lundi 2 juillet 2018

« Histoire de la France » (Jean-Christian Petitfils)

On sait en général de Jean-Christian Petitfils qu’outre être le biographe plus qu’estimable de quelques-uns de nos rois (de Louis XIII à Louis XVI), il est aussi l’auteur d’un Jésus paru en 2011. Après ce dernier ouvrage, il va de soi qu’écrire en un volume l’histoire de notre pays ne pouvait l’intimider.
Cette Histoire de la France, parue chez Fayard cette année, porte un sous-titre : « le vrai roman national ». Un parti est donc pris ici : celui de nous faire un récit qui permette de comprendre ce qu’est notre identité nationale, comment elle est née, comment elle s’est développée, comment elle a été menacée (et l’est encore quelquefois aujourd’hui). Il en est, paraît-il, que ce genre d’entreprise hérisse, comme le rappelle l’auteur dans son avant-propos. Laissons-les grommeler et intéressons-nous à l’ouvrage.
Ce « roman national » n’est pas un roman engagé : Jean-Christian Petitfils est trop historien pour cela. Nous ne verrons donc pas les gentils aux prises avec les méchants. Où qu’aillent nos sympathies, qu’elles soient préexistantes ou qu’elles se forgent au cours de la lecture de ce récit, l’auteur ne nous impose pas les siennes, même si, de ci, de là, elles ne peuvent que transparaître[i].
Un roman se doit, pour mériter cette appellation, de comporter un drame, une faille, bref un déséquilibre initial qui justifie son commencement, ainsi que quelques axes qui structurent l’intrigue, pour ainsi dire.
Pour ce qui est du commencement, rien à objecter : il s’agit bien du partage de l’empire carolingien. Nous ne rencontrerons donc au détour de ces pages ni Clovis ni encore moins Vercingétorix : ceux-là font partie d’autres histoires, antérieures. Ce partage, observons-le, donnera aussi naissance à la nation allemande, laquelle connaîtra des destinées fort différentes de celles de la France, ainsi qu’à un fantôme aux résurgences variées, la Lotharingie[ii].
Quant à l’intrigue, Jean-Christian Petitfils entend l’articuler autour de cinq piliers qui définiraient selon lui notre identité : un Etat-nation souverain et centralisé, un Etat de justice au service du bien commun, un Etat laïque aux racines chrétiennes, un Etat marqué par des valeurs universelles et un Etat multiethnique mais assimilateur. L’intrigue, donc, consistera à nous faire voir en quoi l’histoire de notre pays se confond avec la vie de ces piliers, comment ils ont été érigés et maintenus, tant bien que mal, combien ils ont souffert aussi, victimes autant d’attaques franches, d’usure, de négligence ou de bricolages. Si le procédé peut paraître un peu forcé, il tire sa légitimité de ce « tant bien que mal » qui nous évite l’histoire fléchée d’un perpétuel progrès dont la conclusion serait l’épanouissement d’une nation exemplaire dont les vertus seraient enviées par le monde entier au même titre que sa grandeur et son lustre. Certes, la couverture du livre possède des rabats dont la décoration pourrait évoquer une galerie familiale et unanimiste de symboles que nous pourrions finir par chérir sans condition ni exception : fleur de lys, bonnet phrygien, feuilles de chêne et de laurier, Marianne, croix de Lorraine, couronne royale, coq gaulois, république en majesté… Ces symboles paraissent être là plutôt pour nous rappeler ce « tant bien que mal », cette succession d’équilibres et de déséquilibres (en fonction de l’état, plus ou moins précaire, de chacun des cinq « piliers ») qui a fait notre identité. L’équilibre, bien entendu, est précieux et le devoir d’une nation est de le préserver, voire de le rétablir s’il a souffert, au prix d’une inventivité permanente, ne pouvant compter sur un retour à un ordre antérieur[iii]. Ces jolis symboles, donc, suggèrent que la permanence des « piliers » chers à Jean-Christian Petitfils a plus d’importance que les apparences de tel ou tel régime politique, tout en partageant parfois leur précarité. Le rappel est important, en des temps où, selon Jean-Christian Petitfils[iv], ces piliers « paraissent fort érodés par la crise existentielle qui traverse notre société depuis les années 1970-1980. »
Naturellement, l’appellation « roman national » a ses limites : tout roman a un dénouement, ce qui ne saurait être le cas ici. L’objet de ce « roman », la France, semble encore donner quelques signes de vie. La conclusion, par conséquent, ne saurait être que provisoire. Aussi l’auteur, de peur de se perdre dans des détails contemporains où l’important et le futile ne sont pas encore toujours discernables, doit-il s’arrêter à un moment donné pour dresser un bilan provisoire et évaluer l’état des piliers qu’il a identifiés[v]. Car, « notaire du passé, l’historien ne saurait être le journaliste de la proche histoire et encore moins le commentateur du présent », comme l’écrit Jean-Christian Petitfils avant de clore son récit par l’élection de M. Macron[vi].
Finissons par relever un curieux effet de perspective : plus les temps évoqués nous sont proches, plus riche en est l’évocation ; sur douze siècles d’histoire de France, les dix premiers n’occupent que la moitié du livre, le chapitre 25 finissant en 1848. Certes, on peut expliquer cela par la richesse croissante des documents disponibles, les plus anciens ayant eu plus de chances de disparaître. Mais l’effet de grossissement devenait menaçant. Nous ne saurons donc pas, et grâces en soient rendues à Jean-Christian Petitfils, si M. Macron a demandé aux « artistes » qu’il a invités à l’Elysée pour la fête de la musique de l’appeler monsieur le président


[i] Elles sont alors assez consensuelles, à moins d’être un nostalgique de la Terreur ou du gouvernement de Vichy.
[ii] Si la France est un Etat-nation et l’Allemagne une nation aux contours variés qui s’est récemment dotée d’un véritable Etat (avec quelles vicissitudes !), que dire de la Lotharingie ? Serait-ce un Etat-velléité ?
[iii] Soit dit en passant, compter sur ce genre de retour fut sans doute l’erreur fondamentale, jusqu’à la caricature parfois, d’un Charles X…
[iv] Toujours dans l’avant-propos.
[v] Chapitre 50 : « Mutations, défis et enjeux d’aujourd’hui ». Ce titre fait un peu déjà vu, mais bon…
[vi] Au sujet duquel il observe, de façon assez pertinente, qu’il n’est pas si « neuf » qu’il veut s’en donner l’air, dégageant de temps à autre comme un parfum de giscardisme.

dimanche 17 juin 2018

On pourrait s’en passer

L’automobiliste français a encore frissonné il y a quelques jours : des agriculteurs avaient bloqué des raffineries d’essence. De là à se précipiter massivement à la pompe pour faire le plein et ainsi provoquer une vraie pénurie, il n’y avait qu’un pas…
L’objet de cette protestation de la part d’agriculteurs était apparemment simple : il s’agissait de l’autorisation donnée par le gouvernement français à Total d’importer de l’huile de palme pour l’utiliser dans la fabrication de ses carburants. Or, on nous le répète assez, l’huile de palme, c’est mal. La culture massive des palmiers dont on l’extrait provoque des ravages dans de magnifiques forêts tropicales. Ceux qu’a récemment émus une vidéo montrant un orang-outang luttant désespérément contre d’énormes engins de chantiers devront y songer s’il leur vient l’idée d’acheter quelques biscuits de fabrication industrielle ou de douteuses pâtes à tartiner, alors qu’ils éviteront peut-être soigneusement de faire le plein d’essence chez Total. Mais revenons à nos paysans.
Verrait-on donc naître chez eux une conscience écologique ? Ce serait à souhaiter, mais il semble qu’il s’agisse d’autre chose. La majorité de ces protestataires seraient des producteurs de colza, dont l’huile entre aussi dans la composition de certains carburants. Il s’agit donc pour ces agriculteurs de protester contre une forme de concurrence déloyale.
On aimerait leur donner raison, mais quelle idée de mettre dans nos moteurs une huile comestible, quoique, peut-être, pas des meilleures ? Il paraîtrait que cette lumineuse idée serait née d’un besoin d’écouler des surplus de colza, culture à laquelle nos paysans auront probablement été encouragés quelques années auparavant, à grands coups de subventions, de crédits, d’engrais, de pesticides et de désherbants[i]… Bref, de quoi ruiner la terre et le paysan tout en empoisonnant le consommateur.
Où il est donc possible de compatir avec ces agriculteurs, c’est dans la conscience qui semble leur venir de s’être laissé enfermer dans un cercle vicieux. N’en démontons pas ici tous les mécanismes, cela risquerait d’être un peu long.
Puisqu’il est aussi question de l’industrie pétrolière, il n’est pas inutile de rappeler qu’un de ses principaux débouchés, outre l’essence, réside dans la fabrication de matières plastiques. Dans bien des cas, ces matériaux aujourd’hui omniprésents jouent un rôle ingrat. Quand ils ne servent pas à réaliser des emballages que nous considérons comme du consommable et que nous jetons ici et là après un emploi unique, ils sont utilisés pour confectionner toutes sortes d’objets sans beauté ni solidité, vieillissant mal, dont nous n’avons aucun scrupule à nous débarrasser assez vite. De sorte que de l’extraction du pétrole et des efforts croissants qu’elle nécessite, nous viennent des produits que, lorsque nous ne les brûlons pas dans des embouteillages, nous dédaignons, cassons et jetons.
En revanche, les fumées et les déchets qui résultent de ces usages semblent bien vouloir durer. L’invasion de la nature en général et des mers en particuliers par des résidus de matière plastique bien plus durables que les objets qu’ils furent est devenue un sujet assez banal et rabâché pour qu’il soit inutile de s’y étendre.
Tant d’efforts pour ne produire que des objets méprisés et des déchets nuisibles, cela ne vaut peut-être pas la peine. « Peut-on se passer de plastique ? » entendais-je l’autre jour à la radio. Il serait intéressant d’essayer, en tout cas en bien des domaines.
Cela ne sera pas facile, tant ces matériaux et les objets qui les contiennent nous sont devenus familiers, au point que nous pourrions les croire indispensables. Nous avons beau jeu de reprocher aux industriels et aux publicitaires de nous y pousser, de nous y conditionner même, mais nous pourrions aussi nous discipliner un peu nous-mêmes. Notamment en réfléchissant à ce que nos coûteuses habitudes ont de récent et – c’est le cas de le dire – à la plasticité de nos esprits. Peut-on se défaire d’un pli vite pris, là est la question.
Car ces plis sont vite pris, et souvent marqués. Dans un reportage diffusé sur France-Culture il y a peu au sujet d’un projet de loi visant à interdire l’usage du téléphone portable[ii] dans les établissements scolaires, on pouvait entendre des collégiens dire que cela n’était pas possible, qu’ils allaient s’ennuyer à mourir pendant les récréations… bref que ces petits objets leur étaient comme vitaux.
Cela m’a fait sourire, en songeant qu’à leur âge, il y a quelques décennies, mes camarades et moi aurions trouvé inconcevable de nous ennuyer en récréation. Nous pouvions jouer à la baballe, bavarder, nous taper dessus, faire les pitres, en peu de mots : nous livrer à toutes sortes d’activités licites ou non, recommandables ou répréhensibles. L’ennui était réservé aux heures de cours, et l’Education nationale payait même des professeurs pour nous le dispenser d’une manière si possible féconde. Peut-être faudrait-il indiquer ou rappeler tout cela à ces collégiens, leur enseigner les vertus de l’ennui et du jeu. Et voir si, aussi vite qu’ils se sont habitués à leurs « téléphones intelligents », ils pourraient s’en déshabituer.


[i] A propos de ces exquis produits, Bayer a racheté Monsanto. Cette dernière marque disparaîtra, car elle serait nuisible à la réputation de Bayer. Laquelle, comme on le sait est immaculée.
[ii] Surtout, j’imagine, la forme dite smartphone de ces petits engins. Je me demande si beaucoup s’interrogent sur l’ironie de cette appellation.

lundi 21 mai 2018

De celebrationibus, sermonibus picturisque

L’ignorance n’est pas tout. Encore faut-il l’étaler avec aplomb. Ou alors avec bonhomie.
Ainsi, le jeudi de l’Ascension, après la messe, profitant du caractère férié de ce jour et du temps point trop chaud, j’étais parti errer dans Paris, où mes pas me guideraient. A l’angle de la rue Racine et de la place de l’Odéon, je m’arrêtai devant la vitrine d’une librairie. Sur la porte était apposé un carton sur lequel on pouvait lire quelque chose comme :
« Notre librairie sera fermée
le mardi 8 mai
en raison de la victoire sur le nazisme
et le jeudi 10 mai
en raison de l’ascension de la Vierge. »
Va pour la victoire sur le nazisme. Mais l’ascension de la Vierge ??? La louable intention de rappeler pourquoi nous ne travaillons pas certains jours me parut gâchée par cette grossière erreur. Que diront ces libraires s’ils ferment le 15 août ?
De telles bourdes ne prêtent guère à conséquence, m’objectera-t-on. Le passant point trop ignare aura corrigé de lui-même. Certes, mais il est un peu regrettable de les voir commettre par des libraires, qui sont censés, justement, ne pas être trop ignares.
Il en va autrement lorsque les politiciens en commettent de pires. Après tout, ces gens exercent des responsabilités. Les propos récents d’un M. Fauvergue, député « La République En Marche » et ancien chef du RAID sur les « prêches en latin » prononcés dans « certaines églises catholiques » ont provoqué de vives réactions dans des milieux divers, qui vont de la plus franche hialrité à l’indignation. Naturellement, les homélies – que M. Fauvergue nomme « prêches » – ne sont pas prononcés en latin, au moins depuis des siècles, étant dans la célébration d’une messe la partie que même le moins lettré – souvent non latinisant – est censé comprendre. Apparemment, cela doit faire un certain nombre de siècles que M. Fauvergue ne s’est pas rendu à la messe. Et il ignore tout, semble-t-il, de Bossuet.
Ceci a déjà été dit ou écrit ailleurs : en évoquant ces « prêches », ce député a voulu faire un parallèle avec ceux prononcés, paraît-il, en arabe dans certaines mosquées sises en France et dont il faudrait surveiller la teneur. Ce parallèle, outre qu’il est faux, est nuisible. Il ne permet pas de comprendre ce qu’ont de spécifiquement dangereux certaines interprétations d’une religion bien particulière. Au lieu de chercher à le comprendre – et à le faire comprendre –, M. Fauvergue, en bon républicain de base, le noie dans une méfiance généralisée envers « les religions », autrement dit envers une notion vague et insaisissable. Rien de neuf là-dedans : nous avions déjà eu droit il y a quelques semaines au coup du « voile catholique » que M. Castaner, lequel est, paraît-il, ministre, disait avoir vu sa mère porter il y a quarante ans environ.
Il est tout à fait loisible de hausser les épaules, de sourire, voire de rire à s’en étouffer, devant de telles imbécillités. Et même, pourquoi pas, d’attendre avec gourmandise la prochaine pitrerie de M. Castaner, dont la mission au sein du gouvernement semble être d’y apporter une petite note de comique pagnolesque. Peut-être faut-il aussi gratter un peu le vernis républicain pour découvrir en-dessous quelques noirceurs gênantes. J’y reviendrai.
Encore mieux, pourquoi ne pas chercher à évangéliser tous ces gens, du sympathique libraire au pittoresque ministricule ? Si jamais ils rechignent à se laisser entraîner dans une église pour y entendre la messe, indiquons-leur toujours l’entrée de musées où l’on expose quelques merveilles de peinture religieuse exécutées par des artistes que l’on qualifie avec une injuste condescendance de primitifs. Italiens, flamands ou allemands, même lorsqu’ils ne sont plus exposés que pour la beauté de leurs œuvres, leur éloquence et leur inspiration demeurent souvent intactes.
Par exemple, je garde encore l’éblouissement que j’éprouvai, il y a déjà plus de six ans, devant le Couronnement de la Vierge de Fra Angelico. Comment ne pas nous sentir touchés par l’invitation que semblent nous adresser quelques-uns des saints réunis en cette vision à nous joindre à leur contemplation ? L’exposition était, il est vrai, temporaire, et ce merveilleux tableau s’en est retourné depuis à la galerie des Offices, à Florence.
Pour ce qui est des « primitifs » allemands, nous avons la chance, en France, d’avoir le musée d’Unterlinden, à Colmar. Un visiteur, même distrait, en sortira en retenant pour toujours les noms de Schongauer et de Grünewald. Il ne pourra pas oublier, surtout, certains de leurs chefs-d’œuvre. Huysmans, dans Trois primitifs, a longuement décrit le retable d’Issenheim, peint par Grünewald, notamment le sourire du Christ ressuscité… Schongauer est peut-être plus « accessible », avec des retables fort narratifs et expressifs, dont on pourrait dire qu’ils ont été peints secundum Scripturas. Invitons donc libraires, députés et ministres à s’en émerveiller !
Observons aussi que le musée d’Unterlinden fut installé au milieu du XIXe siècle dans un ancien couvent, fermé pendant la Révolution. Et que certaines des merveilleuses peintures qui y sont exposées furent saisies dans des églises pendant la même Révolution. L’extraordinaire retable d’Issenheim fut, quant à lui, caché pour échapper à de telles saisies et à une possible destruction. Huysmans observait déjà, dans ses Trois primitifs, que malgré toutes ces tribulations, dans la grande nef d’Unterlinden, « les fêtes de l’Annonciation, de la Nativité, de la Semaine sainte, de la Pâque, s’y célèbrent, dans dates de jours, ensemble, au-dessus des siècles et au-delà des temps ». Ajoutons que la compétence des muséographes contribue à rendre intelligibles au visiteur les œuvres exposées, qu’il faut prendre le temps de parcourir. Voilà la seule, la douce revanche sur les violences de la Révolution.
Mais j’avais promis de revenir sur ce qui semble gêner nos bons républicains dans l’évocation de certaines boursouflures monstrueuses de l’islamisme contemporain. Eh bien, la rage de détruire, de « purifier » et souvent de tuer, voire de massacrer art et hommes, voilà qui n’est pas étranger à certains moments de la Révolution française, tant glorifiée chez nous. Il y a des pages fort intéressantes à ce sujet au chapitre III (« La terreur en question ») des Aveuglements de Jean-François Colosimo.

mardi 8 mai 2018

Les boulettes suédoises

La perception qu’a le monde d’une nation et de ses traits caractéristiques ne laisse pas de surprendre, d’amuser ou de consterner quiconque la connaît quelque peu. Ainsi, il paraîtrait que le monde entier envierait à la Suède ses meubles à monter soi-même, ses boulettes de viande (popularisées à l’étranger, dit-on, par les magasins où l’on vend lesdits meubles) et les prix Nobel, en particulier celui de littérature.
En cuisine
Une étrange annonce a récemment réjoui une partie de la presse anglo-saxonne et donné une occasion à M. Erdogan de bomber le torse. Il appert qu’une agence chargée de propager une image de la Suède débarrassée de divers préjugés a cru bon de devoir proclamer au monde entier que les célèbres boulettes de viande suédoises seraient en fait turques et auraient été introduites en Suède par Charles XII à son retour de Bender[i], où il était resté quelque temps en rade après le désastre de Poltava. Il en serait de même pour les choux farcis que l’on consomme parfois en Suède sous le nom de kåldolmar.
Pour ces derniers, le tuyau est crevé, il fuit et se répand depuis trois cents ans : tout le monde le savait déjà en Suède, et cela fait partie de la légende, histoire de donner une tournure épique et exotique à ces fades « dolmas au chou », qui sont des sarmalés acclimatés aux rigueurs scandinaves.
En revanche, pour ce qui est des délicieuses petites boulettes[ii], voilà une révélation ! Ainsi donc, les köttbullar ne seraient qu’une grossière tentative de s’approprier les köfte des Turcs. Il n’en serait rien, en fait, à en croire les propos d’un historien dans les colonnes de Svenska Dagbladet. Selon lui, la présence de boulettes de viande sous des formes variées dans la cuisine suédoise est attestée depuis des époques antérieures au règne de Charles XII. Et il a appuyé ses propos par un argument plutôt convaincant : dans toute civilisation où l’on mange de la viande, on trouve des plats de viande hachée accommodés selon les goûts locaux. Et voilà tout. Si les mets voyagent souvent, cela n’interdit pas à tel ou tel pays d’avoir sa cuisine, qui n’est pas celle d’un autre.
Le même historien a d’ailleurs fait part de sa surprise de ce qu’une agence nationale ait pu répandre une « information » aussi peu fondée en prétendant libérer le monde des clichés sur la Suède avec pour devise : let’s stick to the facts.
Une hypothèse quant à cet empressement à affirmer que l’on n’a en fait rien inventé pourrait être celle d’un plaisir malsain que certains semblent éprouver, en Europe en général et en Suède en particulier (outre l’anecdote culinaire) à ne se reconnaître aucune identité, aucune originalité, à se mépriser autant que possible. Serait-ce un nationalisme inversé ? On pourrait après tout voir dans ce mépris systématique de soi une forme particulièrement perverse et paradoxale d’orgueil.
Remue-ménage à l’Académie suédoise
Le plaisir de n’être rien peut griser : n’y aurait-il pas chez quelques-uns en Suède un désir de se débarrasser de quelques institutions jugées désuètes ? L’Académie suédoise constitue à ce titre une cible rêvée, surtout en ce moment, où elle est éclaboussée par quelques scandales.
De quoi s’agit-il ? Il se trouve que l’on reproche à un M. Jean-Claude Arnault, ordonnateur de mondanités culturelles et époux de la poétesse et académicienne Katarina Frostensson, de mal se comporter avec les femmes. En ces temps où il sied de « balancer des porcs » un peu partout et en tous sens, cela fait tache[iii]. Surtout si le comportement de cet individu était connu des académiciens, qui le fréquentaient volontiers.
S’il n’y avait que cela (qui n’est déjà pas rien), on eût pu reprocher aux académiciens d’avoir des fréquentations peu choisies. Mais il est aussi questions de nombreuses et grasses subventions accordées par l’Académie aux activités culturelles de M. Arnault. Voilà qui commence à sentir le conflit d’intérêt…
Depuis toutes les révélations faites par la presse au sujet de ces affaires, rien ne va plus : Mme Sara Danius, secrétaire perpétuelle, a été remplacée en hâte et quelques académiciens ont même demandé officiellement au roi, protecteur de l’institution, d’être radiés, ne voulant plus être associés à ce panier de crabes. D’autres ont pris leurs distances, séchant désormais ostensiblement les séances, ce qui est une manière informelle de « démissionner », car on est normalement académicien à vie[iv].
Le désordre est tel et l’ambiance si lugubre que l’Académie suédoise a annoncé qu’elle ne décernerait pas de prix Nobel de littérature cette année. Cela ne s’était pas produit depuis la seconde guerre mondiale. J’entendais dire l’autre jour sur France-Culture qu’il fallait y voir une victoire du féminisme, une entrée dans l’histoire. Et le Monde publiait il y a peu un article où l’on pouvait lire que le port d’un chemisier au col fermé par une lavallière était devenu un signe de ralliement des féministes dans le microcosme culturel suédois. Même la ministre de la culture s’est fait photographier dans cette tenue, par solidarité avec l’ex-secrétaire perpétuelle, qui affectionne cette pièce vestimentaire et qui serait une victime du machisme de ses confrères.
Bref, le n’importe quoi se porte bien, même avec une lavallière. Peut-être eût-il mieux valu ne pas couvrir trop longtemps ce qui se savait sans doute déjà, aussi bien les conflits d’intérêt que les mains baladeuses.
Signalons par ailleurs aux journalistes français – de France-Culture et du Figaro notamment – que l’Académie suédoise ne se nomme pas « Académie Nobel ». Elle a été fondée en 1786 par Gustave III pour veiller à « la pureté, la force et la grandeur » de la langue suédoise (et élabore à ce titre des dictionnaires). Le prix Nobel de littérature n’est qu’un des prix parmi les dizaines qu’elle décerne chaque année. Naturellement, bien que ne comptant que dix-huit membres, elle trouve son modèle du côté du quai Conti. Une importation française en somme : let’s stick to the facts !


[i] En Moldavie, alors territoire ottoman.
[ii] Pour la farce, prendre un cinquième de porc et quatre de bœuf ou, si l’on a des goûts de luxe, un cinquième de porc, deux de bœuf et deux de veau.
[iii] On raconte même que M. Arnault se serait un jour permis de chercher à évaluer la fermeté de l’arrière-train de la princesse héritière. En d’autres temps, un tel geste eût pu lui coûter fort cher, et « balance ton porc » n’eût vraisemblablement pas été qu’un slogan.
[iv] Pour d’autres raisons, c’est ce que fait depuis quelques lustres la romancière Kerstin Ekman.

lundi 30 avril 2018

Les spectres sont parfois ridicules

La frénésie commémorative ne semble pas avoir de fin. Tout y passe, avec parfois des accents magiques : voudrait-on faire advenir à nouveau les événements commémorés, évoquer des fantômes ou au contraire s’en prémunir ? Peut-être ne se console-t-on pas, parfois, de n’être plus ce que l’on était un certain temps auparavant ? J’aurais pu, pour ma part déclarer ouvertes les festivités marquant le cinquième anniversaire de ce blogue ou donner au présent billet le titre de Numérologie II en souvenir d’un Numérologie écrit il y a cinq ans et de mon inspiration d’alors. Après tout, il doit se trouver des personnes pour qui on n’est jamais mieux commémoré que par soi-même.
N’excluons pas toutefois les commémorations qui semblent exprimer le regret de n’avoir pas connu telle ou telle époque passée, glorieuse ou décisive, et de n’avoir pu, fatalement y déployer toutes sortes de qualités ou de vertus…
Cinquantenaire d’un mois
Si mai 1968 fut un mois où la France résonna de divers slogans plus ou moins absurdes, c’est d’une célébration du cinquantenaire de ce mois agité que d’aucuns semblent vouloir la faire résonner aujourd’hui. On croirait presque entendre, en allumant la radio : « soixante-huit, huit, huit » ! Observons, sans vouloir polémiquer, que l’on fait beaucoup moins de bruit pour les soixante ans de mai 1958 ou pour les trente ans de mai 1988.
On fêtera donc ce mois, on colloquera, on palabrera pour savoir si mai 1968 libéra enfin la société d’un carcan moral étouffant ou si, au contraire, ce mois est la cause de tous les malheurs qui frappent la même société, à commencer par son amoralisme et sa déliquescence. Ces jugements sont probablement exagérés. Comment un mois d’agitation (dont quelques syndicats eurent l’intelligence de profiter pour obtenir des augmentations de salaires) pourrait-il être raisonnablement considéré comme la source de toutes nos joies ou de tous nos malheurs ? Ce ne fut vraisemblablement qu’un signe parmi d’autres d’un changement d’époque, de la naissance du flasque et narcissique esprit contemporain.
D’autant que les agitateurs d’alors, pour la plupart, ne virent guère triompher les idées pour lesquelles ils s’imaginaient lutter. Il n’y a d’ailleurs pas lieu de s’en plaindre, parce que, bon, le maoïsme, le trotskysme, tout ça… Ces agitateurs ont aujourd’hui vieilli, les uns s’aigrissant, les autres engraissant, d’autres encore ayant consenti à un certain prestige d’ordre folklorique, tous ou presque disposés à se féliciter de leur héroïque passé révolutionnaire. Pendant que le monde changeait (et pas qu’en bien), ils feignaient d’être les organisateurs de ce changement en mimant la révolution : une resucée de plus d’une situation sur laquelle peut être porté un jugement attribué à Karl Marx[i] sur la répétition de l’histoire : en tragédie, puis en farce.
Nos soixante-huitards, nourris jusqu’à l’indigestion de diverses lectures, jouèrent donc aux révolutionnaires comme don Quichotte jouait au chevalier errant. Le ridicule, globalement, l’emporta sur le tragique. Un de leurs aînés (et partisans), Jean-Luc Godard, l’avait involontairement prophétisé un an avant dans La Chinoise[ii].
Il en alla autrement ailleurs chez les révolutionnaires de cette époque, en Allemagne et en Italie, par exemple. Là, le ridicule bascula plus qu’à son tour dans le sanglant : on était plus chez Dostoïevski, celui des Démons, que chez Cervantès. Mais ces possédés-là, bien que gavés plus ou moins des mêmes délires que nos soixante-huitards, n’étaient pas allés s’exercer au lancer de pavé à Paris, que l’on sache…
Qu’est-il resté chez nous de cette poussée de fièvre ? Une vague intoxication, sans doute, qui incite de temps à autre quelques jeunes gauchistes à jouer à mai 1968. En d’autres termes, à mimer le mime d’une révolution. La brève et récente occupation de quelques universités a encore fait la preuve de la vacuité de ces postures.
Observons cependant que le ridicule ne tue pas – ou peu – tant qu’il se cantonne à des poses.
Maurras, encore
La peur de l’homme au couteau entre les dents ou l’admiration indue du génie n’ont pas toujours pour objet des idées, des mouvements ou des hommes d’extrême-gauche. Il y en a aussi pour Charles Maurras, né en 1868, dont il a déjà été question ici. Après l’affaire du livre des commémorations, voici celle que d’aucune voudraient voir naître au sujet de la parution dans la collection « Bouquins » d’un recueil de l’intéressé. Le Monde a par exemple fait paraître tout un article sur « le spectre de Charles Maurras », tandis que, paraît-il, de jeunes esprits de droite, en dehors du strict milieu Action française, s’intéresseraient à sa pensée.
Etant peu connaisseur, voir ignorant, de l’œuvre de Maurras, je me contenterai de renvoyer mes lecteurs à quelques notes intéressantes de Patrice de Plunkett (ici et ). Mais j’avoue être assez amusé – ou consterné – par les poses que prennent les uns ou les autres pour dénoncer les dangers que ferait peser sur la Rrrrrépublique la « redécouverte » de Charles Maurras ou pour en faire un penseur d’avenir, un maître en lucidité.
Charles Maurras, aurait, dit-on, vu en sa condamnation après la Libération la revanche de Dreyfus. Personnellement, j’ai du mal à partager en 2018 l’enthousiasme des uns ou l’effroi des autres devant la pensée d’un homme qui, en 1945, en était resté à 1894. Cela dit, pourquoi ne pas aller jeter un œil dans ce volume paru chez « Bouquins », ne serait-ce que par intérêt historique ?
Le spectre de M. Hollande
Parmi d’autres publications récentes, on trouve, paraît-il, un livre où M. Hollande entend partager les édifiantes leçons qu’il aurait tirées de son oubliable quinquennat. Comme il faut bien vendre du papier dès lors qu’un texte est imprimé dessus, M. Hollande se répand à la radio et à la télévision.
Le naturel qu’on lui prête reprenant le dessus, le voilà qui se dispose à partager ses dernières plaisanteries sur M. Macron, qui ne serait pas le « président des riches », mais plutôt celui des « très riches » et qui lui paraît « passif dans le couple » qu’il formerait avec M. Trump. Je trouve M. Hollande un peu sévère avec le digne successeur qu’il a probablement encouragé, voire désigné à un moment ou un autre. Après tout, on prête à M. Hollande des mots peu amènes sur les « sans-dents » : pourquoi ferait-il donc la fine bouche devant celui pour qui certains « ne sont rien » ? Quant aux relations supposées entre MM. Macron et Trump, disons simplement que M. Macron n’a pas eu comme M. Hollande la chance de pouvoir aller cirer les bottes de M. Obama, lequel présentait mieux que M. Trump.
Mais que se rappellera-t-on du quinquennat de M. Hollande ? Le « mariage pour tous », peut-être ? Nous verrons bien un jour à ce sujet si les raisons pour lesquelles nous autres, opposants à cette réforme, étions traités de menteurs et de zinzins il y a cinq ans tiennent toujours[iii].


[i] Né en 1818.
[ii] Et, dès 1965, Pierrot le fou est truffé de citations des Pieds nickelés.
[iii] Apparemment, non (voir ici ce qu'écrit assez cyniquement un journaliste de Libération, par exemple).

samedi 14 avril 2018

Frivolités parisiennes

Railler en permanence les initiatives de Mme Hidalgo, maire de Paris dynamique sinon convaincante, serait à la longue un signe de manque d’élégance. Admettons toutefois qu’elle y met souvent du sien. Par exemple en proposant de remplacer sur les formulaires d’état-civil parisiens les mentions de père et de mère par celles de parent 1 et de parent 2. La chose a sa part de sérieux qu’il serait un peu léger de négliger. Ladite part a été, me semble-t-il, fort bien exposée chez Koztoujours, dans un billet où il est judicieusement rappelé que l’on nous traitait de menteurs ou de dingues, nous autres manifestants de 2012-2013, lorsque nous affirmions redouter la survenue de telles extravagances. Je me contenterai donc, de mon côté, d’avouer ma perplexité quant à savoir qui, du père ou de la mère d’un enfant, doit être considéré comme son « parent 1 »…
Dans un tout autre domaine, il se dit que Mme Hidalgo envisage de donner un autre nom à la rue Alain, située dans le XIVe arrondissement. Le philosophe bien connu aurait, paraît-il, exprimé quelques sentiments antisémites dans son journal intime. Ce n’est pas bien, mais à chercher les petites saletés dans la vie de chaque dédicataire d’une rue de Paris, on risquera bientôt de s’y perdre. Peut-être ce grand nettoyage permettra-t-il une augmentation du chiffre d’affaires des chauffeurs de taxis, en allongeant leurs courses ?
Mais revenons à la rue Alain. C’est une petite rue qui, partie de la place de Catalogne, fait un premier coude pour longer les voies de la gare Montparnasse puis un second jusqu’au carrefour entre les rues Vercingétorix et Pernety, où elle prend fin. Le moins que l’on puisse dire est qu’elle est moche, voire lugubre, selon l’heure et la saison. Si Mme Hidalgo souhaite sanctionner Alain post mortem, qu’elle conserve son nom à cette voie somme toute assez minable[i].
Puisqu’il a été question de la rue Vercingétorix (un vrai cancre en latin, probablement, sans doute à cause d’un identitarisme gaulois poussé à l’extrême), signalons aux cyclistes qu’elle est dotée d’une piste cyclable fort pratique lorsqu’elle n’est pas envahie par les piétons, lesquels la confondent souvent avec le trottoir. A leur décharge, cette regrettable confusion est facile. De sorte que, pour remédier à celle-ci, la ville de Paris a dévié cette piste sur la chaussée, avec une séparation bienvenue entre les voitures et les vélos. C’est du moins le cas entre la rue de Gergovie et la rue… Alain.
Voilà qui est excellent, et le cycliste occasionnel que je suis devrait s’en réjouir. Seulement, il y a un os : sur la portion de la rue Vercingétorix où cette nouvelle piste a été aménagée, la ville de Paris avait précédemment installé des bornes pour la location d’Autolib’, qui n’ont pas encore été retirées[ii]… de sorte que le cycliste est à cet endroit obligé de se livrer à de hasardeux zigzags.
Bon, voilà pour la petite anecdote locale. Mme Hidalgo, qui paraît-il ambitionne de faire de Paris la « capitale mondiale du vélo » (si tant est qu’une telle expression ait un sens) d’ici 2020, semble ne pas avoir de chance avec cette haute ambition. Que l’on pense à ses déboires avec Smovengo, l’entreprise choisie pour fournir les nouveaux Vélib’… La circulation semble d’ailleurs être pour elle un sujet maudit : on parle d’un scandale impliquant Streeteo, société chargée d’établir les contraventions pour stationnement interdit ; il faudrait à ce propos s’interroger de la légitimité qu’il y a à déléguer une telle activité à une société privée ; peut-être est-ce un miracle du social-libéralisme ?
Quoi qu’il en soit, avec Smovengo et Streeteo, on souhaite à Mme Hidalgo d’en sortir par le o[iii]. En attendant, il se dit que Mme Hidalgo envisage de s’attaquer aux nids de poules dont les chaussées parisiennes sont infestées. Qui sait ? Aurait-elle brusquement senti naître en elle une vocation de maire ?


[i] Aussi moche, il existe, non loin de là, mais cette fois dans le XVe arrondissement, une rue André Gide…
[ii] C’était du moins encore le cas fin mars.
[iii] Et, aux personnes qui donnent des noms aussi ridicules à des entreprises, quarante jours au pain sec et à l’eau.

vendredi 6 avril 2018

L’Eglise de M. Tincq

Il est un phénomène saisonnier qui, selon nos sensibilités, nous amusera, nous irritera, nous emplira d’espérance ou nous laissera perplexes. C’est l’intérêt que portent subitement les gros journaux à l’Eglise catholique au moment des grandes fêtes chrétiennes que sont Pâques et Noël. En général, nos amis les journalistes trouvent toujours quelqu’un à interroger, de préférence quelqu’un qui soit réputé compétent en ce domaine. Sage précaution, a priori, s’ils veulent s’assurer d’avoir quelque chose de pertinent à écrire. Cette année, le jour de Pâques, le site du Point faisait paraître un entretien avec M. Henri Tincq, qui fut jadis chroniqueur religieux au Monde[i].
N’allons pas imaginer que ce choix ait été motivé par le fait que cette année le dimanche de Pâques tombait un 1er avril. Ce serait manquer de charité envers M. Tincq. Tout simplement, l’intéressé vient de faire paraître un essai intitulé La Grande Peur des catholiques de France. Or, sans avoir lu cet ouvrage, le moins que je puisse dire après la lecture de cet entretien (où l’on apprend que M. Tincq « s’inquiète d’une dérive identitaire et réactionnaire au sein des fidèles ») est qu’il m’a quelque peu dérouté.
Passons sur ce que cet entretien a de décousu, répétitif et incohérent : il n’est pas à exclure que les journalistes du Point aient procédé à un montage des propos de M. Tincq de manière à le rendre plus « percutant » Ce qui frappe de manière plus significative en est la tonalité générale, qui semble mêler amertume et nostalgie. Amertume devant quoi, nostalgie de quoi ?
Pour ce qui est de la nostalgie, c’est celle d’un certain « catholicisme de gauche », que M. Tincq qualifie de « missionnaire, social, progressiste et œcuménique ». Il regrette, par exemple, l’absence de grandes figures de catholiques engagés comme l’est, paraît-il, M. Jacques Delors. Et il constate que « les "cathos de gauche" ont presque disparu ». M. Tincq devrait, au-delà de ce constat, se demander pourquoi ils ont ainsi disparu : étaient-ils donc si missionnaires que cela ? Pourtant, apparemment sans le vouloir, M. Tincq livre un élément de réponse : « dans ma jeunesse, on passait de l’Eglise au monde. Aujourd’hui, on vient d’un monde sécularisé et on entre dans l’Eglise. » Il semble le regretter. Or, qu’est-ce que « passer de l’Eglise au monde » ? A la lettre, cela pourrait être : quitter l’Eglise pour le monde. Est-ce bien cela être « missionnaire » ? Ne serait-ce pas plutôt aller en Eglise dans le monde ? A force de « passer de l’Eglise au monde », les « cathos de gauche » pourraient bien s’y être égarés, devenant plus « de gauche » que « cathos » ou, autrement dit, plus du monde que dans le monde.
L’amertume, quant à elle, a pour objet une Eglise contemporaine où, en France du moins, M. Tincq croit détecter une « dérive identitaire et réactionnaire ». Entendons-nous : cette dérive existe, chez un certain nombre de personnes, et prend plusieurs formes. Un aperçu en a été donné l’an dernier par Erwan Le Morhedec dans son Identitaire, le mauvais génie du christianisme. D’autres dérives analogues ont été évoquées par Patrice de Plunkett dans Cathos, ne devenons pas une secte et par François Huguenin dans Le pari chrétien, bien que n’étant pas à proprement parler l’objet de ces deux essais, en particulier de celui de François Huguenin. Ce dernier, par exemple, étrille au passage certaines critiques de Laurent Dandrieu contre l’attitude prônée par le pape envers les migrants. Ces trois essais ont l’avantage, en dénonçant certaines postures d’une droite catholique ou prétendue telle, de ne pas être écrits par des auteurs partisans : MM. Le Morhedec, de Plunkett et Huguenin peuvent difficilement être classés « à gauche ». Aussi s’efforcent-ils d’être précis et factuels lorsqu’ils dénoncent certaines dérives. Avec M. Tincq, c’est différent, du moins dans l’entretien qu’il a accordé aux journalistes du Point. En quoi résident les dérives que voit M. Tincq ? Apparemment, dans l’opposition affirmée par bon nombre de catholiques français aux lois et projets de lois « sociétaux » sur le mariage homosexuel, l’avortement, la bioéthique… ou dans le « retour à des pratiques anciennes » (lesquelles, on l’ignore). En somme, ce que M. Tincq considère comme une « dérive identitaire et réactionnaire » dans l’Eglise en France pourrait se nommer « fidélité ». Ce genre de propos me semble assez malhonnête, M. Tincq assimilant à de réelles dérives, qu’il évoque fort peu (si ce n’est les dandriesques andouilleries déjà évoquées plus haut) la simple permanence de quelques principes ou rites.
M. Tincq poursuit d’ailleurs dans le brouillard, quand il s’agit d’articuler Eglise et politique : il affirme par exemple son incompréhension devant l’absence assumée de consigne de vote de la Conférence des évêques de France au second tour de l’élection présidentielle de 2017, considérant que ladite Conférence n’aurait « pas été capable d’appeler à faire barrage à la candidature Le Pen, alors même que François Fillon avait dit qu’il fallait tout faire pour éliminer la représentante du Front national. » Admirons la condescendance du ton (« pas été capable ») et la confusion des genres exprimée dans le « alors même que » : la Conférence des évêques de Frances est-elle censée se ranger aux avis de M. Fillon ? Ce serait là, à mon humble avis, une regrettable dérive.
Peut-être ces propos cachent-ils un désir plus ou moins conscient de contredire le clergé et une bonne partie des fidèles pour simplement s’offrir le plaisir de manifester sa liberté. Quitte à être incohérent. Un exemple ? Au début de l’entretien, M. Tincq donne son avis sur la conduite proprement héroïque du colonel Beltrame, sur l’effet de cette conduite sur les consciences catholiques et sur l’expression de cet effet. S’il finit par trouver « bon que des hommes et des femmes courageux, comme le colonel Beltrame, rappellent par leur exemple jusqu’où peuvent aller l’homme de foi et le lecteur des Evangiles » (propos fort juste), c’est après avoir qualifiée d’absurde la comparaison souvent faite entre le colonel Beltrame et saint Maximilien Kolbe. Pourquoi ? Parce que selon lui cela encouragerait l’idée d’un « affrontement planétaire » entre christianisme et islam. Apparemment, M. Tincq s’interdit de voir plus large, et de considérer ce que peuvent avoir en commun deux instances d’une réponse éternelle et permanente au mal, réponse qui peut aller jusqu’au don total de soi.
« Je ne reconnais plus mon Eglise », affirme M. Tincq. En est-il donc propriétaire ? On croirait entendre (avec, certes, d’autres arguments) un lefebvriste d’il y a quarante ans ou un de ces « droitards » en dérive aujourd’hui… Voilà où mène le désir d’être de son temps : à n’être plus, un jour, qu’un fantôme. M. Tincq, et avec lui bon nombre de « cathos de gauche », vaut certainement mieux que cela.
Et, comme je suppose sans vouloir en faire un dangereux réac que M. Tincq croit en la résurrection du Christ, joyeuses Pâques !


[i] C’est à lire ici.

dimanche 25 mars 2018

Touite et miséricorde

Curieuse aura que celle des basiliques ou des cathédrales : les auteurs de manifestations déplacées de tout genre semblent attirés par elles comme par des aimants. De temps à autre y pénètrent, pour en perturber la vie, des fous, des bouffeurs de curé, des néopaïens suicidaires, des intégristes mécontents… On peut même y rencontrer des militants de gauche empêchant par leur bruit qu’une messe soit célébrée, comme ce fut le cas un dimanche récent à Saint-Denis. Accompagnés de quelques migrants dont ils disaient vouloir défendre les droits, ces militants ont cru opportun de prendre une église pour une tribune.
Ce genre d’événement – parfaitement regrettable – n’a pas manqué, on l’aura deviné, de provoquer une de ces vaines querelles dont notre époque a le privilège, menée comme il se doit à coups de touites. A droite, et surtout très à droite, on s’est étouffé d’indignation : « En appelant des migrants à profaner la basilique Saint-Denis, nécropole de nos rois, "La France Insoumise" et l’extrême-gauche démontrent que, dans leur folie immigrationniste, ils sont prêts à piétiner notre civilisation et à profaner un lieu de culte historique », a touité Mme Marine Le Pen. A gauche, très à gauche, on s’est justifié en prétendant qu’envahir une basilique avant la messe va dans le sens de ce que prône l’Eglise en matière d’accueil des étrangers : « J’assume d’avoir soutenu cette occupation sans irrespect ni violence de sans-papiers qui ont rappelé symboliquement qu’une église était du côté du droit d’asile et des plus démunis », a touité M. Éric Coquerel, député « France insoumise ».
Passons sur le fait que M. Coquerel confonde une église et l’Eglise. En ces temps de désert spirituel… Disons que l’Eglise est favorable à l’accueil des personnes et que la basilique Saint Denis est une église qui est du côté de Saint-Denis.
Soyons bref, aussi, sur l’emploi – peut-être abusif – du mot profanation par les chantres de la France éternelle-et-très-chrétienne dont certains ne s’étaient pas autant indignés au moment du suicide du pauvre Dominique Venner devant un autel de Notre-Dame de Paris, geste qui lui était indéniablement une profanation. On ne sache pas que les migrants venus causer du désordre à Saint-Denis soient allés danser au milieu des quelques sépultures royales qui s’y trouvent encore après l’affreuse profanation qui eut lieu pendant la Révolution française sur l’ordre de ce qui tenait alors lieu d’Etat. Ni qu’ils aient fait des saletés devant quelque autel ou tabernacle. En revanche, on voit où veulent en venir quelques-uns desdits chantres quant à la présence, non dans une basilique, mais en France d’étrangers en situation irrégulière.
En somme, tout cela relève du petit jeu habituel, qui est pour tout dire assez lassant. Nous avons même eu droit aux explications d’usage des Décodeurs du Monde, pâteuse et approximative comme il se doit.
Cependant, une réaction à cet événement et aux réactions qu’il a provoquées mérite notre attention. C’est celle de Mme Clémentine Autain, députée « France insoumise » comme M. Coquerel. « Mais il n’y a rien à profaner. On a tout mis à la fosse commune en 1793 », a touité la dame. Comment dire ? C’est simplement abject, « tout » désignant ici les restes de quelques rois, reines et princes. Les titres de ces derniers ne font d’ailleurs rien à l’affaire, nonobstant mon royalisme de principe : il s’agit de restes humains, que Mme Autain semble se réjouir de considérer comme des déchets bons pour la benne. Il en est, à l’instar de Georges Clemenceau, pour qui la Révolution est un bloc : tout y est bon, y compris les massacres et les profanations de sépultures. Ces gens ne m’ont jamais rassuré.
Que dire à tout ce monde ?
A M. Coquerel, pour commencer, qu’il ne faut pas confonde Eglise et église et qu’une église n’est pas une quelconque salle de métingue où l’on cherche à donner de la voix et à se donner de l’importance. La basilique Saint-Denis ne s’appelle pas la Scène Saint-Denis, que je sache. Quant à l’Eglise, s’il approuve comme il l’affirme sa générosité envers les immigrés, il lui eût été loisible d’amener ceux qu’il prétend défendre assister en silence à la messe qui par sa faute n’a pas été célébrée, afin de leur faire découvrir et peut-être de découvrir lui-même la source de cette générosité.
Aux droitards de tout pelage si attachés à nos églises, et je l’espère à l’Eglise, que celle-ci considère l’accueil des étrangers comme une des sept œuvres corporelles de miséricorde.
A Mme Autain, qu’ensevelir les morts est pour l’Eglise une autre de ces sept œuvres corporelles de miséricorde.
Et à nous, catholiques, pour ne pas céder à la tentation de traiter tous ces gens d’imbéciles, que supporter avec patience les personnes ennuyeuses fait partie des sept œuvres spirituelles de miséricorde.
Enfin, il faudrait dire qu’il y a des choses plus graves, plus terribles, qui se passent chez nous en ce moment. Dans de telles circonstances, certains touitent, d’autres offrent leur vie pour sauver celles de leurs compatriotes face à des assassins qui nous haïssent. J’ajoute cette précision en mémoire du lieutenant-colonel Beltrame.
Bonne Semaine sainte !

jeudi 15 mars 2018

« Le bon cœur » (Michel Bernard)

Puisqu’il a été question récemment, à l’occasion d’une sotte polémique lancée par quelques grincheux et relayée par d’autres, de Jeanne d’Arc, il est légitime de se poser une question : que peut-on encore en dire de neuf ? Pour le meilleur et pour le pire, sa figure a été abordée par maints écrivains, historiens, dramaturges, cinéastes, peintres et musiciens. Sans parler des politiciens de tout pelage.
Il est évidemment possible de lire ou de relire au sujet de Jeanne des ouvrages tels que ceux de Colette Beaune ou encore cet étonnant essai de Léon Bloy, Jeanne d’Arc et l’Allemagne, ou encore de revoir le sobre film en deux parties que réalisa Jacques Rivette voici bientôt 25 ans. Mais rien de neuf ?
Un écrivain, Michel Bernard, vient de s’y essayer dans Le bon cœur, roman paru il y a peu aux éditions de la Table ronde. Délicate tâche que de traiter sous la forme d’un roman la brève, invraisemblable et magnifique équipée de Jeanne d’Arc, sillon profond tracé dans l’histoire de notre pays. Les pièges étaient aussi nombreux et redoutables que béants.
Il y a d’abord celui de l’exposition d’une thèse, qu’elle soit farfelue ou sérieuse. Jeanne d’Arc, après tout, a dérouté ses contemporains et pas qu’eux. De là à partir sur la première piste qui ferait croire à la résolution de quelque énigme ou qui voudrait nous vendre quelque « secret » que nous cacheraient de terribles instances[i]… Rien de toutes ces fadaises dans le roman de Michel Bernard, pas plus que l’exploration de voies plus sûres, qui auraient, certes, l’avantage d’être véridiques, mais présenteraient le rédhibitoire inconvénient de faire de l’œuvre d’art que doit être un roman un outil vaguement orné : ni beau ni commode, ce ne serait ni un bon outil ni une bonne œuvre d’art.
Un autre piège serait celui de l’épopée : bannières claquant au vent, chevaux cabrés et cris de guerre toutes les deux pages, avant le fracas des armes. Une variante naturaliste, sanglante et brutale, de ce genre épique eût été possible aussi, faisant cette fois tomber l’œuvre dans le Grand-Guignol. Puisque Jeanne d’Arc prit part à des batailles, certaines mémorables, ces épisodes apparaissent dans Le bon cœur, mais point trop n’en faut : de bataille en bataille, il faut se déplacer, parler, prendre ses quartiers, prier, bref vivre. Sans oublier la mission de Jeanne : amener le Dauphin à enfin devenir Charles VII et se laissant sacrer à Reims.
Deux risques, une fois écartés les premiers annoncés, se présentent : la platitude et le pittoresque.
Le premier pourrait résulter du choix, dans un roman historique dont les personnages sont tous réels, de s’interdire de prendre trop de libertés avec la vérité. Tout étant alors couru d’avance, l’auteur risque alors de ne faire que le résumé plus ou moins bien écrit d’une histoire déjà connue. C’est peut-être à ce risque-là que Michel Bernard s’est le plus exposé, les dates et les lieux étant toujours indiqués avec exactitude et certains chapitres étant même précédés d’une carte où est tracé le parcours de l’héroïne pendant la période couverte jusqu’à la prochaine ; de plus, le roman ne comporte aucun passage dialogué. Michel Bernard est-il vraiment tombé dans ce piège ? Nous tâcherons d’y répondre plus tard, mais il semble qu’il ait choisi de courir le risque pour éviter dans une des formes les plus dangereuses de pittoresque : le pittoresque médiéval.
Ce piège a plusieurs entrées. Celle du vocabulaire, pour commencer, principalement dans les parties dialoguées : selon que l’on préfèrera le sucre ou la boue naturaliste, ce ne sera que gentes dames et gentils damoiseaux, ménestrels évaporés caressant quelque luth au pied de la tour où est emprisonnée quelque damoiselle (coiffée d’un hennin), ou alors des « holà, tavernier » dans le cliquetis des pots d’étain, auxquels seront ajoutés une bonne mesure de rots, poils de barbe, odeurs corporelles et bouches édentées. Sans oublier quelques moines paillards ou fanatiques, occasion de caler un peu de latin. Nous sortons là du vocabulaire pour entrer dans l’atmosphère. Ce genre de bouillie nage en général dans un jus anachronique, dont Charlemagne est parti boire une pinte avec du Guesclin et le chevalier Bayard. Un épais vocabulaire guerrier ou vestimentaire peut fort bien achever de lier cette mauvaise soupe.
Dieu merci, Michel Bernard nous évite ce supplice-là aussi.
Fort bien, mais ne pas tomber dans tous ces pièges ne suffit pas à faire un roman, encore moins un bon roman. Que fait donc Michel Bernard pour cela, maintenant que nous savons toutes les erreurs qu’il n’a pas commises ?
Eh bien, il fait un habile travail de romancier, à la fois omniscient et humble, ce que lui permet et ce à quoi l’oblige le caractère réel des événements ici narrés. Comme nous savons d’avance ce qui adviendra, point n’est besoin d’inventer quelque épisode que ce soit. En revanche, il est possible d’appréhender les choses en faisant varier les points de vue. Pour cela, entrer dans les personnages, s’y glisser comme dans un gant, voilà un beau travail de romancier. L’histoire est ainsi vue à hauteur d’homme, à travers des sentiments et des impressions. A travers, par exemple, la perception qu’a Jeanne de soi et des autres, mais aussi à travers celle des autres sur elle. Ainsi, les premières pages commencent par l’impression qu’elle a faite à Baudricourt et par la réaction de ce dernier :
« Cette fois, il la gifla. Robert de Baudricourt le regretta aussitôt, mais lorsque le regard de la jeune fille, un instant détourné par le coup, revint se planter dans ses yeux, la colère qui avait fait partir son bras se ranima »…
D’autres impressions sont fort concrètes, notamment quant aux accents des uns et des autres – dont on peut rire tout en se comprenant tant bien que mal, témoin le choyaux qu’écrit un clerc quand Jeanne lui dicte dans une lettre le mot joyeux. La lenteur des déplacements permet aussi de percevoir progressivement la variété des paysages ou de la lumière : ce sera une des premières impressions de Jeanne dont nous serons les témoins, sur le trajet de Vaucouleurs à Chinon. Ces passages ont l’intérêt – outre leur beauté – de nous dépeindre – sans que cela soit explicitement énoncé – une Jeanne découvrant dans son étendue et sa diversité un pays – la France – au bord duquel elle est née. Et de nous rappeler que la France – ou tout autre pays – n’est pas qu’une idée ou un principe – fût-ce la légitimité d’un roi à affirmer ou à défendre – mais aussi des terres, un relief, une lumière, et surtout les hommes qui l’habitent.
Le concret peut d’ailleurs s’unir au mystique, comme lorsque Jeanne, désormais captive, fait étape avec ses geôliers, sur la route d’Arras à Rouen, au Crotoy[ii] : si la proximité de la mer se fait sentir par les cris de mouettes fatalement plus nombreux que dans son Barrois natal et par les odeurs qu’apporte le vent, elle se fait aussi sentir au moment de l’eucharistie : « Elle communia. Le pain avait un goût plus salé »[iii]. Peut-on faire plus incarné ?
Petit à petit, outre l’histoire bien connue de Jeanne d’Arc, Michel Bernard nous fait découvrir sa version de la Pucelle, qui est fort attachante, car bien incarnée. On imagine une jeune fille certes simple, mais à la fois joyeuse et inquiète, fidèle à ce qu’elle perçoir de sa vocation, respectueuse et insolente… Pour mieux se faire une idée de ce que j’essaie de dire là, il est loisible de contempler l’illustration qui orne le bandeau du livre. C’est un portrait (de profil) de Jeanne d’Arc telle que l’a imaginée un artiste du XIXe siècle, Paul Dubois : une jeune fille aux cheveux courts et peu soignés, dont les épaules sont couvertes d’une armure, regarde devant elle, peut-être légèrement vers le haut. Est-ce vers le roi ou quelque capitaine expérimenté ? Ou vers le ciel ? Sa bouche, encore enfantine, esquisse un mouvement : une moue, une insolence, une question naïve, une saillie d’une étonnante sagesse, ou une simple prière ? Rarement une illustration aura été si justement choisie.


[i] Un secret existe, et il est entre Jeanne et Charles VII. Il est généralement admis que c’est ce secret qui fit considérer Jeanne comme une prophétesse.
[ii] Dans un château qui a pour maître un certain Ralph Butler, « collaborateur proche du duc de Bedford. Son vrai nom était Raoul Bouteiller, mais il trouvait que cela sonnerait mieux dans la langue de ses nouveaux maîtres. » Ainsi, l’anglomanie n’est pas d’hier en France (et c’est dans Chatty Corner que vous lisez cela !).
[iii] Ici, un reproche : Jeanne étant chrétienne, il eût fallu écrire plutôt hostie que pain.

samedi 3 mars 2018

Jeanne d’Arc et le néant

Ne serait-il pas urgent de nous défaire du bruit ambiant ? L’actualité qu’on nous sert ressemble parfois à un torrent de choses dérisoires sur lesquelles tout un chacun se croit autorisé à avoir un avis ou tenu d’en avoir un. Serions-nous tous devenus des experts en immenses riens ? Tout y passe, avant d’être plus ou moins oublié : les querelles entre les héritiers de Johnny Hallyday, les disputes entre MM. Wauquiez et Juppé, le scandale récurrent du froid et de la neige en hiver… L’important est de nous servir la polémique du jour.
Une des plus lamentables de ces polémiques, récemment, a été celle qui a tourné autour des fêtes johanniques d’Orléans. Une des plus instructives aussi, à plus d’un aspect. Rappelons de quoi il s’agit.
Commençons par un aveu : à part les Orléanais, nous ignorions probablement, pour la plupart, l’existence desdites fêtes jusqu’à il y a quelques jours. Si j’ai bien compris de quoi il s’agit, des festivités ont lieu chaque année à Orléans, en mai, pour commémorer la libération par Jeanne d’Arc, en ce même mois de l’année 1429, de la ville, qui était assiégée par les Anglais depuis des mois. Au cours de ces festivités, une jeune fille doit défiler à cheval dans un costume évoquant celui de l’héroïne. Pour ce faire, un comité est chargé de sélectionner celle qui le fera, selon des critères bien établis.
Cette année, l’honneur a échu à une certaine Mathilde Edey Gamassou. Aussitôt, quelques énergumènes se sont répandus sur Touiteur pour clamer leur indignation. Pourquoi ? Eh bien, Mme Edey Gamassou se trouve être une jeune Française de père béninois et de mère polonaise. On pourrait en rester à cette anecdote, des autorités orléanaises participant au comité évoqué plus haut ayant rappelé que la « Jeanne d’Arc » de 2018 réunissait toutes les conditions requises.
Cependant, les protestations desdits énergumènes, ayant été publiées sur des réseaux dits sociaux, ont fait du bruit et nous voilà tous en train de donner notre avis sur l’affaire. Qu’en dire ?
Tout d’abord, constatons que l’hystérie contemporaine se nourrit d’à peu près tout, sous n’importe quel prétexte. Ce qui eût dû rester une anecdote locale où se serait manifestée l’aigreur de quelques grincheux est devenu une occasion de plus pour un peu tout le monde de s’écharper derrière un clavier et devant un écran. Certes, cela vaut toujours mieux que d’en venir aux mains, mais quelle perte de temps !
Ensuite, l’affaire ayant fait du bruit, les articles dans la presse en ligne se sont multipliés, la plupart pour défendre, Dieu merci, Mlle Edey Gamassou et le choix du comité. Or les commentaires des lecteurs de ces articles sont souvent loin d’être au diapason. On a vu se déverser un torrent, un mascaret, un raz-de-marée de bile. Que disent ces commentaires ?
Par exemple que faire représenter Jeanne d’Arc par une jeune fille métisse constitue une invraisemblance, comme si l’on demandait à Gérard Depardieu de jouer le rôle-titre dans un film racontant la vie de Martin Luther King. Il est facile de balayer cet argument : premièrement, Martin Luther King fut un héros – ou un héraut – de la défense des droits des Noirs américains opprimés par des Blancs ; or il ne me semble pas que Jeanne d’Arc fût l’héroïne de la défense des droits de Blancs opprimés par des Noirs ; secondement, une commémoration n’est pas un spectacle biographique ; j’ai comme l’intuition ces fêtes sont plutôt pour les Orléanais de se rappeler ce qu’ils doivent à Jeanne et de rendre grâce pour l’intervention décisive, mais inespérée, invraisemblable, d’une jeune fille venue des marches du royaume. Il s’agit bien de remercier une étrangère : Jeanne n’était pas Orléanaise. Les grincheux n’en tiennent pas compte : ils hurlent à la trahison de notre histoire. Ils n’ont rien compris (et, je le crains, ne veulent rien comprendre). Car la plus stricte exactitude historique exigerait de faire chevaucher à ces fêtes non une Orléanaise, mais une jeune fille originaire du Barrois. De préférence, elle se prénommerait Jeanne et serait née à Domremy vers 1412.
Oublions donc l’argument de la vraisemblance ou de l’exactitude, puisqu’il est nul. Les grincheux se disent patriotes et prétendent vénérer Jeanne d’Arc, vénération que je partage volontiers. Logiquement, ils devraient se réjouir de ce qu’une jeune fille d’ascendance étrangère aime le pays où elle est née et où elle a grandi au point de vouloir participer à des fêtes rendant hommage à une personne aussi importante dans notre histoire (et à une sainte !). Or ils se lamentent : je n’ose me demander quelle est leur conception de la notion de patrie ; j’ai trop peur d’avoir l’intuition de ce qu’elle est pour eux une affaire de pigmentation. Et, dans le lot, il doit y en avoir qui se disent chrétiens.
Certains ayant manifesté leur aigreur d’une manière parfaitement odieuse[i], quelques-uns des grincheux ont voulu voir un piège dans le choix fait : non, bien sûr, ils n’ont rien contre Mlle Edey Gamassou, ils regrettent même que des insultes aient pu la blesser ; mais ils précisent aussitôt que selon eux la faute en incomberait au comité qui l’a choisie, forçant de « vrais Français » à exprimer leur « légitime colère » (avec parfois une exagération regrettable) devant cette « provocation ». Difficile de masquer de manière plus hypocrite le caractère raciste de ces réactions. Ces gens me font penser à des détrousseurs qui reprocheraient à leurs victimes d’avoir emprunté des chemins réputés dangereux.
Pour ma part, je trouve au contraire que le comité qui organise ces fêtes a été bien inspiré en choisissant cette jeune fille parmi toutes celles qui répondaient aux critères sur lesquels il s’appuie. Il a choisi, comme pour en faire un exemple, une demoiselle pour qui aimer la France et les Français relève pour ainsi dire du choix. Un peu comme cela avait été le cas pour Jeanne d’Arc : le Barrois, dans les années 1420, était un pays aux frontières subtiles, pour ne pas dire compliquées.
Voilà donc une armure bien lourde pour les épaules de la jeune Mathilde. Qu’elle n’ait peur de rien : celle qu’eut à porter Jeanne dut être plus lourde. Et la sainte intercède peut-être déjà pour la jeune fille d’aujourd’hui, à qui l’on peut souhaiter que cette fête soit pour toute sa vie non seulement un beau souvenir, quand elle aura eu lieu, mais aussi une lueur qui la guide.
Quant aux grincheux, il est probable que Jeanne prie aussi pour eux. Pour que leurs yeux s’ouvrent.
Reconnaissons, pour finir, que cette sotte affaire peut aussi constituer une occasion de redécouvrir sainte Jeanne d’Arc, loin des fantasmes. Il en sera d’ailleurs encore question dans les parages, bientôt.


[i] Quelques exemples de propos aussi bêtes qu’infects sont donnés ici, chez Patrice de Plunkett.