jeudi 15 février 2018

Les marronniers blanchissent (parfois) en hiver

L’homme est une créature étonnante, ce que l’on sait au moins depuis Alexandre Vialatte. Autant dire que ses bizarreries « remontent à la plus haute antiquité ». En particulier s’il est Parisien : il lui arrive de s’étonner de voir tomber, en quantités variables, de la neige en février.
Ainsi, il y a peu de jours, Parisiens et banlieusards furent en bon nombre scandalisés de ne pouvoir se déplacer exactement comme d’ordinaire à cause de douze centimètres de neige. On en a vu s’affoler aussi, dans les jours qui ont suivi, dès qu’un flocon faisait son apparition, pareil au signe de la prochaine récurrence d’un cauchemar que l’on croyait fini. Les autorités ont décliné toute responsabilité dans le chaos d’automobiles et de trains bloqués auquel nous avons pu assister. Selon Mme Hidalgo, maire de Paris, à quoi bon, pour les collectivités, s’équiper pour des « épisodes neigeux » qui n’ont lieu que tous les trente ans ? Bon, les dernières averses de cette ampleur à Paris me paraissent remonter à mars 2013 : le quinquennat de M. Hollande aurait-il été ennuyeux au point de donner à Mme Hidalgo l’impression d’avoir vieilli de trente ans en cinq ans ? A moins que ce ne soit le poids de ses responsabilités de maire…
Il n’aura donc été question en France, pendant quelques jours, que de la neige à Paris, ce qui aura fait de nous la risée de certains provinciaux, voire d’étrangers plus habitués à ce phénomène météorologique somme toute ordinaire sous nos latitudes. C’était à croire que ce tintamarre était orchestré pour nous éviter de penser au reste, sachant que nous sommes bon public en ce domaine[i].
Ne faisons point trop le blasé cependant : la neige à Paris, sans être exceptionnelle, est assez rare pour provoquer l’émerveillement de quelques-uns, dont votre serviteur. Tout ou à peu près tout ayant été dit maintes fois et depuis longtemps sur les plaisirs[ii] et les beautés de la neige en ville, ainsi que sur ses menus désagréments et ses grandes cruautés, je n’en ajouterai pas une couche, si j’ose dire.
Toutefois, il y aurait quelques remarques à faire.
Premièrement, voir tomber de la neige en février à Paris me rassure : il y aurait donc encore, de temps à autre, des restes de saisons ; jusqu’ici, à Paris, cet hiver avait des airs d’octobre éternel, ce qui est éprouvant pour les nerfs.
Deuxièmement, l’homme moderne est décevant : il ne résiste plus aux saisons. Paris a connu, de mémoire d’homme d’âge moyen, des hivers bien plus longs et rigoureux, au cours desquels l’hyperbole était moins de mise qu’aujourd’hui. Quelques jours de gel n’étaient point annoncés comme un cataclysme. Les bavardeurs de radio et de télévision incitaient, certes, à la prudence et au port d’une petite laine, mais on en restait souvent là.
Troisièmement, rappelons sans nous en lasser qu’il n’est pas nécessaire d’attendre qu’il gèle pour accorder un peu d’attention et de soins aux plus pauvres. Ne le faire qu’à ce moment-là risque fort de mener à les abandonner à leur misère une fois les beaux jours revenus.
Quatrièmement, nous devons reconnaître un mérite aux rigueurs – même limitées – de l’hiver. Elles nous rappellent que nous ne sommes pas maîtres de la nature. Nous ne pouvons en faire ce que nous voulons, et c’est nous qui devons composer avec ses caprices, non elle avec les nôtres. Il ne serait pas absurde de vivre à un rythme moins frénétique quand les éléments nous l’imposent.


[i] En lisant un titre dans le blogue de Patrice de Plunkett (voir ici), j’ai cru d’abord sentir l’agacement de son auteur devant une telle insistance, avant de comprendre qu’il informait ses lecteurs de l’annulation d’un débat auquel il devait participer, du fait des intempéries.
[ii] On nous aura donc servi ce marronnier de saison : Montmartre transformé en éphémère station de ski ; il doit exister en film d’actualité en noir et blanc avec commentaire nasillard, en reportage de télévision, et maintenant en vidéo sur internet. On n’arrête pas la progrès.

dimanche 4 février 2018

Ils commémorent rond (ou : comme est Maurras)

L’habitude de commémorer un événement de manière plus solennelle lorsqu’il est survenu il y a un nombre rond d’années est probablement une coquetterie qui nous affecte tous plus ou moins. Cette coquetterie n’épargne pas notre vie privée : songeons aux anniversaires – de naissance, de mariage…
La république française n’y échappe pas non plus. Certains de ses adorateurs voulant en faire l’objet d’un culte explicitement religieux, il ne faut pas s’étonner de l’existence depuis quelques lustres d’un haut comité des commémorations nationales, lequel publie chaque année un livre énumérant et présentant les faits et les événements dont la France républicaine fera mémoire.
Ne faisant pas partie des adeptes de ce culte étrange, j’ignore selon quel module est établie la rotondité de l’écart aux millésimes – rimant par les chiffres à la présente année – sur lesquels les doctes membres de ce haut comité sont censés se pencher. Dix, vingt, cinquante ans ? Toujours est-il que 2018, dans ce domaine, ne manque pas de ressources évidentes, si l’on s’en tient à un module de cinquante ans[i] : 1968, 1918, 1768…
Glissons rapidement sur 1968. Voilà déjà cinquante ans que les héros – ou les hérauts – d’une vieillissante jeunesse révolutionnaire se décernent les uns aux autres des médailles en chocolat, dans une permanente foire aux airs numismatiques. Ne les flattons ni ne les flétrissons point trop : mai 68 fut probablement plus un symptôme qu’une cause…
Pour ce qui est de 1918, comment n’être pas ému par la fin d’un carnage absurde ? Notons toutefois que les traités qui suivirent l’armistice furent porteurs, aux dires de beaucoup, de germes néfastes qui donnèrent leur pleine mesure en 1939.
Remontons gaiement les siècles pour nous arrêter en 1768 : cette année-là, un traité de Versailles, encore un, faisait de la Corse un territoire français. Il se dit que les Corses apprécient encore aujourd’hui l’événement de manière diverse. Qu’ils sachent toutefois que nous sommes vraisemblablement nombreux en France à ne point voir d’inconvénient à nous savoir leurs compatriotes.
1768 est aussi l’année de naissance de François-René de Chateaubriand. Comment nos commémorateurs républicains auraient-ils pu oublier un écrivain de cette taille ? Observons toutefois qu’ils ont dû être quelque peu gênés aux entournures par ses choix politiques, l’homme ayant émigré pendant la Révolution et ayant plus tard manifesté avec constance, quoique d’une manière jugée étrange, voire brouillonne, pour ne pas dire contre-productive, par certains, son légitimisme.
Cent ans après Chateaubriand naissait Charles Maurras, qui ne goûtait guère le romantisme de son aîné, auquel il reprochait de n’avoir « jamais cherché dans la mort et dans le passé, le transmissible, le fécond, le traditionnel, l’éternel ». Une notice avait été commandée à M. Olivier Dard, historien et biographe de l’intéressé, pour le livre des commémorations de 2018. Il a fallu l’en retirer[ii], devant le scandale : quoi, Maurras ? Il semble, vu la teneur des protestations, que certains n’aient retenu de lui que son antisémitisme, le réduisant ainsi à un genre de sous-Drumont[iii]. C’est sans doute un trait typique de notre époque : des gens qui ne savent à peu près rien de Maurras s’étranglent dès qu’ils lisent son nom ou l’entendent prononcer. Il y aurait cependant beaucoup à dire sur Maurras, si nous prenions la peine de le connaître un peu mieux, ne serait-ce qu’à cause de l’influence qu’il eut en son temps sur de nombreux intellectuels et hommes d’action, qui les mena sur des chemins fort divers et contribua un temps, en mal autant qu’en bien à infléchir le destin de notre pays. Il y aurait donc aussi beaucoup à dire sur l’homme et ses idées : beaucoup de mal et de bien, sans doute, à de nombreux points de vue. On trouve par exemple ceci, de Roger Nimier, dans ses Journées de lecture, alors que le sujet était encore chaud :
« Il aime à créer des mythes avec les personnages de son temps ou à les retrouver à travers eux. Le danger de ce procédé platonicien, trop subtil et trop fabuleux pour certains lecteurs qui lisent de travers comme on avale de travers (c’est-à-dire en s’étranglant), apparut finalement d’une manière dramatique. Les sages patries qu’il s’était constituées lui ont fermé les yeux sur le monde enragé des années 40. Il lui est arrivé de raisonner en philosophe grec, aveugle et sourd aux cris de l’époque, quand ses hypothèses, maniées par des fous et transformées en vérités d’Etat, servaient à tuer. Pendant l’occupation, il continuait à manier ses balances, sans savoir que les poids étaient truqués et que son antisémitisme littéraire, félibre, imbécile et d’ailleurs modéré, s’appelait ailleurs Auschwitz ou Dachau. Il est grave pour un politique d’ignorer son temps. Il est vrai que si l’époque avait compris sa politique, les choses auraient peut-être connu un cours différent. »
Tout n’est certainement pas dit dans ce long passage sur ce que Maurras peut avoir d’intéressant ou sur les reproches parfois graves qui peuvent lui être faits (d’un point de vue catholique notamment), mais retenons-en qu’un regard critique y est porté. C’est cela qui compte, et non se savoir quels noms devraient être retenus ou non dans je ne sais quel support d’une liturgie républicaine qui ne semble servir que de carburant à quelques journalistes, polémistes ou politiciens et qui, pour ma part, m’indiffère. La politique, comme la littérature[iv], appelle la critique et non l’idolâtrie ou le vomissement.


[i] Ne seront point mentionnés ici, donc, par exemple, Georges Bernanos ou Paul Morand, tous deux nés en 1888.
[ii] Il est possible de se consoler en lisant celle que le même a rédigée pour le Dictionnaire du conservatisme, récemment paru aux éditions du Cerf.
[iii] C’est dire.
[iv] On parle aussi de rayer le nom de Jacques Chardonne, mort en 1968, du fait de ses errements collaborationnistes…

samedi 27 janvier 2018

Charité bien ordonnée…

Avez-vous entendu parler de la Marche pour la vie ? Si vous ne vous informez que dans la grosse presse, il est probable que non. Sachez donc qu’il s’agit d’une manifestation annuelle entendant, par opposition à certaines dérives – réelles ou potentielles – dans le domaine que l’on s’entend à nommer bioéthique, célébrer la vie : la vie qui vient ou ne vient pas, la vie qui se donne ou qui finit. Cette année, les « marcheurs » étaient quelque quarante mille aux dires des organisateurs.
Il est évidemment des gens à qui ce genre de rassemblement ne plaît pas. Selon leur tempérament et leurs capacités (intellectuelles notamment), ces gens ont tenu à manifester leur désaccord avec la Marche pour la vie, à leur manière.
Il a été fait mention, par exemple, de l’attaque d’un car de « marcheurs » passant par Rennes par une bande d’anarchistes qui ont fait montre d’une conception particulière de la dialectique, conception qui est à la portée de leurs cervelles. Le pire, apparemment, a été évité grâce à un passager du car qui est parvenu à jeter dehors le fumigène qui était entré dans le car, lancé par un de ces charmants jeunes gens ; lequel devait juger qu’il s’agissait d’un argument décisif en matière de confrontation d’idées. Le pire ayant, donc, été évité, il est piquant d’observer que cette délicieuse jeunesse, vu certains enjeux des « débats » bioéthiques du moment, s’est faite comme souvent, à son insu, supposons-le, la plus servile auxiliaire du grrand capital, qu’elle prétend vomir[i].
Je n’ai pas vu trace de cet incident dans la grosse presse. Peut-être ai-je mal cherché ?[ii] Un autre incident, bien moins grave, a eu cependant quelques échos dans le Huffington Post[iii] et Valeurs actuelles. Il s’agit d’une tentative de perturbation de la Marche pour la vie par une poignée de Femen[iv]. Naturellement, les journalistes du Huffington Post y virent un motif d’amusement et ceux de Valeurs actuelles un motif d’indignation. Dans leur tenue de travail bien connue (et peu onéreuse), les péronnelles tendaient aux « marcheurs » des seaux en plastique, demandant un geste de « charité chrétienne » sous la forme d’un don de sperme en faveur de couples de lesbiennes.
En matière de charité chrétienne, il est évident qu’il faut en faire preuve en l’occurrence, et ce de plusieurs manières. Voici quelques pistes, que je donne pour ce qu’elles valent.
Premièrement, il n’est pas bon de pousser des cris d’orfraie devant de telles exhibitions, et encore moins d’y répondre par la violence. Ce serait faire plaisir à ces personnes, et il est des cas où faire plaisir à quelqu’un n’est pas un service à lui rendre. Et, bien entendu, la violence est mauvaise.
Deuxièmement, il faut offrir à ces légères rebelles de quoi se couvrir. Car sortir si peu vêtues en janvier peut leur faire attraper froid, bien que cette année le mois de janvier soit d’une douceur quelque peu écœurante et presque inquiétante.
Quid des lesbiennes ? Eh bien, la charité chrétienne envers elles consiste à leur suggérer de mener une vie chaste. Et, pour le reste, à avoir envers elles la même bienveillance qu’envers quiconque. Une personne ne saurait être réduite – par elle-même ou par les autres – à sa sexualité ou à ses penchants. Pourquoi ne transformeraient ou ne transfigureraient-elles pas leurs désirs en de magnifiques amitiés ?
Enfin, et pour revenir aux déplorables Femen, on ne saurait trop leur suggérer de penser, de temps à autre. C’est une activité qui est quelquefois assez agréable. Jusqu’à présent, elles n’ont réussi qu’à offrir un reflet parmi d’autres de l’hystérie contemporaine, reflet désespérément creux.


[i] Un enfant de sept ans est capable de comprendre que certaines innovations en matière de procréation et de gestation que des âmes évidemment désintéressées veulent faire passer pour généreuses, offrent la possibilité d’ouvrir de nouveaux marchés.
[ii] En cherchant mieux, on peut trouver ceci dans le Télégramme.
[iii] J’ai cru, la première fois que j’ai entendu parler de ce site d’information, qu’il s’agissait d’une publication satirique parodiant le Washington Post. Apparemment, il n’en est rien, même si je préfère ne pas me prononcer à ce sujet de manière trop téméraire.
[iv] Franchement, les Femen, ça commence à faire un peu passé de mode. Tellement 2012…

dimanche 21 janvier 2018

Louis XVII et Léon Bloy

Loin des commémorations « rondes » (il y en aura beaucoup en 2018, de nature et d’intérêt varié), pour le royaliste fidèle, le 21 janvier restera toujours particulier. Nous portons des cravates noires ou fleurdelysées, allons à des messes, tirons des mines sombres ; parfois, nous écrivons même des articles dans des blogues, c’est dire ! Bref, le sublime, le frivole, l’absurde et le sérieux se côtoient pour célébrer la mémoire de Louis XVI, assassiné ce jour-là.
Léon Bloy, dont le centenaire du décès a été l’occasion, à l’automne 2017, d’une certaine activité éditoriale, connut un temps de tels milieux. C’était après la guerre de 1870, quand Henri V revendiqua vaguement son titre légitime de roi de France. Mais c’est bien plus tard, et loin de ces milieux, qu’il écrivit Le Fils de Louis XVI, se penchant d’une manière fort originale sur la figure de Luis XVII.
En quoi rédige l’originalité de cet essai, ou plutôt de cette méditation[i] ? En son point de vue, évidemment. Bloy n’a écrit là ni un essai politique – partisan ou non – ni un ouvrage historique – sérieux ou farfelu.
Dans le domaine farfelu, on pourrait reprocher à Bloy d’adhérer aux thèses naundorffistes, lesquelles n’ont que rarement été prises au sérieux et ont été selon toute vraisemblance définitivement invalidées. Mais au fond ces thèses ne sont pour Bloy qu’un prétexte de méditer sur l’iniquité que constitue le sort de Louis XVII, ou que représente celui de Karl-Wilhelm Naundorff. Et d’accabler les Bourbons restaurés et leur suite, (in)dignes héritiers d’une dynastie qu’il abhorre[ii]. Naundorff lui-même n’échappe pas à sa sévérité[iii].
Il n’en reste pas moins qu’il put voir derrière Naundorff la figure du Pauvre, de l’Humilié[iv], victime d’une grande iniquité : roi emprisonné sans avoir commis aucun crime ni aucune erreur (à sept ans !), puis homme dont la stature encombre ses oncles et cousins qui préfèreraient le savoir mort. C’est là que paradoxalement Bloy touche à une certaine vérité à travers l’erreur naundorffiste.
Il aurait pu, du reste, éviter ce détour en considérant (ce qu’il fait d’ailleurs) que les comtes de Provence et d’Artois avaient déjà lâché leur frère bien avant sa triste fin. Quant à leur neveu, il leur suffisait de le laisser crever dans une prison pour le moins sordide, ce qui demeure le plus vraisemblable – c’était pour eux le moindre effort et d’un grand bénéfice politique, pouvant s’indigner de crimes qu’ils avaient, dans leur confortable exil, laissé commettre.
Serait-ce ces fondations peu reluisantes qui auraient condamné dès l’origine la Restauration ? Pendant cette période, toute politique, qu’elle fût ou parût sage ou folle, parut inopérante à maintenir le régime de manière durable.
Et, depuis la destitution et la mort de Louis XVI, quel régime politique authentiquement légitime avons-nous eu en France ?


[i] Oui, une méditation plus qu’un essai. Et, de grâce, pour la mémoire de Bloy, pas un pamphlet.
[ii] « Il était réservé à la gent Bourbonne d’asseoir sur le trône de France les rois sultans, monstruosité que l’habitude seule empêche de voir. »
[iii] « Avec tout cela, aussi peu doué que possible et, comme la plupart des Bourbons, incapable d’idées générales, ce qui implique une déchéance de la raison pouvant aller jusqu’aux confins de l’animalité. »
[iv] « Quelle belle chose ! Le fils de Louis XVI, le Louis XIV, d’Henri IV, bourgeois prussien ! Le légitime héritier du vainqueur de Marignan, du chevalier du Camp du Drap d’or, remontant la pendule détraquée du bourgmestre pour laquelle une souillasse de Poméranie est venue le relancer jusqu’à trois fois ! »

dimanche 14 janvier 2018

A Modiano, Modiano et demi

Souvenirs dormants (Patrick Modiano)
Le prix Nobel de littérature est une institution dangereuse. Depuis le temps – bientôt cinquante ans – que Patrick Modiano était un immense jeune homme racontant avec de timides balbutiements les tâtonnements de ses doubles romanesques dans une brume de souvenirs avec souvent pour seul viatique un vieux carnet d’adresses, le voilà devenu depuis trois ans et des poussières un vieux monsieur couvert d’honneurs pour l’ensemble de son œuvre. Dès lors, on ne peut ouvrir un opus du désormais grand homme sans quelque crainte : sera-ce le livre de trop ? N’aurait-il pas dû se taire, pour ne point écorner l’image de maître qui est dorénavant la croix qu’il doit porter ? En somme, le voilà empaillé, plongé dans le formol, voire enterré – certes en grande pompe.
Les détracteurs de Modiano nous diront que cela ne change rien, vu qu’il écrit toujours la même chose depuis au moins quarante ans[i]. Cela n’est pas entièrement faux, mais les fantômes qu’évoque Modiano ont leur charme, ce qui fait que l’on revient volontiers les visiter, ou en visiter de nouveaux qui ressemblent curieusement à leurs prédécesseurs…
Ni les détracteurs de Modiano ni ceux – dont je suis – qui sont sensibles à son charme sans en être totalement dupes ne seront déçus à la lecture de Souvenirs dormants. Au fil des noms notés dur divers calepins, le narrateur évoque, plus qu’il ne les raconte, ses relations avec une certaine Geneviève Dalame, vers 1965… Il y a évidemment de fausses pistes, tout un monde interlope de déclassés, de mages, de voyous et d’artistes ratés, ainsi que des souvenirs désagréables.
Seulement, les noms et les situations mettent la puce à l’oreille : tout cela, Modiano l’a déjà raconté, et pour de bon. Il semble ici avoir touillé la matière de plusieurs de ses romans, principalement parmi les derniers. Dans ce cas, c’est un peu paresseux, et nous devons déplorer la mort de Patrick Modiano, assassiné à coups de récompenses par l’Académie suédoise. Ou alors il a feint de dévoiler le procédé par lequel, à partir d’une matière concentrée, il créée celle de plusieurs romans, certes fort semblables les uns aux autres, mais avec toujours une petite différence : il suffit de combiner les affaires, de lier tel et tel personnages… Et dans ce cas, c’est peut-être une manière habile de clore un cycle, en prétendant vendre la mèche.
Clore un cycle, pour se taire ou pour en ouvrir un neuf : on signale la parution de Nos débuts dans la vie, pièce de Théâtre signée Modiano. Ne l’ayant pas lue, j’ignore si elle confirme mon hypothèse.
Jeux de dame (Thierry Dancourt)
« Si tu apprécies l’atmosphère des romans de Modiano, tu devrais essayer ceux de Thierry Dancourt », me disait à peu près, cet automne, un ami. Justement, cet automne est paru son quatrième roman, Jeux de dame[ii]. Le conseil est redoutable : s’il permet de savourer un roman bien écrit, agréable à lire, d’une intrigue bien ficelée, il présente le risque d’une déception.
Dans Jeux de dame, un homme employé à trier et classer les archives du Palais des colonies se lie d’amitié, et bientôt plus, avec une femme aussi mystérieuse qu’apparemment maladroite ou étourdie… Nous sommes en 1961, nous verrons le XIIe arrondissement de Paris, Berlin et d’autres lieux ; plusieurs épaisseurs de masques couvrant les visages des personnages, aussi, et les détours que prennent parfois les tromperies familières aux espions. Tout est en place en effet pour une modianesque errance. Cependant, quelques détails coincent, qui placent ce roman à un niveau inférieur à ceux de Modiano.
Premièrement, la narration peine à adopter un point de vue : est-ce celui de Pascal, l’archiviste, celui de Solange, espionne qui a tant brouillé les pistes qu’elle s’y perd un peu elle-même ? Ou celui de marc Jeanson, supérieur et amant de Solange, toujours préoccupé d’elle ? Voire des trois ? L’auteur ne prend pas parti, il hésite peut-être. Le point de vue de Pascal eût pu être le plus intéressant à adopter, dans ce qui est plus la recherche ou l’identification de Solange qu’une intrigue mêlant amour et espionnage. Cette intrigue eût pu justifier la multiplication des angles, l’alternance des récits, mais elle n’est qu’un prétexte. Le vrai sujet du roman est bien Solange.
Deuxièmement, tout est trop net. Adopter un point de vie une fois pour toutes eût été une manière intéressante d’introduire le tâtonnement, l’hésitation quant à la personne de Solange et de les faire partager au lecteur. Ce que sait fort bien faire Modiano – et qui fait le chare de ses romans, que l’on finit par confondre un peu tous.
Troisièmement, cette netteté et la neutralité du narrateur omniscient, combinées à une action située précisément en 1961, donnent l’impression d’un roman historique, d’une reconstitution en costumes où certains détails sont fournis avec une insistance qui n’est guère utile, sauf peut-être pour donner un certain genre, un certain charme d’époque aux personnage, à Solange surtout, dont nous savons qu’elle fume des « State Express 555 » et qu’elle roule en Volvo P1800. A propos de voitures, Thierry Dancourt doit être amateur : dès qu’un véhicule apparaît, nous en connaissons le modèle ; c’est une galerie d’époque : Alvis TD 21, Lancia Flavia, Ford Zephyr… Ici se pose un problème moins futile qu’il ne pourrait paraître : comment Solange pourrait-elle posséder début 1961 une Volvo P1800, alors que ce fort joli coupé ne fut commercialisé qu’à partir de la fin de cette même année ? Souci exagéré du détail, m’objectera-t-on. Pas tout à fait : cette erreur, du genre de celles que l’on fait parfois dans des reconstitutions historiques pourtant appliquées, serait fort bien passée dans un récit à la Modiano, à la première personne, avec quelques bégaiements, tâtonnements, hésitations sur l’époque, les personnages, l’aventure ou l’anecdote dont il est question…
Jeux de dame reste donc en-deçà d’un grand roman. Mais on peut y voir un divertissement de qualité, non dénué d’un certain intérêt.


[i] On aurait pu, en somme, lui décerner le prix Nobel de littérature il y a quarante ans. C’eût été une mort pour le moins prématurée. Que l’on songe, dans un autre registre, au prix Nobel de la paix décerné à un Barack Obama encore relativement neuf. Qu’a laissé M. Obama ? Le souvenir d’un brave homme, intelligent, élégant et ne manquant pas d’une certaine éloquence. Et c’est à peu près tout (ce qui fait, reconnaissons-le, un contraste saisissant avec son successeur).
[ii] Je précise que je n’ai lu aucun des précédents, Hôtel de Lausanne (2008), Jardin d’hiver (2010) et Les Ombres de Marge Finaly (2012), tous publiés ainsi que le dernier à la Table ronde.

dimanche 7 janvier 2018

Drieu, Paulhan : deux pôles qui ne s’ignorent pas

On trouve tout dans les correspondances d’écrivains : des poses pour la postérité, des flatteries, des insultes, des marques sincères d’estime, voire d’amitié, des affaires courantes d’édition, des piques et des ragots aussi. Parfois même des considérations d’ordre littéraire. Tous ces ingrédients, avec un dosage varié, font les délices ou l’écœurement de leurs lecteurs.
C’est cependant une impression différente que provoque la lecture des quelques 175 lettres qu’échangèrent Pierre Drieu la Rochelle et Jean Paulhan entre 1925 et 1944. La couleur est annoncée dès la (belle) couverture de cette correspondance, parue en 2017 aux éditions Claire Paulhan : « Nos relations sont étranges », constat fait par Drieu dans une lettre à Paulhan de novembre 1942. Ce constat n’a rien d’étonnant : tout oppose, semble-t-il du moins, les deux hommes.
L’un, Drieu, est un lyrique épris de lucidité[i], incertain de son talent et de sa vocation (littérature ou politique ?) ; il est passé par le surréalisme[ii], le fascisme et la collaboration, avant, au moment de se suicider, de se pencher sur des considérations spirituelle plus ou moins orientales, plus ou moins confuses aussi, sans paraître se rendre compte du chef d’œuvre qu’il est en train d’écrire et qu’il n’achèvera pas[iii].
L’autre, Paulhan, intimide encore un peu, près de cinquante ans après sa mort. Ecrivain réputé abscons (à tort ou à raison : on n’en sait souvent rien, n’ayant osé le lire), il est perçu comme une sorte de grand prêtre de la NRF et des éditions Gallimard, sans qui rien ne se fait[iv]. Il sera résistant, et pas pour rire, ce qui n’est sans doute pas pour rien dans l’élégance qu’il manifestera après la Libération quant aux questions liées à l’Epuration…
Le gros de la correspondance entre ces deux pôles date d’ailleurs de l’Occupation, tant il est vrai que nous n’avons pas affaire à deux hommes ordinaires. Auparavant, ce sont des échanges entre deux acteurs de la vie littéraire, non sans quelques nuages, dont le plus gros se nomme Louis Aragon.
Comme Paulhan semble présider aux destinées de qui gravite autour de la NRF et des éditions Gallimard, on devine un Drieu demandeur, interrogatif, révolté parfois. Et prêt à recevoir les sentences du juge Paulhan lorsqu’il s’agit de critiquer et de corriger ses manuscrits. A ce titre, la lettre de Paulhan du 23 mai 1939 comporte quelques sévères « coups de règle sur les doigts » à un Drieu qui s’est laissé aller à quelques lourdeurs ou facilités dans certains passages de Gilles. Les deux savaient depuis longtemps à quoi s’en tenir de ce côté-là, Drieu ayant écrit à Paulhan dès octobre 1931 : « Je suis infiniment sensible à vos critiques, je les souhaite bien qu’elles me fassent mal. »
Dans les années 1930, Drieu se politise de plus en plus, et l’on peut voir s’esquisser des divergences croissantes entre Paulhan et lui, de celles qui les feront basculer après le désastre de 1940 dans les deux camps opposés que l’on sait. On pourrait y voir un motif de rupture définitive…
Or il n’en est rien : Drieu et Paulhan auront bien une grosse fâcherie en 1940, mais ce sera en mai, à cause du sommaire d’un numéro de la NRF et d’un article d’Aragon. Toujours le même nuage dans le ciel de Drieu, qui finit par lasser, voire irriter Paulhan : « C’est, bien entendu, votre droit de quitter la Revue. Mais ne cherchez pas à me convaincre qu’il s’agit ici de l’écrivain Drieu ou de l’homme politique Drieu. Non, c’est simplement l’ennemi personnel d’Aragon qui parle. / Je dois vous avouer que cette vieille querelle me paraît, en ce moment, plutôt frivole. »
Or que se passera-t-il pendant l’Occupation ? Paulhan mettra en silence la NRF avant de consentir à sa reparution, pour préserver les intérêts de la maison Gallimard. Mais pas question de la diriger ! C’est Drieu qui s’en chargera, à la demande des autorités d’occupation.
Il naîtra alors une certaine forme, sinon de complicité, de connivence entre les deux hommes, Paulhan n’étant jamais loin, en coulisses, pour prodiguer des conseils et recommander des textes et des auteurs à Drieu. On pourrait croire assister à de simples opérations d’arrière-cuisine littéraire et éditoriale, mais il faut tenir compte du fait que Paulhan, bientôt, dirigera les Lettres françaises clandestines[v]
Les positions respectives du désormais collaborateur et du désormais résistant étant maintenant claires (ou presque), il est temps pour eux de s’entendre en matière de littérature, ou du moins d’essayer. Quant aux discussions politiques, elles ne manquent pas, mais elles ressemblent plus à une joute entre deux esprits opposés, voire ennemis, mais qui s’estiment.
La NRF « occupée » cessera de paraître en 1943, lorsque Drieu en démissionnera. Si les discussions politiques entre Drieu et Paulhan sont courtoises dès qu’elles ne touchent pas au sommaire de la NRF, lorsque les deux domaines se mêlent, les difficultés, les conflits surviennent. Inévitablement, ainsi que l’aigreur des lettres échangées à ce moment précis. Deux lettres seulement suivent cet échange : elles sont de Drieu, exprimant à Paulhan sa reconnaissance entre deux tentatives de suicide ; la dernière n’est qu’un billet hâtivement griffonné, où l’on peut lire que Paulhan a été « très chic » pour lui, et que « ça ne [l]’a pas étonné ». Paulhan ne pourra pas grand-chose pour lui cependant. Trop compromis, trop égaré (par lui-même bien souvent), trop désespéré aussi, Drieu finira par ne pas se rater.
Paulhan lui rendra aussitôt hommage dans une Brève apologie pour Drieu, qui ne sera publiée qu’en 1968… Témoignage d’amitié ? Peut-être pas. Plutôt d’estime, de bienveillance et, probablement de reconnaissance[vi].


[i] Etre ainsi épris de lucidité n’exclut pas, de temps en temps, d’être un amoureux éconduit de celle-ci. Ce qui peut susciter des engouements hasardeux et encore plus décevants.
[ii] On le voit, prenant la pose dos à dos avec André Breton, sur une photographie de 1922 prise par Man Ray.
[iii] Ce sont les Mémoires de Dirk Raspe.
[iv] Quelques reproductions de ses lettres donnent à voir une écriture fort lisible, celle de quelqu’un qui a des instructions claires à donner. En comparaison, celle de Drieu, fort belle d’ailleurs, évoque souvent la hâte…
[v] Bien avant que cette publication ne devienne un organe « culturel » du PCF…
[vi] Témoignée dès 1941, alors que Drieu était intervenu pour éviter à Paulhan de gros ennuis liés à ses activités clandestines : « Je crois bien que c’est à vous seul que je dois d’être rentré tranquillement ce soir rue des Arènes. Alors, merci. Je vous embrasse. »

mardi 26 décembre 2017

Relectures, sur des pistes

J’avais évoqué ici il y a quelques mois quels désirs de relectures pouvait éveiller la lecture du Déjeuner des barricades de Pauline Dreyfus : les premiers romans de Patrick Modiano, aussi baroques que coupants, puis les premiers de Roger Nimier, dont certains éclats et certaines arêtes pourraient constituer comme une annonce de la première manière (la meilleure, à mon goût) de Modiano.
Naturellement (je l’affirme au risque de radoter), relire un roman que nous admirons – ou qui nous a laissé un souvenir admiratif – est une entreprise analogue à celle par laquelle nous décidons d’aller revoir un paysage (ville ou campagne) que nous aurions quitté depuis longtemps, voire de retrouver une personne perdue de vue. Les mots, les lieux, les personnes aussi, nous retrouvent comme nous sommes, comme nous avons changé. Notre sensibilité, fatalement, a évolué, pour toutes sortes de raisons, bonnes ou mauvaises. Nous ne percevons plus les mêmes couleurs, les mêmes proportions, ni les mêmes traits. D’où le risque d’être déçu, mais aussi la chance de découvrir des beautés jusque-là négligées.
Le jeune Modiano, celui de La Place de l’Etoile et de La Ronde de nuit, ne bouge guère : il nous égare toujours dans une nuit où il devient difficile de distinguer les collaborateurs et les résistants, les juifs et leurs persécuteurs ; dans un Paris occupé, distordu par la nuit ou le cauchemar, le narrateur, mêlé à toutes ces catégories, ne sait plus trop lui-même à laquelle il appartient, peut-être à toutes, à la fois ou successivement. La rage, la cruauté, la peur et la tendresse nous attaquent sans trop prévenir, sous un vernis de cynisme.
Ces ingrédients sont peut-être ceux dont use, quelque vingt ans plus tôt, le jeune Roger Nimier. Le résultat est tributaire du dosage, bien entendu, ainsi que de la manière. L’Etrangère, pour commencer, met en scène le penchant que ne peut assouvir un jeune homme morose, taquin et bourré de littérature pour une jeune Tchèque, tout juste mariée et de passage… Pour ne point être dupe de ce malheur – immense ou minuscule – l’auteur-narrateur lui donnera des couleurs comiques, tragiques ou cruelles, liées par une solide autodérision. C’est délicieux, les drames de l’histoire ont leur place aussi, mais le coupant n’y est pas encore : quelques égratignures tout au plus.
Modifier le dosage, voilà le secret : Nimier s’y applique dans Les Epées, sortant pour de bon de lui-même pour créer l’étonnant François Sanders, personnage des plus ou des moins recommandables selon la facette qui nous sera montrée. Et là, nous nous coupons souvent, François Sanders aussi, probablement, qui nous assène au passage un aphorisme farfelu, définitif et pas si bête sur la politique et ses séductions :
« Les boîtes de conserve vides, à la semblance des dictatures, sont agréables à regarder – mais à l’usage elles se révèlent d’un caractère blessant. Tandis que les épluchures de légumes, si elles sentent aussi mauvais que les républiques, au moins peut-on s’y habituer. »
Suivons notre piste : « l’odieux et séduisant Sanders » refait son apparition dans Le Hussard bleu, sur une période éludée au milieu des Epées. Est-il encore au centre de ce roman ? Peut-être pas. On pencherait plus pour le tendre cavalier Saint-Anne[i] ou certaine jeune femme allemande… Peut-on être sûr de quoi que ce soit dans ce roman où la multiplicité des facettes ne réside pas tant dans chaque personnage que dans la succession des points de vue, chacun succédant à l’autre pour tenir le poste de narrateur ? L’explosion est rendue sensible par les variations du style, d’un Nimier multiple (Sanders / Saint-Anne) à divers pastiches parfois poussés à l’extrême ou à la caricature – Proust, Céline, Ernst von Salomon[ii], et pourquoi pas Joyce, dans le dernier monologue de Florence. Il ne faudrait pas seulement y voir une vitrine étourdissante des talents de Nimier – celui d’écrivain bifide et celui de pasticheur –, ce qui serait aussi magnifique que vain. Chaque personnage  - chaque narrateur – a sa place pour vivre et respirer, du nationaliste allemand frustré, exalté et cynique au brigadier Casse-Pompons, mouche du coche geignarde perdue dans la grande histoire, en passant par un des colonels les plus scrogneugneu et culotte de peau de la littérature française.
En 1967, une traduction tchèque du Hussard bleu parut en Tchécoslovaquie. C’était l’année où parut dans le même pays le premier roman de Milan Kundera, La Plaisanterie. Par bien des aspects, on serait tenté de rapprocher les deux romans : deux successions de narrateurs différents, exposés à l’histoire. Seulement, Kundera acheva l’écriture de La Plaisanterie en 1965. Au premier abord, l’histoire et la politique sont au premier plan, toute l’intrigue tournant autour de Ludvik, militant communiste humilié par le régime qu’il avait soutenu, avide d’une petite revanche toute personnelle qu’il mettra quinze ans à prendre… ou non.
Or l’histoire, la politique, la vie dans un régime totalitaire, tout cela pourrait ne constituer qu’un cadre auquel, certes, nous qui n’avons pas connu la vie dans un pays satellite de l’URSS accordons une importance qui ne serait pas celle voulue par Kundera ni celle perçue par un lecteur tchécoslovaque de 1967. Après tout, une bonne manière pour un écrivain d’être crédible consiste à faire vivre ses personnages dans un monde qui lui est familier.
Ce détachement du politique permet de percevoir une intrigue où la vengeance et sa vanité – au travers du personnage principal se confrontent aux possibilités – vraies ou fausses – du pardon, au travers de personnages apparemment secondaires tels que Kostka ou Lucie (quoique cette dernière n’accède jamais au statut – temporaire – de narrateur[iii]) ; où s’entrelacent aussi un grand sérieux et une réjouissante cocasserie. Quant à la politique, au régime totalitaire… Eh bien, il est possible d’y voir un prétexte pour dépeindre les arrangements, les compromissions, les enthousiasmes, les incohérences ou les hypocrisies des différents personnages. Leur courage ou leurs interrogations aussi, parfois. Et c’est passionnant, bien plus qu’une simple peinture un peu satirique de la vie en Tchécoslovaquie, entre 1949 et 1965.
Il faut dire, à la décharge de ceux qui se seraient égarés sur la piste de la satire politique (ou plutôt limités à celle-ci), que Kundera ne nous aide à comprendre tout cela que dans une postface, qui ne manque pas d’un certain sel en ce qui concerne la découverte – amusée ou consternée – par l’auteur de la traduction française de son œuvre. Cela peut faire penser à l’agacement qu’éprouva plus d’une fois Vladimir Nabokov en tombant sur les traductions dans diverses langues de ses romans.
Encore une piste ? La littérature est décidément pleine de portes.


[i] Echo des naïvetés exquises de L’Etrangère ?
[ii] Volontairement mal digéré, semble-t-il, pour un effet à la fois tragique et grotesque.
[iii] Point commun qu’elle a avec Rita, l’Allemande du Hussard bleu.

mardi 19 décembre 2017

Apothéoses contemporaines

Considérons deux hommes à qui leur activité aura conféré un certain statut et ayant atteint récemment les limites de leur séjour ici-bas.
Le premier était un de ces écrivains que d’aucuns trouverons comme il faut, voire dans la bonne moyenne : académicien, bien né, longtemps titulaire d’un rond de serviette dans un magazine des plus convenables, auteur couronné de succès… C’était aussi un « bon client » pour la radio et la télévision : peut-être beaucoup retiendront-ils de lui, plutôt que ses talents d’écrivain, ses charmes de causeur, son humour, une certaine lucidité quant à sa position dans l’histoire des lettres ; le plaisir aussi qu’il semblait prendre à la conversation, goûtant les mots, les retenant un temps en bouche comme on le fait d’un bon vin… Ajoutons, pour ses apparitions télévisées, une tenue élégante et un regard bleu et vif qui, auprès des dames, compensait peut-être une taille un peu courte. Mais ne nous attardons pas sur le physique ni sur la vie privée de Jean d’Ormesson.
A peine la presse lancée dans un niagara d’éloges funèbres, le second décédait. Celui-là était d’un autre genre : comme un vieux petit garçon d’après-guerre ayant du mal à se situer et s’étant trouvé – peut-être – une identité dans le culte d’une Amérique rêvée : motos, Los Angeles, grosses voitures, route 66, rock n’roll… Au point de prendre, au seuil d’une longue carrière de chanteur, un nom de scène qui faisait « américain ». Ce qui étonnait chez Jean-Philippe Smet, dit Johnny Hallyday, c’est la capacité de durer, en une permanente mue, de celui qui eût pu n’être qu’un chanteur yéyé de plus, ainsi que le mélange de mégalomanie et de simplicité dont il donnait l’impression. Au fond, ce qu’il fit durer – et ce qui le fit durer – est peut-être l’énergie, l’engagement, la sincérité avec laquelle il perpétua l’esprit yéyé. L’esprit yéyé ???? Mais oui, un culte du toc, d’une Amérique de carton-pâte, dont Johnny Hallyday fut en quelque sort le grand prêtre, voire l’archevêque[i].
Naturellement, il ne sied pas d’ironiser sur ces deux défunts. Ces deux hommes sont pleurés par leurs proches et aussi par leurs admirateurs. Et il ne m’appartient pas – pas plus qu’à quiconque – d’évaluer les profondeurs des âmes de ces deux hommes. La moindre des choses est de souhaiter la paix à ces deux âmes. C’est d’ailleurs au moins en partie le sens des obsèques religieuses qui ont été célébrées pour chacun d’eux.
Ce qui m’a surpris en revanche, voire amusé, c’est l’espèce de deuil national qui a été presque décrété pour ces deux hommes. Il faut bien parler d’espèce de deuil et de presque décrété. Il a été question, outre les obsèques religieuses, d’hommage national pour Jean d’Ormesson et d’hommage populaire pour Johnny Hallyday, les deux étant présidés, en quelque sorte, par l’auguste et jupitérien M. Macron. Hommages d’une forme d’ailleurs inédite, semble-t-il. Comme si Jupiter, enfin parvenu à sa place, pouvait décider de qui avait droit à une apothéose.
(Les mauvais plaisants auront pu redouter un instant que M. Macron, dans sa frénésie du simultané, dans son et en même temps permanent, n’admît sur les flancs de son Olympe Johnny d’Ormesson[ii]. Mais il n’en fut rien. Laissons là les mauvais plaisants.)


[i] Les photos de lui dans ses vieux jours le montrent souvent dans des tenues sombres, avec une espèce de croix pectorale…
[ii] Jamais à court de révélations essentielles, les journalistes ont déniché un arbre généalogique révélant la parenté – lointaine – entre Jean Bruno Wladimir François de Paule Lefèvre d'Ormesson et Jean-Philippe Smet. Ils eussent pu se contenter d’observer que Smet, c’est Lefèvre en flamand.

lundi 11 décembre 2017

Joyeux Léon !

Faut-il encore joindre ma voix au chœur – déjà d’ancienne fondation – des lamentations sur ce que le monde moderne a fait de Noël ? Bien évidemment, les dégueulis de mièvrerie et le tapage mercantile dont nous sommes envahis dès le début de l’Avent me révoltent, comme tout chrétien normalement constitué. Entendre des haut-parleurs éructer des Petit Papa Noël et des Jingle Bells ou avoir vent de « calendriers de l’Avent » où chaque case renferme un bon de réduction dans un hypermarché[i], voilà qui naturellement me donne envie d’organiser des distributions de gifles. Mais bon, j’ai mieux à faire.
Il arrive par ailleurs que des industriels renoncent à inscrire Noël sur les étiquettes des produits spéciaux dont ils entendent inonder le marché à cette saison. C’est, paraît-il, dans certains pays, le cas d’une grosse brasserie belge. Certains s’en sont offusqués, voyant dans cette décision un triomphe du laïcisme, voire une manœuvre destinée à complaire aux musulmans (avec de la bière, enfin, bon…). D’autres, chrétiens revendiqués eux aussi, s’en féliciteraient presque : c’est toujours une annexion de moins (oh, parmi des milliers qui demeurent) de Noël par la consommation[ii]. Je ne suis pas loin de partager leur avis[iii].
Le risque, après tout est grave. A un tel point qu’il est des chrétiens, et même des prêtres pour envisager de ne plus utiliser le nom de Noël, tant il a été sali et abâtardi par les zélateurs de Mammon. C’est paraît-il le cas d’un prêtre irlandais qui s’est récemment exprimé en ce sens. Si je comprends la lassitude de ce prêtre, je ne peux l’approuver. Après tout, devant les marchands du temple, Jésus n’a pas dit : « puisque c’est comme ça, je rentre à la maison »…
Evidemment, pour un chrétien, les autres noms ne sauraient manquer, à commencer par la Nativité de Notre Seigneur Jésus-Christ, pour ne citer qu’un exemple assez explicite. Chez les laïcards, la chose est plus difficile : ceux qui parmi eux ont de (louables) idées « sociales » sont eux aussi écœurés par l’invasion de tout par le marché ; mais ils craignent aussi l’eau bénite, les pauvres. Certains, à Poitiers par exemple, ont décidé de fêter Léon à la fin de l’année. J’ignore si des anticléricaux irlandais auront eu l’idée de célébrer Samtsirhc, ce qui aurait pour nous, vu de loin, le charme d’une hypothétique sonorité gaëlique.
En tout cas, je veux bien aussi fêter Léon s’il s’agit de sortir dans la rue et de gifler les oreilles des passants en lisant à haute voix les œuvres de Léon Bloy.
Dans ce cas, et dans ce cas seulement, je crierai bien volontiers : joyeux Léon !


[i] En toute saison, le mercanti n’a qu’une idée : traire la vache. Qu’elle soit grasse ou maigre.
[ii] Même si je ne refuserai certainement pas que l’on me serve à Noël un verre de quelque bonne et onctueuse bière brune  issue de quelque brasserie artisanale…
[iii] Voir ici, par exemple, chez Phylloscopus.

dimanche 3 décembre 2017

Le sexe des genres

Il serait peut-être exagéré de prétendre que jamais autant qu’à notre époque la frontière entre les causes de franche hilarité et celles de consternation n’a été aussi mince. Peut-être, dis-je bien. Ainsi, on apprenait récemment que des élues dites écologistes du conseil de Paris avaient proposé de modifier le nom des « journées du patrimoine » pour en faire les « journées du matrimoine et du patrimoine ». Comme toujours, la modernerie n’en finit pas de renouveler son stock d’occasions de se tenir les côtes. En quelques jours, certains ont eu le loisir et le talent de mettre en évidence la cocasserie de ce genre de bêtise[i].
Soit, rions un bon coup (cela en vaut la peine), et puis haussons les épaules ? Presque. Ce genre d’imbécillité pose des problèmes peut-être graves.
D’abord, celui de l’hystérie féministe. Que des femmes soient plus souvent que des hommes victimes de violences, d’injustices ou tout simplement de condescendance, cela semble un fait. C’est déplorable, et il convient non seulement de s’en indigner, mais aussi de corriger autant que possible ces tristes réalités. Mais comment le faire lorsque quelques précieuses ridicules viennent encombrer les débats avec leurs futilités ? Bon, l’hilarité est si générale en l’occurrence que l’affaire a de fortes chances de rencontrer vite sa destinée de courant d’air.
Ensuite, celui de l’écologie politique. Que cette proposition émane d’élues encartées au parti nommé Europe Ecologie – les Verts donne une idée assez claire de l’imposture que représente ce parti. L’impression est celle d’un ramassis de snobs progressistes qui pensent avoir mieux à faire que de s’intéresser à de vraies questions écologiques. Il y en a de nombreuses à poser à Paris ; ce sont des questions sérieuses, parfois urgentes, qui méritent mieux que les opérations de com’ souvent désastreuses de Mme Hidalgo.
Il semble d’ailleurs qu’un peu partout on se sente pressé d’obéir à la mode plutôt qu’à sa mission essentielle. Il appert, par exemple, dans un tout autre ordre que ce qui précède, que l’Eglise suédoise (de confession luthérienne) proposerait dans son nouveau missel des formulations évitant de mentionner Dieu avec des formes trop masculines. Selon ce que j’ai compris, certaines tournures permettraient d’éviter aux pasteurs que cela gênerait d’employer des mots comme Seigneur (Herre en suédois) ou Père (Fader en suédois). Contrairement à ce que de petits êtres caricaturaux (identitaires luthériens[ii], progressistes qui considèrent hâtivement la Suède comme leur seconde patrie sans y avoir jamais mis les pieds, journalistes) ont pu affirmer (pour s’en offusquer, s’en émerveiller ou s’amuser du pittoresque de la chose), l’usage du désolant pronom « neutre » hen (ou plutôt Hen, s’il s’agit de Dieu) n’a pas été envisagé. Certains pasteurs suédois ont néanmoins exprimé quelques inquiétudes : quid de la sainte Trinité, commune à tous les chrétiens ? N’est-ce pas là une manière un peu légère de se séparer des autres confessions chrétiennes ? L’Eglise suédoise a cependant précisé qu’une bénédiction pourrait toujours être prononcée au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, mais qu’elle pouvait aussi l’être au nom du Dieu trine… Que de complications et de vaines disputes en perspective !
On pourra me faire plusieurs objections :
Premièrement, dans la vie de toute Eglise, il est nécessaire de temps à autre de faire des réformes. D’ailleurs, dans l’Eglise catholique, la traduction française du Notre Père[iii] vient de subir une mise à jour, désormais en usage dans les pays francophones. Certes, mais dans ce cas précis cette mise à jour a été jugée nécessaire pour lever une ambiguïté dans le texte d’une prière essentielle. Il ne s’est point agi de céder à un genre d’esprit du temps.
Deuxièmement, de quoi est-ce que je me mêle, étant catholique ? Eh bien, je me fais du souci pour mes frères luthériens suédois, voilà tout ; je n’ai pas envie de répondre à la manière de Caïn : « suis-je le gardien de mon frère ? ». En l’occurrence, je suis triste de voir une Eglise à laquelle je n’appartiens pas paraître se soucier de choses futiles plutôt que du salut de l’âme de chacun, tout en risquant de s’épuiser dans des disputes.
Troisièmement : soit mais dans ce cas, pourquoi ne pas inviter les luthériens suédois à « redevenir » catholiques ? Cela, il faut le demander aux catholiques suédois. Ils répondront certainement que les portes de leurs églises sont ouvertes, mais que nul catholique ne peut forcer quiconque à les franchir.
(Mais évidemment je préfèrerais voir ces deux anecdotes demeurer ce qu’elles devraient être, à savoir de bonnes blagues…)


[i] Comme David Desgouilles, ici. Observons que remplacer la maire de Paris par la paire de Maris affolera les complotistes, qui y verront une tentative à peine masquée de promouvoir l’ouverture du mariage aux femmes polyandres.
[ii] Ils ont aussi les leurs.
[iii] Laquelle a donné lieu aux enthovenesques élucubrations que l’on sait. Mais que M. Enthoven soit pardonné, ayant fait amende honorable.

samedi 25 novembre 2017

Le caporal épinglé ?

On a récemment prêté à Mme Agnès Buzyn, ministre de la santé, une velléité de bannir le tabac du cinéma français, ou tout au moins de prendre « des mesures fermes ». L’intéressée a démenti, mais le soupçon demeure. Il existe paraît-il des ligues pour s’indigner de voir des personnages fumer dans les films. Cela inciterait les spectateurs à fumer.
Or fumer nuit à la santé, ce que nous savons à peu près tous, que nous fumions ou non. Si les noms de Virginie, Maryland, Havane, Saint Domingue, voire caporal ou scaferlati, en font rêver certains, ils font aussi tousser tout le monde. Observons que ceux qui reprochent à l’idée prêtée à Mme Buzyn d’être une intrusion de la morale dans l’art se trompent : il s’agit bien plutôt d’hygiène. Dans la même logique, la crasse, la poussière, les voitures à moteur thermique et les mauvaises habitudes alimentaires devraient disparaître de nos écrans. Sans parler des tenues trop légères, qui risquent de donner aux spectateurs des désirs d’attraper froid.
Où je rejoins ceux dont je prétendais dénoncer plus haut l’erreur, c’est que de l’hygiène à la morale, il n’y a qu’un pas : si montrer au cinéma des personnages au comportement peu hygiénique nuit à la santé, alors montrer des personnages au comportement répréhensible pourrait aussi bien être répréhensible. On ne saurait, du reste, se limiter à la morale : après tout, le moral compte aussi ; pourquoi ne pas interdire tout film où se produirait un malheur ? Où paraîtrait l’imperfection qui frappe le monde et les hommes qui l’habitent ? C’est parfois un peu déprimant, et il n’est pas gentil de montrer des choses déprimantes.
Il siérait d’ailleurs d’étendre cette interdiction au théâtre et à la littérature. Qu’en résulterait-il ? Vraisemblablement, l’impossibilité de toute intrigue, même la plus simplette, de toute drôlerie, de tout drame et de toute tragédie. Tout cela ne repose en fait que sur l’imperfection ou l’adversité, ne serait-ce que momentanée. En résumé, tout récit, même édifiant, serait impossible. Il ne resterait plus qu’à filmer, représenter ou raconter l’histoire d’un caillou posé sur un rocher assez stable pour lui éviter une malencontreuse chute, laquelle pourrait avoir des conséquences désagréables. Cela aurait peut-être le charme minimaliste que l’on prête au zen, du moins tel que l’on se l’imagine en Occident. Trois minutes de la vie d’un écureuil seraient déjà trop violentes (les écureuils amassent des noisettes et font subir de terribles supplices aux pommes de pin pour en extraire les pignons, supplices que je préfère ne pas détailler, de peur d’incommoder les natures délicates).
Sinon, il est permis de faire remarquer aux censeurs hygiénistes qu’il importe de distinguer le récit ou la mise en scène d’une part et la réalité de l’autre. Tout ne peut pas être montré ni même raconté, bien entendu, mais la question reste celle du goût, du style ou encore de l’intention. En général, une œuvre intéressante ne se perd pas dans la complaisance.
Pour rassurer nos nouveaux censeurs, précisons que Le Caporal épinglé n’est pas le récit d’une interminable tabagie. Caporal est aussi un grade dans l’armée. Cependant, reconnaissons que Jacques Perret fut par ailleurs l’auteur d’un Rapport sur le paquet de gris

mercredi 22 novembre 2017

Pathétique Enthoven

Ecoutez-vous Europe 1 ? Pour ma part, non, la vie étant courte. C’est donc par des voies détournées que j’ai appris la teneur d’une chronique livrée par M. Raphaël Enthoven, « philosophe » (c’est-à-dire professeur d’histoire de la philosophie, en fait) le mardi 21 novembre. Il y est question de la nouvelle traduction du Notre Père, que nous dirons (ou que nous « ânonnerons » selon M. Enthoven) lors des messes à partir du 3 décembre. Dans cette nouvelle traduction, « ne nous soumets pas à la tentation » est remplacé par « ne nous laisse pas entrer en tentation ».
Qu’en a dit M. Enthoven ? Ce qui suit :
« Vous avez remarqué la ligne que l’on a changé. Ne nous soumets pas à la tentation. Le problème, ce n’est pas la tentation, c’est qu’on a supprimé le verbe soumettre, on a ôté du texte, l’idée de soumission. […] La première chose qu’on sait de l’islam, le seul truc que croient savoir les gens qui n’y connaissent absolument rien, c’est que islam, dit-on, cela signifie soumission. La suppression inutile du verbe soumettre est juste à mon sens une façon pour l’Église de se prémunir contre toute suspicion de gémellité entre les deux cultes. Et les paranoïaques de l’islamophobie qui passent leur temps à la traquer chez les Républicains exemplaires feraient bien de tendre l’oreille pour une fois dans la bonne direction, parce que ce qui se joue là sournoisement contre l’islam crève les tympans quand on tend l’oreille. À compter du 3 décembre prochain, tous les fidèles francophones qui diront le Notre-Père ânonneront quotidiennement à mots couverts : chez nous Dieu ne soumet pas, nous ne sommes pas du tout des musulmans, c’est librement qu’on croit. […] Une prière mérite mieux qu’un message subliminal. »
Ce que l’on peut en conclure sur la connaissance qu’a M. Enthoven du catholicisme et, plus généralement, du christianisme, c’est qu’elle est mince, pour ne pas dire nulle. Et que ce qui « crève les tympans » de M. Enthoven[i], ce sont les clous qu’il y enfonce avec un plaisir qui m’inquiète pour lui. Il faudra lui expliquer que le Notre Père n’est pas une prière rédigée récemment en français pour signifier comment les catholiques francophones se situent par rapport à l’islam. Entendant parler de cette abyssale sottise, j’ai commencé par penser que c’était une chose insignifiante, un bruit parmi d’autres… Autant hausser les épaules : peut me chaut ce que M. Enthoven pense, croit penser ou dit penser, si jamais il pense.
Puis d’autres lectures m’ont éclairé sur ce qu’elle a de dangereux. Je ne me donnerai pas la peine de m’étendre sur le sujet, d’autres l’ayant justement abordé avec plus d’éloquence que je ne saurais en avoir. Koztoujours, par exemple.

Post-scriptum du 23 novembre : M. Enthoven a tenu à présenter aujourd'hui des excuses pour les propos absurdes qu'il a tenus (voir ici par exemple). C'est assez rare pour être salué et c'est tout à son honneur. Cependant, il faudrait qu'un certain nombre de personnes cessent de tout ramener à une éventuelle relation avec l'islam ; que ces personnes cessent de voir en tout un acte de "soumission" ou au contraire une manifestation "islamophobe". La vie est un peu plus riche que cela, non ?


[i] Et moi qui croyais que c’était Beethoven qui était sourd. Mais c’est un sourd qu’on écoute encore.