenais à me voir de l’œil postmoderne d’un macronien de base, je me considèrerais peut-être comme un catholique fanatique, conservateur, proche de la Manif Pour Tous et bolchévique. Et je m’enfuirais, l’esprit confus, en poussant des hurlements de terreur.
Mais après tout, cette bourgeoisie postmoderne fait peut-être partie des nombreuses périphéries à évangéliser…

dimanche 10 février 2019

« Un catholique n’a pas d’alliés »

Les correspondances d’écrivains ont évidemment un intérêt variable. S’il ne s’agit que d’échanger des compliments plus ou moins sincères entre « maîtres » imbus d’eux-mêmes, mieux vaut passer son chemin. Restent deux possibilités : celle d’une complicité stimulant le talent de chaque correspondant, y compris dans la plaisanterie, et celle d’une proximité suffisante pour avoir quelque chose à se dire (ou plutôt : à s’écrire) mais assez limitée pour que des points de vue différents se confrontent, voire se percutent.
Les éditions du Cerf ont eu la bonne idée de publier en un seul volume trois correspondances, celles de Jacques Maritain avec François Mauriac, Paul Claudel et Georges Bernanos. Il va sans dire que ces correspondances relèvent plus de la seconde des possibilités évoquées plus haut que de la première.
Entre Maritain et Mauriac, les lettres vont de 1926 à 1970. Qu’en retenir ? Peut-être la conversation entre deux contemporains qui s’estiment et se mesurent. Sur les tourments qui traversent cette longue période, les deux hommes semblent souvent tomber d’accord. Dans la sorte d’amitié qui peu à peu se tisse, aucun des deux ne paraît pressé de manifester à l’autre quelque désaccord. Peut-être se redoutaient-ils l’un l’autre ? Il y a comme une retenue entre ces deux-là. Les attaques, les piques, drôles parfois, seront pour les autres. Pour Claudel, par exemple, surnommé « Pégase » par Mauriac dans une lettre de juin 1939. Maritain renchérira dans sa réponse en précisant : « Il y a longtemps  que Pégase rongeait son frein d’or, et n’importe quelle occasion lui était bonne pour m’avaler tout cru. » Pourquoi ce « Pégase », pourquoi cet or évoqué par Maritain sur un ton qui n’est pas sans rappeler – en moins violent – celui de son parrain Léon Bloy ? C’est que Claudel, membre du conseil d’administration de Gnome et Rhône (fameux fabricant de moteurs d’avion), avait manifesté dans une tribune parue dans le Figaro une certaine irritation à propos d’une phrase de Maritain, d’ailleurs assez bloyenne dans l’esprit et à méditer encore aujourd’hui : « Tant que les sociétés modernes sécréteront la misère comme un produit normal de leur fonctionnement, il ne doit pas y avoir de repos pour un chrétien. »
Il serait donc prévisible de trouver des accents plus violents, des signes d’opposition dans la correspondance entre Maritain et Claudel. Il n’en est rien. Peut-être, en privé, Claudel était-il plus diplomate ? Il y a aussi des raisons plus sérieuses, surtout après 1945, pour rapprocher les deux hommes. Par exemple le rejet de l’antisémitisme et l’horreur devant les persécutions faites aux Juifs en ce triste siècle. On apprendra au détour d’une note[i] que Claudel écrivit le 24 décembre 1941 une lettre admirable au Grand Rabbin de France, lettre qui lui valut une surveillance particulière et même une perquisition à son domicile. Ce qui nous laisse de lui une idée plus haute que le classique Claudel-auteur-d’une-ode-au-maréchal-Pétain-puis-d’une-ode au-général-de-Gaulle… ou même que celle d’un Pégase rongeant son frein d’or.
Les frictions, les heurts, les orages, c’est plutôt avec Bernanos que nous y assistons. Normal, sourirons-nous, c’est là l’affaire de Bernanos. Dès 1928, Maritain et Bernanos se fâchent à propos de la condamnation de l’Action française par l’Eglise. Quelques éclaircies plus tard, de nouvelles fâcheries éclateront, autour de La grande peur des bien-pensants. A ce propos, c’est Raïssa Maritain qui adresse à Bernanos de nécessaires admonestations, au nom de leur commune admiration pour Léon Bloy, lui rappelant l’incompatibilité, de l’aveu de Bloy lui-même, entre une telle admiration et celle d’un Edouard Drumont, en particulier en ce qui concerne leurs perceptions respectives du peuple juif. Dans une lettre datée de la Pentecôte 1931, elle le met en garde contre les dangereux attraits de la polémique, « cette région, à certains égards non-humaine, de la polémique, dont la seule fin n’est pas le vérité mais la bataille pour une cause à laquelle on croit devoir tout engager »… Les quelques lettres de Raïssa Maritain à Bernanos qui se glissent dans cette correspondance touchent par leur mélange de fermeté, voire de sévérité et de douceur, mélange qui forme une sorte de bienveillance, de charité dans le fait de dire la vérité à quelqu’un qui en a besoin, peut-être ? L’humilité avec laquelle répond parfois Bernanos peut être elle aussi touchante.
Qui sait si ce dernier, d’ailleurs, n’a pas fini par profiter de la leçon, à l’écriture de Grands cimetières sous la lune, par exemple, livre où Bernanos sacrifia à un devoir de vérité les sympathies qu’auraient dû, logiquement, provoquer ses inclinations politiques, sympathies qui furent du reste réelles au début de la guerre d’Espagne ? La parution de ce pamphlet marquera une nouvelle période d’apaisement entre Maritain et Bernanos.
Quoi de mieux que cette difficile relation pour illustrer cette phrase dont le début forme le sous-titre de ce livre : « Un catholique n’a pas d’alliés, il ne peut avoir que des frères »[ii] ? Les frères se querellent volontiers, se cherchent des poux, souvent de manière injuste. Mais ils peuvent aussi s’administrer des corrections parfois robustes. S’ils n’oublient pas qu’ils sont frères, ces corrections porteront des fruits.


[i] Les notes et introductions sont de Michel Bressolette et Henri Quantin, et elles sont fort utiles.
[ii] La phrase est de Claudel.

lundi 21 janvier 2019

Le prix du monde moderne

Certes, le 21 janvier est, chaque année, l’occasion de faire mémoire de Louis XVI et de rappeler les crimes dont s’est rendue coupable une révolution dont bien des gens se réclament ou reprennent les symboles, des « gilets jaunes » aux défenseurs de « l’ordre républicain ». Observons que parmi ces derniers il s’en trouve pour estimer qu’il suffit de tirer dans le tas pour régler les questions posées par le mouvement des « gilets jaunes ». La caution philosophique de ce nouveau genre de bourgeois louis-philippards a récemment été fournie par M. Luc Ferry, dit-on. Grand bien lui fasse. Louis-philippard est bien le mot qui sied : Louis-Philippe Ier, « roi des Français », n’avait-il pas acquis, aux côtés de son père, une bonne connaissance des milieux montagnards[i] ?
Peut-être cette date est-elle aussi l’occasion de s’interroger sur ce dont l’agitation qui effraie en ce moment les assis[ii] est le signe. De beaucoup de choses, certainement, des plus matérielles aux plus profondes, et je me garderai bien d’en proposer une liste exhaustive. Posons-nous cependant une première question : ne serions-nous pas à un de ces moments où la politique révèle tout ce qu’elle a de vide ? Il me vient à l’esprit une citation : « La Terreur a creusé un vide émotionnel, imaginaire, collectif. Le roi n’est plus là ! » Elle est de M. Emmanuel Macron (en 2015, certes). Chacun peut connaître un instant de lucidité.
Ce vide n’est pas seulement politique. Il est aussi moral et spirituel. D’où certaines expressions de désespoir ou l’irruption du n’importe quoi dans ce vide. Hors de chez nous, M. Trump en fournit un bon exemple.
Pour se défendre, les tenants de la bonne grosse démocratie libérale ont de pauvres armes à leur disposition : la cuisine politicienne (en Suède ces derniers jours), la raideur punitive (quoi que l’on pense du Brexit, le comportement des plus hautes instances de l’Union européenne à l’égard du Royaume-Uni évoque le désir de faire un exemple, au cas où d’autres pays seraient tentés), voire le complotisme qu’ils reprochent – pas toujours à tort – à leurs adversaires : si un événement politique leur déplaît, ce ne peut être que le fruit d’une conspiration ourdie dans quelque officine moscovite.
Ce monde-là paraît aux abois, avec ses réactions parfois dignes des démocraties populaires finissantes. Il semble que tout un monde bâti sur la philosophie des lumières et certains de ses prémices remontant – pour faire vite – à la Renaissance ou à la Réforme, en passant par Descartes, vacille. Certes, il a encore quelques sursauts. On les voit dans toutes les absurdités « sociétales » qu’il promeut, souvent associées à un mépris de la vie, de la nature, du donné, mais aussi des liens qui font une société. Ces absurdités, il les défend avec acharnement : il n’est besoin que de voir avec quelle hargne les petits automates que l’on nomme « députés LREM » ont attaqué l’une d’entre eux, Mme Thill, qui a osé exprimer quelques doutes sur les évolutions prévues dans la prochaine révision de la loi bioéthique ; il est aussi probable que ces prochains jours, à des fins électorales, certes, la bonne grosse presse instruise un procès en sorcellerie contre M. Bellamy.
A côté de ces absurdités, derniers signes de vie de ce monde-là, des pans entiers du décor tombent, dévoilant des perspectives peu enthousiasmantes, en matière d’écologie par exemple : dégradation du climat, extinction d’espèces, maladies liées à diverses substances chimiques…
C’est naturellement une fois qu’il a causé des désastres que le mal est plus facile à constater. Et ce n’est pas réjouissant. Il semble que le démon qui a fait bâtir aux hommes le monde moderne (industriel et libéral, en gros) vienne aujourd’hui lui présenter la note, avec de désespérants ricanements. Le moment n’est certes pas des plus agréables.
Pour en revenir à des domaines plus étroits, ceux de la situation actuelle en France par exemple, l’espérance peut venir de diverses initiatives, comme ici un appel pour un nouveau catholicisme social. C’est au moins digne d’intérêt.


[i] Curieusement, on apprenait, ce 21 janvier 2019, le décès de monseigneur le comte de Paris, descendant direct de ce lieutenant général du royaume qui chipa le trône à Henri V en juillet 1830. Qu’il repose en paix.
[ii] Le FMI aurait même, dit-on, réévalué à la baisse ses prévisions de croissance pour la France. Pour les âmes bourgeoises, cela équivaut à peu près à… oh, imaginez tout ce que vous voudrez de plus sacrilège.

lundi 31 décembre 2018

Jean Dutourd, cet inconnu

Devenir un personnage, voilà un drame pour tout artiste : le personnage éclipse alors l’œuvre. La situation est d’autant plus dramatique lorsque l’artiste est un écrivain : sa raison d’être n’est-elle pas de créer d’autres personnages que lui ?
Qui par exemple connaît aujourd’hui l’œuvre de Jean Dutourd (1920-2011) ? Quelques-uns pourront toujours citer Au bon beurre, mais combien auront lu ce roman ? On se souviendra probablement plutôt de l’adaptation télévisée qui en fut faite. En revanche, ceux qui ont plus de trente ans se souviendront du personnage pour l’avoir vu à la télévision ou entendu à la radio : sagement moustachu, le cheveu en arrière, une pipe courbe au bec ou à la main, l’œil bleu pétillant, l’académicien promenait ici et là sa culture, ses affables ronchonneries et quelques grosses blagues. Un bon client, en somme, que ce fût sur le plateau d’« Apostrophes » ou parmi les « grosses têtes ». Une sorte de vieux sage ou de vieux c…, propre à régaler ses auditeurs d’aphorismes qu’ils ne prendront jamais la peine de lire[i].
C’est donc une excellente idée qu’ont eu les éditions le Dilettante de rééditer Les Dupes, livre de Jean Dutourd initialement paru en 1959 chez Gallimard. Enfin nous allons avoir à faire avec l’écrivain.
Les trois nouvelles qui composent (en partie, nous y reviendrons) ce recueil sont, force est de l’admettre, de valeur fort inégale. La première, Baba ou l’existence, fait penser à un poussif décalque du Candide de Voltaire, où Pangloss serait remplacé par un genre de Jean-Paul Sartre nommé M. Mélass. On sourit aux mésaventures de de jeune imbécile de Baba, mais on s’en lasse vite, l’auteur aussi semble-t-il. La troisième, Emile Tronche ou le diable et l’athée, ne convainc guère, ne serait-ce que par son argument : le diable ne saurait tenter de faire croire à quiconque qu’il existe, on le sait au moins depuis Baudelaire. On en retiendra cependant l’indécrottable bêtise du bourgeois athée très 1900 qu’est Emile Tronche, laquelle donne toute sa saveur à un dialogue guère passionnant, avec quelques effets « faustiens ».
D’une toute autre tenue est Ludwig Schnorr ou la marche de l’histoire. Il s’agit d’une note biographique sur un penseur socialiste comme le XIXe siècle en produisit tant… à ceci près que Ludwig Schnorr n’exista jamais. Dutourd a créé ici une sorte d’idéologue socialiste de synthèse, faisant ressortir dans ce qui pourrait être une brève communication d’un obscur universitaire[ii] toute la générosité théorique, la naïveté, le ridicule, les idées folles et l’immense prétention de ce genre de personnage. A propos de cet excellent texte, Jean Dutourd écrivit qu’il avait voulu s’essayer « à un genre [qu’il avait] beaucoup admiré chez l’écrivain argentin J.L. Borges : la biographie ou la prose apocryphe », ajoutant que ce procédé « donne aux récits un curieux air de vraisemblance ».
Curieusement, en lisant Ludwig Schnorr, ce n’est pas tant à Borges qu’à Nabokov que j’ai songé : celui qui fait écrire au héros de Don une biographie pour le moins farfelue de Nikolaï Gavrilovitch Tchernychevski (lequel, contrairement à Ludwig Schnorr, exista réellement). Dans Le don, cette biographie provoque l’indignation de quelques émigrés russes de gauche (et les sarcasmes aussi bien des tsaristes que des critiques soviétiques). A propos de Ludwig Schnorr, l’indignation, voire le courroux, vint aussi de gauche. Plus précisément d’André Breton qui, sans doute vexé d’avoir mis un peu de temps à découvrir le canular, y vit une « manœuvre » et une « attaque venimeuse » au service de « tout ce qui (armée, patronat, Eglise) rêve de nous voir ramper ». Comme on le voit, le « pape du surréalisme » se devait de réagir à cette mystification avec le ton aussi amphigourique qu’ampoulé qu’imposait la gravité des circonstances[iii].
Ludwig Schnorr étant paru initialement dans la NRF courant 1958, c’est là que Breton l’avait lu. Sa réaction outrée put donc fournir à Jean Dutourd la matière à une quatrième « dupe » : André Breton ou l’anathème, réfutation pince-sans-rire des cris de rage de Breton. Et c’est plutôt drôle, à commencer (certes, de manière involontaire) par l’article de Breton. A tel point que, si l’on en croit la préface de la réédition de 2018 (d’un nommé Max Bergez), il y eut une cinquième dupe, en la personne de Mario Maurin, critique aux Lettres nouvelles, qui crut que l’article de Breton était un pastiche écrit par Dutourd et, en tant que tel, complètement raté. La littérature a de ces pouvoirs…
De tels pouvoirs, on a pu les vérifier depuis, lorsqu’un certain Bernard-Henri Lévy éprouva quelques difficultés à se dépêtrer de ce que d’aucune nommèrent l’affaire Botul


[i] Par une sorte de délicatesse, il semble avoir peu évoqué son passé de prisonnier de guerre évadé et de résistant, par lequel il eût pu se faire valoir. Ce qui est à son honneur.
[ii] Par exemple « Aimé Prosper Lemercier, doyen honoraire de la Faculté de Caen ».
[iii] Cela se fit dans une revue nommée Bief, jonction surréaliste.

jeudi 13 décembre 2018

De toutes les couleurs (2)

Depuis environ un mois qu’il dure, le mouvement des « gilets jaunes » ne cesse d’intriguer, d’émouvoir, de passionner. Comme désormais il faut faire vite, c’est à qui en fera le plus d’interprétations possibles. Nos politiciens de tous bords – peu réputés, il est vrai, pour la finesse de leurs analyses – semblent s’y être brûlé les doigts à force d’expressions de mépris, de menaces ou de tentatives de récupération. Leur talent d’artistes de cirque ou de cabaret semble s’y être usé.
Ajoutons à cela le goût du sensationnel, du sang, de la chique et du mollard (comme on disait dans les cours de récréation de mon enfance) des chaînes dites d’information continue, auquel répond certes le voyeurisme du public, et le spectacle est presque complet. Presque, parce que certains meneurs des « gilets jaunes » s’y sont aussi prêtés : chacune de leurs manifestations parisiennes du samedi n’est-elle pas nommée « acte » ? De sorte que l’on a l’impression d’assister à une pièce de théâtre. Or le théâtre n’est qu’un simulacre.
Tout cela risque de finir en pagaille généralisée. Des rumeurs, signes de panique, circulent. Comme celle du complot international, qui veut que ce mouvement soit discrètement manipulé par la Russie et les sbires numériques (ou trolls) de M. Poutine. Ce dernier n’est certes pas un petit saint, mais il serait raisonnable de ne pas voir sa main partout : cette obsession risque d’empêcher ceux qu’elle saisit de réfléchir. Dans le même registre, notons l’interpellation, samedi 8 décembre, de M. Julien Coupat, abscons pamphlétaire anarchisant, qui se trouvait à Paris à bord d’une voiture  où l’on aurait trouvé des gilets jaunes. Voilà que l’on tente de nous refaire le coup de Tarnac !
Il était donc légitime d’attendre quelques paroles, quelques engagements aussi, de la part de celui qui occupe les plus hautes fonctions dans notre pays, que cela nous plaise ou non. M. Macron a parlé, lundi 10 décembre. Il a semblé vouloir manifester quelque contrition[i] quant au caractère hautain de certains de ses propos, avant d’annoncer quelques mesures censées apaiser la colère des « gilets jaunes ». On en a retenu surtout des mesures comptables : cet homme et son gouvernement ne verraient-ils le monde qu’à travers ce prisme ? Observons que c’est une mesure comptable maladroitement parée d’oripeaux d’une urgence écologique réelle (pour laquelle il y aurait tant à faire dans d’autres domaines que la seule fiscalité, et d’une manière qui bénéficierait probablement à ces « gilets jaunes ») qui a tout déclenché… Bref, M. Macron, pensant apaiser le courroux[ii] de gens à qui il demandait trop, a paru se contenter un peu vite de leur donner la pièce, comme on dit dans la bonne bourgeoisie. Cela risque d’être perçu comme un mélange de finasserie et de condescendance. Ah, maudits penchants ! M. Macron serait bien avisé de maudire certains des siens, tout au moins de s’en garder.
Du reste, la méfiance de tous envers tous semble avoir atteint des niveaux pénibles : ainsi, certaines grandes gueules ou cerveaux tordus parmi les « gilets jaunes » (tout mouvement, surtout aussi peu structuré, en compte sa part) ont cru bon d’imaginer que l’attentat qui a eu lieu le 11 décembre à Strasbourg[iii] pourrait être un coup monté par le gouvernement pour les empêcher de manifester à Paris le 15. Cela est au moins aussi ridicule que les rumeurs de complots poutinoïdes.
En considérant qu’en même temps quelques lycéens chahutent à leur tour et que d’autres protestations ont lieu, il semble que l’on n’assiste plus à la République en marche, mais à la République en rade[iv], compte tenu de la médiocrité dont font montre aussi bien la majorité que l’opposition. De là à imaginer d’autres formes de gouvernement, séduisantes ou effrayantes…
Peut-être est-ce le constat fait par le duc d’Anjou, que les légitimistes nomment Louis XX : il lui a paru opportun d’affirmer son soutien aux revendications des « gilets jaunes » tout en réprouvant la violence qui en émane parfois. Dans son message, daté du 8 décembre, solennité de l’Immaculée Conception, il confie la France à la prière de la sainte Vierge, qui est la « vraie Reine de France ». Sage humilité. Un roi, pourquoi pas ? Et les propos du duc d’Anjou sont admirables. Sont-ils autre chose que des mots ? Souhaitons-le, ne serait-ce que pour l’homme.
Les rêveries politiques, malgré leur charme, sont souvent chimériques. Place, donc, au réel. Quelques évêques français se sont exprimés sur cette révolte. Avec des mots justes et des propositions. On a même vu l’évêque de Montauban visiter un piquet de « gilets jaunes », au bord d’un rond-point. Il y a même rencontré un homme touchant une mince pension d’invalidité après un accident du travail, à qui il avait été conseillé de divorcer pour optimiser ses gains. La société en est là, à conseiller à des hommes blessés de se détruire encore un peu plus, pour ramasser quelques sous… Mgr Ginoux a été bien inspiré de visiter cette périphérie : un rond-point de nulle part, avec pour tout paysage des hypermarchés et leurs enseignes criardes, où des hommes témoignent du monde tel qu’il se défait.


[i] Qu’il faut espérer sincère.
[ii] Voyez comme notre langue est riche et belle. Pourquoi nos amis les journalistes utilisent-il toujours « grogne » ? Cela fait un peu bestial, quand même, non ?
[iii] Pensée amicale et prière pour cette ville et ses habitants.
[iv] Quand je vous disais qu’il y a quelque chose chez M. Macron qui fait penser à Huysmans