mardi 8 mai 2018

Les boulettes suédoises

La perception qu’a le monde d’une nation et de ses traits caractéristiques ne laisse pas de surprendre, d’amuser ou de consterner quiconque la connaît quelque peu. Ainsi, il paraîtrait que le monde entier envierait à la Suède ses meubles à monter soi-même, ses boulettes de viande (popularisées à l’étranger, dit-on, par les magasins où l’on vend lesdits meubles) et les prix Nobel, en particulier celui de littérature.
En cuisine
Une étrange annonce a récemment réjoui une partie de la presse anglo-saxonne et donné une occasion à M. Erdogan de bomber le torse. Il appert qu’une agence chargée de propager une image de la Suède débarrassée de divers préjugés a cru bon de devoir proclamer au monde entier que les célèbres boulettes de viande suédoises seraient en fait turques et auraient été introduites en Suède par Charles XII à son retour de Bender[i], où il était resté quelque temps en rade après le désastre de Poltava. Il en serait de même pour les choux farcis que l’on consomme parfois en Suède sous le nom de kåldolmar.
Pour ces derniers, le tuyau est crevé, il fuit et se répand depuis trois cents ans : tout le monde le savait déjà en Suède, et cela fait partie de la légende, histoire de donner une tournure épique et exotique à ces fades « dolmas au chou », qui sont des sarmalés acclimatés aux rigueurs scandinaves.
En revanche, pour ce qui est des délicieuses petites boulettes[ii], voilà une révélation ! Ainsi donc, les köttbullar ne seraient qu’une grossière tentative de s’approprier les köfte des Turcs. Il n’en serait rien, en fait, à en croire les propos d’un historien dans les colonnes de Svenska Dagbladet. Selon lui, la présence de boulettes de viande sous des formes variées dans la cuisine suédoise est attestée depuis des époques antérieures au règne de Charles XII. Et il a appuyé ses propos par un argument plutôt convaincant : dans toute civilisation où l’on mange de la viande, on trouve des plats de viande hachée accommodés selon les goûts locaux. Et voilà tout. Si les mets voyagent souvent, cela n’interdit pas à tel ou tel pays d’avoir sa cuisine, qui n’est pas celle d’un autre.
Le même historien a d’ailleurs fait part de sa surprise de ce qu’une agence nationale ait pu répandre une « information » aussi peu fondée en prétendant libérer le monde des clichés sur la Suède avec pour devise : let’s stick to the facts.
Une hypothèse quant à cet empressement à affirmer que l’on n’a en fait rien inventé pourrait être celle d’un plaisir malsain que certains semblent éprouver, en Europe en général et en Suède en particulier (outre l’anecdote culinaire) à ne se reconnaître aucune identité, aucune originalité, à se mépriser autant que possible. Serait-ce un nationalisme inversé ? On pourrait après tout voir dans ce mépris systématique de soi une forme particulièrement perverse et paradoxale d’orgueil.
Remue-ménage à l’Académie suédoise
Le plaisir de n’être rien peut griser : n’y aurait-il pas chez quelques-uns en Suède un désir de se débarrasser de quelques institutions jugées désuètes ? L’Académie suédoise constitue à ce titre une cible rêvée, surtout en ce moment, où elle est éclaboussée par quelques scandales.
De quoi s’agit-il ? Il se trouve que l’on reproche à un M. Jean-Claude Arnault, ordonnateur de mondanités culturelles et époux de la poétesse et académicienne Katarina Frostensson, de mal se comporter avec les femmes. En ces temps où il sied de « balancer des porcs » un peu partout et en tous sens, cela fait tache[iii]. Surtout si le comportement de cet individu était connu des académiciens, qui le fréquentaient volontiers.
S’il n’y avait que cela (qui n’est déjà pas rien), on eût pu reprocher aux académiciens d’avoir des fréquentations peu choisies. Mais il est aussi questions de nombreuses et grasses subventions accordées par l’Académie aux activités culturelles de M. Arnault. Voilà qui commence à sentir le conflit d’intérêt…
Depuis toutes les révélations faites par la presse au sujet de ces affaires, rien ne va plus : Mme Sara Danius, secrétaire perpétuelle, a été remplacée en hâte et quelques académiciens ont même demandé officiellement au roi, protecteur de l’institution, d’être radiés, ne voulant plus être associés à ce panier de crabes. D’autres ont pris leurs distances, séchant désormais ostensiblement les séances, ce qui est une manière informelle de « démissionner », car on est normalement académicien à vie[iv].
Le désordre est tel et l’ambiance si lugubre que l’Académie suédoise a annoncé qu’elle ne décernerait pas de prix Nobel de littérature cette année. Cela ne s’était pas produit depuis la seconde guerre mondiale. J’entendais dire l’autre jour sur France-Culture qu’il fallait y voir une victoire du féminisme, une entrée dans l’histoire. Et le Monde publiait il y a peu un article où l’on pouvait lire que le port d’un chemisier au col fermé par une lavallière était devenu un signe de ralliement des féministes dans le microcosme culturel suédois. Même la ministre de la culture s’est fait photographier dans cette tenue, par solidarité avec l’ex-secrétaire perpétuelle, qui affectionne cette pièce vestimentaire et qui serait une victime du machisme de ses confrères.
Bref, le n’importe quoi se porte bien, même avec une lavallière. Peut-être eût-il mieux valu ne pas couvrir trop longtemps ce qui se savait sans doute déjà, aussi bien les conflits d’intérêt que les mains baladeuses.
Signalons par ailleurs aux journalistes français – de France-Culture et du Figaro notamment – que l’Académie suédoise ne se nomme pas « Académie Nobel ». Elle a été fondée en 1786 par Gustave III pour veiller à « la pureté, la force et la grandeur » de la langue suédoise (et élabore à ce titre des dictionnaires). Le prix Nobel de littérature n’est qu’un des prix parmi les dizaines qu’elle décerne chaque année. Naturellement, bien que ne comptant que dix-huit membres, elle trouve son modèle du côté du quai Conti. Une importation française en somme : let’s stick to the facts !


[i] En Moldavie, alors territoire ottoman.
[ii] Pour la farce, prendre un cinquième de porc et quatre de bœuf ou, si l’on a des goûts de luxe, un cinquième de porc, deux de bœuf et deux de veau.
[iii] On raconte même que M. Arnault se serait un jour permis de chercher à évaluer la fermeté de l’arrière-train de la princesse héritière. En d’autres temps, un tel geste eût pu lui coûter fort cher, et « balance ton porc » n’eût vraisemblablement pas été qu’un slogan.
[iv] Pour d’autres raisons, c’est ce que fait depuis quelques lustres la romancière Kerstin Ekman.

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