dimanche 3 novembre 2013

Il devrait y avoir une loi contre ça

Cette phrase, nous l’avons tous entendue une fois ou l’autre, de la bouche de la concierge à celle du président de la République, lorsque ce dernier veut avoir l’air comme vous et moi. Qu’elle soit pour ou contre quelque chose, d’ailleurs, comme pour manifester une horreur du vide juridique ou encore ce que Philippe Muray nommait justement l’envie du pénal. On finit par en arriver à un empilement de lois aux conséquences parfois intéressantes.
 
Effet inattendu de la « loi Taubira »
Cet effet, c’est bien entendu la décision de justice visant à expulser les époux Tellenne (Frigide Barjot et Basile de Koch) de leur logement. Je n’ai aucune idée du caractère licite ou non de l’usage qu’ils faisaient de leur appartement, mais il appert que cet usage durait depuis des lustres. Que n’ont-ils été expulsés plus tôt par la régie immobilière de la ville de Paris, si domicilier chez eux leurs activités professionnelles était illicite ?
Le lien entre cette expulsion et la « Manif pour tous » crève les yeux et personne n’est dupe des dénégations des différentes autorités, qui crient à la pure coïncidence. Il ne sera pas question ici des divergences qui se sont fait jour entre la « Manif pour tous » et Frigide Barjot depuis ce printemps (sans compter que le chemin pris par Frigide Barjot me semble une impasse, mais c’est un autre sujet). Tout ce que je me bornerai à constater est que, si nous ne sommes certainement pas en dictature, nous frisons une forme encore flasque, brouillonne et hypocrite de totalitarisme. Forme d’autant plus inélégante qu’elle touche non seulement l’intéressée, mais aussi tout son foyer, en prenant les activités professionnelles de son époux comme prétexte.
 
343 salauds
Le projet de pénaliser les clients des prostituées pris sur le fait redevient à la mode. Ce qui a provoqué une protestation sous la forme du Manifeste des 343 salauds. Les signataires de ce texte (à paraître dans le prochain numéro de Causeur, mais déjà éventé) invoquent la liberté d’avoir recours à des relations tarifées, du moment que cela se fait entre adultes consentants.
Je veux bien, mais ce genre de réponse me semble quand même relever du romantisme de la pute généreuse et libre. On pourrait rappeler aux signataires de ce manifeste que la pute, même libre, même généreuse, même si elle se livre par goût à cette activité (il doit bien y en avoir quelques-unes dans ce cas), attente à sa dignité en considérant son corps comme une boutique.
Cette réflexion, outre signaler aux « 343 salauds » la bizarrerie, pour ne pas dire l’incongruité de leur manifeste, pourrait – modestement – leur servir de piste pour s’opposer à un projet dont l’absurdité est facile à mettre en évidence. Je m’explique :
En peu de mots, vouloir interdire l’usage de la prostitution sans interdire la prostitution elle-même est une fameuse gribouillerie. La pornographie aussi, c’est laid. Pourquoi ne pas alors interdire l’achat de publications pornographiques tout en en autorisant la production et la vente en kiosques ?
Je mentionnais plus haut le mal que se fait une prostituée en louant son corps comme un pas de porte, même en le faisant de son plein gré, si elle aime cela. Il y a pour de telles personnes une prière dite le vendredi saint, à la dixième station du chemin de croix : « Souviens-toi, Seigneur, de tous ceux que ne respectent pas le corps que tu leur as donné, des victimes et des profiteurs de la prostitution… » Comme on l’aura compris, cette prière est dite pour ces personnes et non contre elles. Elle n’est pas d’ordre légal mais d’ordre spirituel (et s’applique à la morale). Il ne s’agit pas en effet de vouloir la punition de pécheurs, mais leur salut. Car s’il fallait punir légalement tous les péchés, il faudrait aussi verbaliser toutes les personnes prises en flagrant délit, non seulement de luxure, mais aussi de gourmandise, de paresse, d’orgueil, de colère, d’envie ou d’avarice. Et nous serions nombreux à raser les murs, je crois…
Sans approuver ce manifeste, je veux bien lui reconnaître, donc, le mérite de nous inviter à réfléchir à une question un peu plus vaste qu’une vulgaire histoire de cuisses (et aussi celui d’em…bêter les adorateurs du Manifeste des 343 salopes…).
 
Soupe tsigane
A propos de ce genre de loi, j’observe que ses partisans invoquent l’exemple de la Suède. C’est curieux, tout de même, cette manie chez les progressistes, de vouloir imiter n’importe quelle sottise, dès lors qu’elle vient de Suède. L’exemple du paradis social-démocrate, sans doute… Notons que, d’après ce que j’ai compris, le client pris sur le fait en Suède peut bénéficier d’une réduction d’amende s’il dénonce à la police un réseau de proxénètes. Pourquoi pas, mais voilà qui donne quelques lettres de noblesse à la délation.
Ce genre d’ennoblissement peut s’avérer inquiétant. Certains finissent par prendre goût à la délation.
Pour rester en Suède, on pouvait lire dans une récente brève de Svenska Dagbladet que le patron d’un restaurant de Malmö avait été dénoncé à la police (par un client, je suppose) pour avoir mis à sa carte une « soupe tsigane » dont il garantissait que tous les ingrédients avaient été volés. Fier de l’avoir dénoncé, le client-justicier a déclaré à la presse que « le racisme rampant est un danger pour Malmö ». Et la délation de tous par tous ?
Si jamais les plaisanteries d’un goût douteux sur les mœurs culinaires des autres viennent à être désormais illégales ici aussi (abstraction faite de la qualité nécessairement inégale de ces blagues), je signale à l’attention des censeurs un passage de Trois hommes dans un bateau, de Jerome K. Jerome, où les héros hésitent, lors de la confection d’un mélange infect qu’ils nomment ragoût irlandais, à y ajouter un rat crevé que leur chien leur a amené ; ajoutons, dans un registre pour initiés, l’Irish Ballad de Tom Lehrer. Jugez-en plutôt ici (et appréciez les commentaires de certains auditeurs)…
 
Le troisième sexe
Qu’il me soit permis, vu l’attachement que je manifeste à la Suède, de soupirer d’aise : c’est en Allemagne qu’un sexe indéterminé vient d’être officiellement reconnu. Pour une fois que ce n’est pas en Suède que ce genre d’incongruité apparaît pour combler un vertigineux vide juridique
 
Tout fout-il le camp ?
Pour revenir aux cartes des restaurants et cafés, j’ai constaté avec tristesse cette semaine la disparition du Welsh rarebit de la carte du Sélect, à Montparnasse. Il devrait y avoir une loi contre de tels abandons. A moins qu’il ne s’agisse de prévenir un risque de dénonciation pour racisme anti-gallois. Allez savoir, le monde post-moderne est si complexe…

2 commentaires:

  1. Je presume que les 343 salauds n'ont pas d'objection à ce que leurs filles, sœurs, cousines, voire mères, tantes et grand-mères se prostituent. LL

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    1. Ils en verraient certainement, ce qui leur permettrait de voir par où ils se trompent !

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