samedi 25 juillet 2020

Lectures en liberté


Depuis deux mois et demi qu’il nous est possible de mettre le nez dehors[i] sans Ausweis, nous essayons tant bien que mal de reprendre le cours de nos vies. Peu à peu, les petits tracas et les petites comédies du quotidien reviennent, celle du travail par exemple. Nous éprouvons cependant quelques joies, y compris dans ce dernier domaine : revoir les collègues, même les plus ennuyeux, fait chaud au cœur. Quant aux amis et à la famille, cela va de soi. Nous avons même pu retourner à la messe, ce qui n’est pas une mince joie. Et nous avons retrouvé le plaisir d’entrer dans les librairies, pour y chercher quelques nouveautés ou classiques désirés, ou pour y faire des trouvailles inattendues[ii].
De mon premier survol de librairie, je retiendrai trois livres, qui ont tous quelque chose à voir avec la liberté.
Presque saints ! (Jérôme Anciberro, Tallandier)
La présentation de l’auteur, en quatrième de couverture, pourrait faire reculer les frileux : Jérôme Anciberro a été rédacteur en chef de Témoignage chrétien. Mais faisons fi des préjugés, ce que nous permet Touiteur, moyen d’expression souvent utilisé par le susnommé, où il se montre souvent érudit, curieux, pertinent et drôle. L’impression est confirmée à la lecture de ce Presque saints ! où, à travers quelques « canonisations ratées et autres causes délicates », Jérôme Anciberro nous expose ce qu’est un saint pour l’Église catholique ainsi que le processus de canonisation. Nous sont aussi présentées les considérations qui amènent l’Église à nous donner ou non tel ou tel comme exemple ou intercesseur, ainsi que les évolutions d’icelles.
Si certains cas, comme celui de sainte Philomène, relèvent de la curiosité historique, d’autres, plus contemporains, sont exposés avec sérieux, rigueur et mesure. Pie XII en fournit un excellent exemple. Au passage, le portrait que fait Jérôme Anciberro de ce pape est fort nuancé, qualité qui manque le plus souvent à ses laudateurs ou à ses détracteurs.
Voilà donc un livre rigoureux, intelligent, écrit dans un souci de clarté, et souvent avec le sourire, ce qui ne gâte rien, bien au contraire : la sainteté ne saurait en rien être un sujet incitant à la tristesse.
De Gaulle et les grands (Éric Branca, Perrin)
Comme toutes les années finissant par le chiffre 0, on célèbre la mémoire de Charles de Gaulle, né en 1890, refusant la défaite en 1940 et mort en 1970. L’auteur de L’Ami américain (sur les rapports parfois troubles entre notre pays et les États-Unis, en particulier du temps de de Gaulle), eût pu céder à la facilité de nous livrer une série d’anecdotes, plus ou moins savoureuses, plus ou moins connues, plus ou moins controuvées, relatives aux rencontres entre de Gaulle et quelques autres figures historiques de son temps. Dieu merci, si De Gaulle et les grands ne manque pas de telles anecdotes, il s’agirait plutôt d’une évocation de de Gaulle, de sa pensée et de sa politique, au travers de ses rapports avec ces figures. Ces rapports peuvent être d’amitié, d’estime, de méfiance, voire de franche hostilité… C’est le plus souvent fort intéressant, mais on déplorera la faiblesse du chapitre sur Mao, qui relève, plutôt que de l’histoire, de l’élucubration néo-malrucienne. Et, que l’on trouve Malraux ridicule ou génial, on est plus souvent avec lui dans la littérature que dans l’histoire. Ce n’est pas un tort, mais il vaut mieux en être conscient.
Sans la liberté (François Sureau, tracts Gallimard)
Y aurait-il un « moment Sureau » ? Il semble que ce ne soit qu’aujourd’hui que l’on découvre cet écrivain pourtant déjà sexagénaire. Les auditeurs de France-Culture peuvent l’écouter cet été, vers sept heures du matin, parler de la Seine, reprenant des passages de L’Or du temps, son dernier opus, riche et intéressant ensemble de digressions ayant pour prétexte une descente de la Seine depuis sa source. Mais nous verrons cela une autre fois.
En septembre 2019, la collection « tracts » de Gallimard a fait paraître Sans la liberté, où Sureau, avec éloquence, nous met en garde contre une certaine dérive des démocraties modernes. En gros, nos démocraties auraient tendance à n’avoir plus pour objet que le maintien au pouvoir d’une classe politique par ailleurs médiocre. Parfois par des moyens peu démocratiques. Force est de reconnaître que François Sureau n’a pas tort. Il suffit de se rappeler avec quelle morgue, quel cynisme et quelle brutalité divers mouvements ou manifestations (parfois un peu désordonnées, il est vrai) d’opposition ont été traités ces dernières années en France.
Et comment ne pas apprécier cette allusion à l’œuvre d’Evelyn Waugh : « Ou s’il y a un "monde nouveau", il faudrait s’inquiéter que ses habitants, en politique du moins, ressemblent au Rex Mottram de Retour à Brideshead, "minuscule fragment d’humain qui se faisait passer pour un homme complet" ». L’allusion est pertinente, mais pour un peu je la trouverais presque indulgente. Certains des philistins qui prétendent nous gouverner me font penser à un autre personnage du même roman, un nommé Hooper, prototype du petit homme moderne, qui dit en passant devant un asile de fous, vers 1942 : « Hitler les mettrait dans une chambre à gaz. Je suppose que nous pouvons apprendre une chose ou deux de lui. » Mais, à la décharge de François Sureau, on n’avait pas encore entendu M. Olivier Véran trouver quelques mérites au gouvernement chinois en matière de gestion des épidémies[iii].




[i] Un nez masqué, certes.
[ii] Tout cela, et ce qui précède, en pratiquant les gestes-barrières, bien entendu.
[iii] C’était le 18 février 2020, sur France Inter.

dimanche 31 mai 2020

Prophéties pour avant demain

À plus d’un point de vue, l’enfermement dont nous sortons peu à peu nous a obligés à user des « moyens du bord » : matériellement, socialement, intellectuellement, esthétiquement, spirituellement… Nos diverses entreprises de survie, malgré de bonnes résolutions et parfois de beaux élans, auront été ce qu’elles auront été. Fatalement, nous avons dû tourner un peu en rond, au propre comme au figuré. Et, pour éviter de sombrer dans la dépression, nos imaginations ont pu nous pousser à nous jouer des rôles : d’aucuns se seront vus en moines (cénobites ou anachorètes), d’autres en grands cuisiniers, certains en architectes d’intérieur, un peu tout le monde en épidémiologistes, quelques-uns en stratèges, voire en futurologues. Et l’on doit même pouvoir trouver des gens qui se sont rêvés en chroniqueurs de ces temps d’épreuve, voire en écrivains.
Les épidémiologistes improvisés auront suivi attentivement, chaque jour, des statistiques qu’ils auront été bien en peine d’interpréter. Il s’en sera trouvé pour prendre parti pour ou contre l’usage de la chloroquine (mot qu’ils ignoraient peu avant) et la personne du professeur Raoult ; ou pour prédire une seconde, voire une troisième « vague », ou pas de vague du tout, de la funeste épidémie qui empoisonne nos vies, et parfois les endeuille, depuis quelques mois. Ils auront aussi usé régulièrement du mot cluster et parlé de R0.
Les futurologues en chambre n’auront pas manqué non plus : les journaux, les réseaux dits sociaux et les radios sont pleins de leurs prédictions assénées avec assurance : la fin du monde est proche, l’avenir sera vert, nous serons tous cyclistes, il faudra travailler plus, il faudra travailler moins, nous serons désormais plus solidaires, ce sera la loi de la jungle, j’en passe et de plus gratinées.
À propos des promesses de cette réclusions dont nous sortons à peine, timides et engourdis, ceux d’entre nous qui y ont vu l’occasion d’approfondir leur vie spirituelle (ce qui n’est pas à nier) ont sans doute accueille avec une joie mêlée de soulagement la possibilité d’aller à la messe (ce soulagement n’a rien de honteux et pourrait bien être dans certains cas une preuve d’humilité). Et les amateurs de littérature ne se plaindront pas de pouvoir se fournir en pages neuves, après avoir plus ou moins suivi un programme ambitieux de relectures, à moins qu’en la matière ils se soient laissé guider par leur fantaisie, des associations d’idées ou de subites inspirations, voire quelquefois, tout simplement la lassitude.
Pour ma part, ma dernière relecture aura été Hissez le grand pavois[i], d’EvelynWaugh : j’avais besoin de rire, si possible de manière hénaurme, intelligente et élégante. Je n’ai pas été déçu, bien entendu, sachant à quoi m’attendre : les douteuses espiègleries de Basil Seal, la vie ridicule et parfois tragique[ii] des bright young things (de moins en moins young…) et de leur entourage pendant la drôle de guerre[iii].
En relisant ce petit chef-d’œuvre, je fus aussi frappé par l’abondance de personnages tenant de source sûre des informations leur permettant d’annoncer, dès l’automne 1939, ce que sera la guerre, avec une certitude à peine entamée par les démentis que leur apportent les faits. Il est vrai que, dans de telles circonstances, changer régulièrement de certitudes quant à l’avenir permet de garder celles-ci à peu près intactes.
M. Macron nous disait il y a deux mois et des poussières que nous étions en guerre. L’image était évidemment inappropriée, dans le style ampoulé et martial qu’affectionne cet homme apparu par surprise, style sans doute cher à qui n’a jamais porté un uniforme. Cela dit, une certaine ressemblance entre l’ambiance de ce désolant printemps et celle de la drôle de guerre dépeinte par la plume élégante et acide d’Evelyn Waugh m’a frappé.
Ne nous hâtons donc pas de prédire ce que sera le monde d’après. Que Dieu nous en garde ! Tâchons plutôt de faire en sorte que l’avenir ne soit pas trop sombre.
(Et je dédie ces propos à ceux qui n’ont pas eu le loisir de parcourir une abondante bibliothèque ni d’approfondir leur vie spirituelle, occupés qu’ils étaient à vivre serrés dans d’étroits logements, à survivre de maigres ressources ou à partir travailler chaque jour au service des autres en espérant ne pas attraper ni ramener chez eux le néfaste virus que l’on sait.)


[i] Titre original : Put Out More Flags.
[ii] La mort de Cedric Lyne ajoute à ce roman la touche d’amertume sans laquelle Waugh ne serait pas Waugh, dans sa maturité du moins. Ce roman fut écrit en 1941, d’une traite, quand Waugh était de retour de la désastreuse expédition de Crète.
[iii] The bore war, disaient alors les Britanniques. L’expression américaine phoney war n’a apparemment pris le pas que plus tard.

jeudi 30 avril 2020

Ironies (M. Pastoureau, M. Trump et les désastres)

À l’occasion du premier anniversaire de l’incendie de Notre-Dame de Paris, La Croix a eu la bonne idée de demander à quelques personnalités de contribuer par un court texte à cette triste commémoration. La contribution, parmi d’autres de M. Michel Pastoureau, éminent historien, a fait quelque bruit dans le monde catholique français, assez représenté par les lecteurs du quotidien susnommé. La raison de l’indignation qui s’est manifestée est simple : dans ce texte, M. Pastoureau proposait de « déconsacrer » Notre-Dame de Paris pour en faire un musée, étant donné que sa fréquentation assidue par des touristes armés de perches à selfies avait rendu impossible toute vie de prière à l’intérieur de la cathédrale, du moins avant l’incendie[i].
Il est facile d’objecter à M. Pastoureau qu’une fois « déconsacrée », notre cathédrale ne serait plus qu’une coquille vide, magnifique, certes, malgré les terribles dégâts de l’an dernier, mais une coquille vide quand même. Et que, même pour des esthètes épris de cohérence (sinon embrasés de ferveur religieuse), la question de l’usage d’une église est réglée depuis belle lurette : une église est une église. C’est un propos que Marcel Proust (peu suspect de fanatisme) développa il y a plus de cent ans avec plus de talent que je n’en aurai jamais[ii]. Du reste, où faudrait-il alors installer la cathédrale de Paris ?
Et, quitte à parler de musée, on pourrait ironiser en disant que dans un tel musée il faudrait exposer M. Pastoureau dans quelque vitrine, le choix du procédé de conservation de l’intéressé étant laissé aux responsables de ce musée.
À propos d’ironie, une fois connues les réactions indignées à ses propos, M. Pastoureau a cru bon de faire remarquer que ceux-ci étaient en fait ironiques. Et d’affirmer regretter que personne n’ait été capable de le comprendre. M. Pastoureau, à l’en croire, s’est donné de la peine pour rien, les lecteurs de son texte n’étant pas armés intellectuellement pour en saisir les finesses, les bijoux d’ironie patiemment ciselés. On croirait voir là la réaction de quelque baronnet de la macronie s’inquiétant de l’incompréhension du bon peuple français devant quelque projet de loi absurde ou injuste. Pour un peu, ce genre de personnage vous dirait que ses occupations consistent trop souvent à jeter des perles aux pourceaux. Ainsi donc, nos élites, politiques ou universitaires, seraient peuplées de génies incompris.
Il serait agréable de laisser à M. Pastoureau le bénéfice du doute. Après tout, peut-être a-t-il vraiment voulu ironiser ? Dans ce cas, c’est raté : des esprits fins, possédant à n’en point douter un certain sens de l’ironie, n’y ont apparemment rien vu de tel[iii]. Il devait y manquer le petit signe, le petit clin d’œil (pas trop appuyé quand même) qui signale que le propos n’est pas sérieux. Ou alors M. Pastoureau, regrettant le scandale provoqué par ses propos, aura jugé élégant de s’en tirer en faisant passer ceux-ci pour une plaisanterie. Si c’est le cas, plaignons M. Pastoureau pour l’idée qu’il se fait de l’élégance.
En somme, cette pirouette n’honore guère M. Pastoureau. Après tout, un certain M. Trump, qui occupe dit-on de hautes fonctions aux États-Unis d’Amérique, a cru s’en tirer d’une manière analogue après avoir suggéré à des médecins d’injecter du désinfectant aux malades atteints du virus qui empoisonne la vie du monde entier depuis quelques semaines.
Tout cela serait fort drôle si, dans un cas, il ne s’agissait pas d’une église chère à nos cœurs attristés depuis un an et, dans l’autre, d’une épidémie qui, derrière les statistiques effrayantes ou encourageantes selon les jours, raccourcit des vies et laisse des familles endeuillées.
Cela dit, un moment de consternation n’interdit pas l’espérance.


[i] Cela est bien résumé ici, chez Patrice de Plunkett.
[ii] Dans un texte intitulé « La mort des cathédrales ».
[iii] Comme ici Jean Duchesne dans Aleteia.

vendredi 20 mars 2020

Nos vies recluses

Le sourire amical que j’adressai tantôt à nos voisins d’Italie est devenu, par la force des choses, un sourire fraternel et navré. Nous voilà donc, nous aussi, sommés de nous enfermer chez nous, ce qui devrait bientôt arriver – et arrive déjà – dans certains pays. Ces conditions sont dures, mais si elles sont nécessaires pour éviter une catastrophe – ou du moins en limiter les effets – il nous faut nous y plier avec discipline.
Cette épreuve nous frappe en plein Carême, et en l’occurrence les privations qu’il nous faut endurer ne sont pas de ces « petits sacrifices » pas si durs auxquels nous consentons pieusement chaque année. Nous voilà privés jusqu’à nouvel ordre de messes et de sacrements. Dans le désert, il nous reste la prière et la charité. C’est peut-être dans de telles circonstances que nous sommes capables d’en saisir l’importance. De saisir aussi ce qu’est la solitude de ceux que leur santé empêche en permanence de sortir de chez eux. Ou encore ce qu’est la faim, quand sortir acheter à manger devient une aventure guère exaltante[i]. Et aussi d’apprendre cette vertu qu’est la patience.
Évidemment, pour ceux qui, depuis quelques jours, travaillent à distance, les choses ne sont pas si difficiles[ii] : ils ont de quoi occuper leurs journées et sont même payés à cela[iii]. Quant aux autres confinés, il leur faut bien trouver quelque chose à faire. D’aucuns inventent de petits jeux idiots ou amusants, se filment et répandent cela sur Internet. C’est, certes, souvent sympathique, mais un peu vain. Au bout de la vingtième plaisanterie relayée par un ami ou un parent, on finit par se lasser. D’autres se gavent de films ou de séries télévisées : je ne sais pas dans quel état se trouve leur cerveau chaque soir.
Reste la lecture. Les gros lecteurs poursuivront probablement un programme déjà établi, dévorant des piles déjà constituées, non en prévision de la dure épreuve que nous avons à subir, mais simplement par habitude. Ou, s’ils n’avaient pas renouvelé leur stock, peut-être avaient-ils un programme de relectures ?
Pour ma part, étant dans ce dernier cas, j’ai décidé d’être imperturbable : je relis à petites enjambées Crime et Châtiment, que j’avais lu bien trop jeune pour tirer de ce roman les nourritures dont il regorge. Lorsque j’aurai terminé cette lecture, j’aviserai. J’ai malheureusement le temps, car il est probable (et peut-être souhaitable, hélas) que la durée de ce grand enfermement excède les deux semaines initialement annoncées.
Suis-je d’ailleurs aussi imperturbable que je l’affirme ? J’ai remarqué que, chaque fois que des personnages se serrent la main ou se donnent une accolade, j’ai peur pour eux. Mais l’actualité influence parfois aussi nos lectures d’une manière plus directe.
Il a été beaucoup dit, par exemple, que La Peste de Camus s’est dernièrement vendu comme de petits pains, à une époque où il était encore possible d’entrer dans une librairie pour acheter des livres. Curieuse idée, à mon goût, que celle de vouloir ainsi coller à l’actualité à travers la littérature. À tout le moins, je garderais ce genre de lecture pour plus tard. Et à qui tient à des lectures en rapport avec la situation où nous nous trouvons, je conseillerai plutôt le Voyage autour de ma chambre, de Xavier de Maistre. Il n’est pas inutile pour le moral de lire aussi des choses drôles.
Bien entendu, pour qui n’a pas ce livre chez soi, il est un peu tard[iv] : l’idée de se faire livrer à domicile quoi que ce soit, y compris des livres, si elle est séduisante, sollicite le concours de personnes pour préparer, emballer, transporter et déposer les commandes, s’exposent à la contagion. Nos plaisirs, même les plus élevés, ne valent pas la vie d’un homme. il vaudrait mieux que les personnes ainsi sollicitées aient, comme la plupart d’entre nous, la possibilité, la chance même, de rester chez elles.
Cessons donc, nous autres confinés, de nous plaindre : restons chez nous, prions, lisons, rions et faisons quelque chose pour nos prochains, autant que cela nous est possible.


[i] Cette aventure est à relativiser, à côté de ce que doivent vivre ceux qui travaillent dans les boutiques et magasins que nous fréquentons.
[ii] À condition, il est vrai, de vivre seuls. La solitude a aussi des avantages.
[iii] Cela dit sans dénigrer en aucun cas ces personnes, dont je fais partie.
[iv] Mais ne constatons-nous pas qu’il est – d’une manière bien plus préoccupante – un peu tard pour beaucoup de choses ? Demandez aux médecins des hôpitaux (et aux personnels médicaux en général) dont le dévouement n’a d’égal que le mépris avec lequel ils ont été traités par des gouvernements successifs ces dernières années.

samedi 14 mars 2020

Pour une étiquette en temps d’épidémie

Une épidémie frappe en ce moment le monde et, si elle s’étend de manière redoutable (au point d’avoir été qualifiée de pandémie), il ne nous paraît pas toujours facile d’en évaluer, imaginer ou comprendre la gravité. Le mal qui se propage semble se situer quelque part entre un très mauvais rhume (aux conséquences bénignes ou fatales) et la grippe espagnole. Dans une telle incertitude, les comportements excessifs ne sont pas surprenants, du déni bravache à la panique, à la terreur, voire au désespoir.
Or, pour les quidams que nous sommes, je ne vois pas pour ma part de conduite viable à tenir en dehors d’une simple et calme prudence. Les autorités, civiles et religieuses, nous y incitent d’ailleurs : que ce soit pour échanger un signe de paix dans la charité du Christ pendant les messes ou pour nous saluer dans notre vie profane, nous sommes enjoints d’éviter accolades, baisers et poignées de main.
Les temps difficiles incitent parfois à une certaine frivolité. Sans doute pour tromper l’ennui ou encore l’angoisse. Les journaux nous ont donc administré quelques anecdotes sur le check du bout des poings où à coups de coudes, voire sur le footshake, manière pataude de se toucher du pied (chaussé, bien entendu) pour se saluer. Quelques responsables politiques en ont fait la démonstration pour la galerie. C’est amusant dix minutes, mais ensuite on s’en lasse.
Une solution plus sérieuse peut consister à chercher des modèles ailleurs : en se mettant la main sur le cœur, à la mode musulmane, ou en joignant les mains avec une inclinaison plus ou moins profonde du buste, selon une coutume que l’on prête aux Asiatiques. Pourquoi pas…
En fait, mille manières peuvent être envisagées, dès lors qu’elles sont dignes et amicales. Montrer la paume de sa main droite (dépourvue de toute arme)[i], ou encore incliner la tête, comme le résumé d’une révérence[ii]. L’essentiel réside peut-être dans les nombreuses expressions que l’on peut donner à son visage. Celles-ci peuvent aller d’une compassion empreinte de gravité, dans les moments douloureux, à une joie fraternelle ou amicale (que l’on veuille bien faire l’effort de sourire des yeux !), en passant par l’encouragement dans les épreuves. Tout est possible pour témoigner de l’amitié, du respect, ou la plus élémentaire des politesses, sans palper les mains de qui l’on rencontre. Il suffit d’y mettre de son âme.
Et c’est une précaution qui pourrait nous dispenser d’avoir à nous claquemurer chez nous pendant des semaines, comme cela arrive à nos voisins italiens. À qui j’adresse un amical sourire.
(Cela dit, les choses ne semblent pas bien tourner : à Paris, nous ne pourrons pas aller à la messe ces prochains dimanches. En attendant de rester longtemps enfermés chez nous ? Des choses étonnantes se passent d’ailleurs de toutes parts, puisque l’on a entendu M. Macron, dans un discours aux accents nobles quoique grandiloquents, annoncer la nécessité d’une politique qui serait l’exact contraire de celle qu’il a menée sans discontinuer depuis bientôt trois ans.)


[i] Ce qui serait l’origine du salut militaire.
[ii] Sans en faire trop : il n’est pas nécessaire de se mettre en même temps au garde à vous en claquant des talons, à moins de vouloir se donner des airs prussiens.

samedi 22 février 2020

« Libres d’obéir » (J. Chapoutot)

Le point Godwin, comme on dit sur Internet, connu chez les lettrés sous le nom de reductio ad Hitlerum, a parfois une trajectoire inattendue. Tout allait bien tant que ces expressions étaient utilisées par quelques personnes considérées comme réactionnaires par l’opinion à la mode, pour se défendre d’accusations souvent approximatives et grossières. Il en va tout autrement lorsque des usages tout à fait admis par la même opinion font l’objet d’un rapprochement, plus ou moins rigoureusement étayé, avec des pratiques ou des idées en vogue dans l’infernal univers national-socialiste. La panique saisit alors ceux qui pensent comme il convient, et il leur est aisé d’exprimer leur indignation devant ce scandale.
Cette indignation, on a pu l’entendre il y a quelques semaines de la bouche de M. Guillaume Erner, lors de son billet d’humeur matutinal  sur France-Culture. L’objet de son ire était un livre écrit par Johann Chapoutot, Libres d’obéir, sous-titré « Le management, du nazisme à aujourd’hui ». Comment !? N’est-ce pas pousser le point Godwin un peu loin que d’assimiler les méthodes de management pratiquées aujourd’hui dans de nombreuses entreprises au national-socialisme, quoi que l’on pense de ces méthodes ? M. Erner, par son indignation, m’a en tout cas convaincu d’une chose : c’est qu’il n’a probablement pas dépassé la page 18 dans sa lecture de Libres d’obéir, car il aurait trouvé, s’il avait poursuivi sa lecture, cette utile précaution dès la page 19 :
« Notre propos n’est ni essentialiste, ni généalogique : il ne s’agit pas de dire que le management a des origines nazies – c’est faux, il lui préexiste de quelques décennies – ni que c’est une activité criminelle. »
Voilà pour éclairer la lanterne frémissante de M. Erner. L’ouvrage de Johann Chapoutot est plutôt à prendre, selon ses propres termes, comme une « étude de cas » s’appuyant sur la destinée et les travaux de Reinhard Höhn (1904-2000), juriste allemand ayant atteint un grade élevé dans la SS avant de fonder dans les années 1950 l’Akademie für Führungskräfte, institut qui fournira pendant des décennies de nombreux cadres supérieurs ou dirigeants à l’industrie et à l’administration allemandes. Chapoutot nous fait observer au passage, afin de prouver que la destinée de Reinhard Höhn n’est pas un simple rebond dans la trajectoire, que l’on pourrait imaginer picaresque (or elle ne l’est pas), d’un Allemand profitant d’une dénazification imparfaite autant que sélective, que les questions d’organisation passionnaient déjà cet homme avant et pendant la guerre, et que ses travaux dans ce domaine l’avaient alors fait remarquer.
Il ne sera point fait ici une recension détaillée de Libres d’obéir, mais c’est un ouvrage intéressant, qui a l’important mérite de nous mettre mal à l’aise en nous faisant entrevoir que le national-socialisme ne nous est pas toujours aussi étranger que nous le voudrions bien.
Et puisqu’il est question de « généalogie » (ou de l’absence de celle-ci) du management, si bien évidemment les managers d’aujourd’hui ne sont pas les héritiers directs de quelques regrettables hordes noires, il peut être intéressant de se demander quelle est la matrice, l’origine de ce cousinage.
C’est au détour d’un recueil de textes politiques de George Orwell[i] que l’illettré que je suis a découvert l’existence de James Burnham (1905-1987), avec qui Orwell avait rompu quelques lances en 1944, écrivant à propos de The Managerial Revolution, livre de Burnham paru en 1941 :
« Pour faire bref, la thèse de Burnham est celle-ci. Le capitalisme libéral a vécu et le socialisme, en tout cas à la présente période de l’histoire, est impossible. Ce qui se produit maintenant est l’apparition d’une nouvelle classe dirigeante, nommée "managers" par Burnham. Ils sont représentés en Allemagne et en URSS par les nazis et les bolcheviks, et aux États-Unis par les cadres supérieurs des entreprises.[ii] » Orwell, tout en reconnaissant ce que cette observation avait de pertinent, ne s’en réjouissait guère, contrairement, semble-t-il, à Burnham[iii].
En résumé, on vit fleurir un peu partout, au XXe siècle, un monde de technocrates somme toute indifférents aux buts qu’ils servaient, du moment qu’ils avaient l’occasion de briller par leurs supposées compétences et leur efficacité. La littérature des années 1930 en présente d’ailleurs quelques exemples, en haut comme en bas de l’échelle, du jeune imbécile nommé Hooper dans Retour à Brideshead, d’Evelyn Waugh (plutôt en bas de l’échelle) au type de « Maurétanien » (plutôt au milieu ou en haut de celle-ci), parfaite illustration du technocrate froid et auto-satisfait dans Sur les falaises de marbre, d’Ernst Jünger[iv].
Cela ne nous amène toujours pas à la matrice. Peut-être faut-il la chercher dans les bouillonnantes illusions du XIXe siècle, dont les vapeurs n’ont pas fini de nous intoxiquer : scientisme, hygiénisme, sentiment ou désir, encouragé par une technique toujours plus envahissante, de toute-puissance, confinant à la magie. Cela doit pouvoir se vérifier dans bien des domaines, de l’organisation des entreprises à ce que l’on nomme bioéthique. Philippe Muray en avait entrevu quelque chose dans son XIXe siècle à travers les âges ; on regrettera cependant qu’il ait limité son propos au socialisme.


[i] Orwell and Politics, disponible en « Penguin Classics ».
[ii] Ma traduction laborieuse de : “Shortly, Burnham’s thesis is this. Laissez-faire capitalism is finished and Socialism, at any rate in the present period of history, is impossible. What is now happening is the appearance of a new ruling class, named by Burnham the ‘managers’. These are represented in Germany and in the USSR by the Nazis and the Bolsheviks, and in the USA by the business executives.”
[iii] Ce professeur de philosophie américain, après avoir été trotskyste jusqu’en 1939, finit par être un des maîtres à penser des néo-conservateurs…
[iv] Petit reproche ici à Chapoutot. Certes, l’allusion au Travailleur de Jünger est pertinente (page 64), mais il eût fallu rendre justice à Jünger et à l’évolution de son point de vue, notamment à travers du type du « Maurétanien ».

mercredi 29 janvier 2020

Humbles réflexions sur une manifestation

Commençons par évacuer l’aspect le plus vain de la manifestation « anti-PMA pour toutes » ou encore contre le projet de révision de la loi dite bioéthique du 19 janvier. Je veux bien sûr parler du nombre de manifestants : étions-nous « des centaines de milliers » comme l’affirment les organisateurs, quarante-et-un mille comme l’a dit la préfecture de police[i], ou bien vingt-six mille, à en croire les dires du cabinet « Occurrence », qui semble être devenu une source considérée comme infaillible (on se demande pourquoi) par nos amis les journalistes ? Peu importe le vrai nombre puisque, de toute façon, le gouvernement n’en a cure et ne se dérange même pas pour évoquer cette opposition, quelle que soit son ampleur. Quel intérêt, alors, d’aller manifester contre un projet de loi dont tout semble dire qu’il passera presque comme une lettre à la poste, tant ses enjeux paraissent passer au-dessus des têtes chenues d’un nombre non négligeable de nos vertueux sénateurs ?
Premièrement, celui, pour des dizaines (ou des centaines, donc) de milliers de quidams, d’exprimer leur désaccord profond d’avec les évolutions que veut permettre ce projet de loi. Tout le monde n’a pas la possibilité d’écrire des tribunes pertinentes dans les journaux ni de publier des communiqués tout aussi pertinents. Tout le monde n’a pas non plus l’éloquence nécessaire pour cela.
Ensuite, il n’est pas inintéressant d’observer l’évolution d’une protestation qui se situe en grande partie dans la lignée de la « Manif pour tous ». Et, bonne nouvelle, au moins du côté des organisateurs, il semble qu’un souci de cohérence gagne le discours. Il a été assez souvent question d’écologie dans les interventions qu’il m’a été donné d’entendre, et même de contestation d’un modèle libéral, lui aussi cohérent, c’est-à-dire touchant à des domaines variés, dont l’économie : à travers le risque que présente le risque de soumission au marché de la transmission de la vie, certains semblent enfin avoir entrevu que ce n’est pas au marché de régir la société. Reste à savoir s’il s’agit d’un propos sincère – les arguments m’en ont parfois paru un peu « plaqués », mais peut-être est-ce là l’effet d’un réveil tardif de la pensée, tant des gens convenablement « de droite » s’étaient engourdis à omettre de critiquer le libéralisme – ou d’une posture. La même interrogation vaut pour les manifestants. Mais il y a des raisons d’espérer : à la manifestation du 6 octobre, j’avais eu l’occasion de féliciter de jeunes gens qui tenaient bien haut une pancarte improvisée où l’on pouvait lire :
La technique détruit la Terre,
Ne la laisse pas détruire ton père.
Et les tracts[ii] distribués par des militants de « Pièces et main-d’œuvre » m’ont paru recevoir un bon accueil.
Je n’ose prédire, ni même la souhaiter, une quelconque « convergence des luttes » (tant l’expression est galvaudée) entre des « forces » conservatrices, écologistes et sociales. Mais pourquoi ne pas espérer une rencontre entre des esprits se voulant cohérents ? Conservatisme, écologie, justice sociale, voilà trois notions qui n’ont rien d’incompatible, bien au contraire. Il est temps d’en prendre conscience.
Et, pour ma part, ce 19 janvier, comme on nous avait distribué, avant d’aborder l’avenue de l’Opéra, des bâtons de craie, je me suis permis d’écrire sur la chaussée :
Arrêtez le progrès
et
N’achetez personne ! Jamais !


[i] Nombre probablement avancé pour montrer que cela fait moins que les quarante-deux mille manifestants « comptés » en octobre.
[ii] Contre l’eugénisme et l’anthropocide – Appel pour l’abolition de toute reproduction artificielle de l’humain.

mardi 21 janvier 2020

Une intuition, ce 21 janvier

En revenant dimanche 19 janvier de la manifestation que l’on sait, je fus pris d’une intuition étrange : quelqu’un a-t-il déjà sérieusement (le mot mérite une explication, elle viendra) réfléchi à un lien éventuel, ou tout au moins à une concomitance, entre le déclin (je reviendrai sur cette notion) des monarchies européennes et l’essor de divers délires prométhéens, de la révolution industrielle au transhumanisme ? Des supposés bénéfices de la première, nous avons cru pouvoir jouir pendant deux siècles avant d’entrevoir que l’addition sera salée, et du second nous commençons à voir les manifestations déjà démentes.
Par sérieusement, j’entends : sans chercher à déceler quelque complot ourdi dans une officine sordide par une société secrète il y a des siècles, explication trop simple (et trop cohérente) pour n’être pas farfelue ; et sans tomber dans de bizarres facilités à chercher aux confins d’un mysticisme mal digéré et de la folie.
Par déclin, j’entends, au choix : le lent processus – parfois plus ou moins concerté, avec même de temps à autre la complicité plus ou moins consciente de ses victimes – de transformation des derniers rois européens en phénomènes de foire ou le brutal renversement de quelques-uns d’entre eux, accompagné parfois de leur assassinat travesti en je ne sais quel simulacre de sacrifice ou de justice. Je pense bien entendu à l’assassinat de Louis XVI, en ce 21 janvier.
Il n’existe probablement plus, même dans les franges les plus bêtes de la bourgeoisie républicaine (je n’ose imaginer sans frémir quelle peut être la bêtise de tels milieux), que quelques fossiles pour manger de la tête de veau en ce triste anniversaire. Mais il y a toujours des bourgeois pour s’engraisser de tout ce qu’ils trouvent, certains de ne rencontrer aucune autorité légale pour les en empêcher de manière permanente, la loi n’étant plus désormais qu’une affaire de mode, une mode que d’habiles prescripteurs sauront toujours créer selon leurs intérêts. Ils appelleront cela émancipation, par exemple. Et le libéralisme n’est donc pas dépourvu d’une certaine cohérence, qu’il soit politique ou économique. Un indice ? Au XIXe siècle, avant que des socialistes ne s’y intéressent, on trouva des légitimistes, en France, pour se pencher avec humanité sur le sort des ouvriers que consommait allègrement une industrie jeune, dynamique et parfaitement dépourvue de scrupules. Au sujet de cette dernière, est-il besoin de rappeler une certaine continuité en citant une fois de plus les propos de feu Pierre Bergé en 2013 : « Je suis pour toutes les libertés. Louer son ventre pour faire un enfant ou louer ses bras pour travailler à l’usine, quelle différence ? C’est faire un distinguo qui est choquant. »
Si quelque érudit sérieux a la patience de se manifester pour étayer ou infirmer une telle intuition, qu’il n’hésite surtout pas.

jeudi 16 janvier 2020

Et pour une manif de plus

Pendant que la presse s'échauffe sur les projets de réforme des retraites et sur les grèves qu'elles provoquent, il est curieux de n'entendre personne ou presque parler d'un autre projet de loi actuellement en cours d'examen au Sénat, qui est en quelque sorte l'autre versant du libéralisme macronique (bon, n'exagérons pas, il en est qui en causent, et de façon pertinente, comme ici) : il s'agit de la révision de la "loi bioéthique". Remarquable "timing", comme on doit dire dans les cercles de la raison et du pouvoir, du côté de chez le "maître des horloges". Il y a toujours la possibilité d'aller manifester dimanche, avec les mêmes réserves et les mêmes raisons que le 6 octobre.

dimanche 12 janvier 2020

« Encyclopédie des écrivains ratés » (C.D. Rose)

La pseudobibliographie est une discipline fascinante en ce qu’elle constitue, peut-on dire, une sorte de littérature au carré : l’évocation, dans une œuvre littéraire, d’une autre œuvre littéraire – dont il faudra bien donner au moins quelques citations – et de l’auteur de celle-ci – sur qui il faudra bien fournir quelques détails. Diverses approches de cette discipline sont possibles, que l’on pourrait classer en deux grandes catégories, romanesque et pseudo-savante. Ce classement vaut ce qu’il vaut, s’exposant à être accusé d’un certain arbitraire, mais il a le mérite de me permettre de développer mon propos.
Dans le domaine romanesque, on pourra évidemment penser à quelques nouvelles de Borges (auteur, d’ailleurs, d’une Anthologie personnelle). Certes, mais le choix est un peu facile, quoique Borges n’ait en rien ce défaut. Plus virtuoses sont les incursions de Nabokov dans ce domaine. Il est alors permis de parler de littérature au cube, voire à une puissance supérieure. Dans Le Don, par exemple, le lecteur peut prendre connaissance de quelques poèmes écrits par le héros. Le procédé est encore simple, voire facile. Mais quand ledit héros entreprend d’écrire (et de publier) biographie de Nikolaï Gavrilovitch Tchernychevski, force est d’avouer que l’on est pris d’un léger vertige : cette biographie est tellement farfelue qu’un lecteur qui n’est pas Russe (vous o moi, quoi, si comme moi vous n’êtes pas Russe) serait porté à croire que l’auteur – avant Lénine – d’un Que faire ? n’était qu’une invention de Vladimir Vladimirovitch Nabokov ou de son héros ; il n’en est rien, il a réellement existé et la vive imagination de Fiodor Konstantinovitch Godounov-Tcherdynstev lui vaudra d’amères critiques dans un petit milieu libéral russe émigré qui se souvient encore de ce Tchernychevski dans les années 1920. Il y plus fort chez Nabokov, Feu pâle : mille vers puis leur interminable exégèse formant chacun une histoire ; une seule, vraiment ? Il est possible de se perdre, non sans plaisir, en conjectures.
Toujours dans le domaine romanesque, la trame d’un récit peut aussi s’appuyer sur un ou plusieurs auteurs imaginaires dont la vie et l’œuvre auront été oubliées. C’est le cas, par exemple, de La Bibliothèque des livres disparus, de Kristoffer Leandoer. Dans ce cas précis, il n’est pas interdit de supposer que l’auteur prête au narrateur une vision délirante du monde, incluant ces écrivains et leurs œuvres respectives. Du reste, il n’existe pas à ma connaissance de traduction française de De Försvunna böckernas bibliotek, et un lecteur exclusivement francophone pourrait me soupçonner d’avoir inventé Kristoffer Leandoer, ainsi que le susnommé ouvrage, si le nom de cet écrivain n’était récemment apparu dans quelques brèves culturelles de nos journaux à propos de ses relations houleuses avec une Académie suédoise encore convalescente.
La tentation d’un certain encyclopédisme n’est jamais loin, ni celle de verser dans la parodie ou le canular. C’est le cas du Ludwig Schnorr de Jean Dutourd, dont il a déjà été question ici.
Nous en arrivons donc à la catégorie « pseudo-savante ». C’est celle-ci qui est illustrée par l’Encyclopédie des écrivains ratés de C.D. Rose. Cette traduction (dont le titre original, The Biographic Dictionary of Literary Failure, me paraît plus juste) regroupe 52 notes biographiques sur de supposés écrivains dont l’œuvre ne nous serait pas parvenue pour diverses raisons : perte ou destruction d’un manuscrit, incapacité à écrire malgré le désir d’être un écrivain, voire tout simplement nullité manifeste pour un auteur à succès aujourd’hui oublié (c’est le cas d’un certain Belmont Rossiter, qui fait l’objet d’une des meilleures entrées).
Le parti pris est celui de la blague pince-sans-rire, correspondant tout à fait à l’idée qu’un Français se doit d’avoir de l’humour britannique. Il faut louer l’apparence de sérieux – le pince-sans-rire, donc – avec laquelle l’entreprise a été menée : de même que dans le domaine romanesque évoqué plus haut, feindre de garder son sérieux est la condition nécessaire pour que le lecteur accepte de se laisser (un peu) prendre à toutes sortes d’absurdités. La littérature au carré peu offrir des plaisirs au carré (dont, souvent, celui de rire, ou disons de sourire), mais cela implique un travail au carré. Avez-vous jamais ri à une plaisanterie racontée par quelqu’un qui s’esclaffe ?
Pour les connaisseurs, cette Encyclopédie des écrivains ratés peut faire penser, en plus littéraire, aux guides de la collection « Jet Lag » qui nous invitaient, il y a quelques années, à visiter le San Sombrero, la Molvanie, le Bongotswana ou encore l’archipel de Takki-Tikki. Le plaisir éprouvé à la lecture est du même ordre qu’à celle de tels guides, avec des défauts de même nature : sur 52 notices, il y a fatalement un peu de déchet et de procédés comiques un peu répétés qui finissent par sentir un peu le système. Mais il est après tout permis de considérer la littérature comme un monde où des contrées magnifiques ou ridicules peuvent être explorées, voire inventées.

vendredi 3 janvier 2020

Faut-il brûler Gabriel Matzneff ?

Beaucoup de bruit a été fait autour de la personne de M. Gabriel Matzneff, ces derniers jours, à l’occasion de la parution d’un livre. C’est qu’il est question, dans Le Consentement, de Vanessa Springora, de la liaison entretenue il y a plusieurs lustres entre Mme Springora, alors tout juste adolescente, et M. Matzneff, alors tout juste quinquagénaire. La jeune fille – voire la petite fille – qu’était alors Mme Springora n’en est pas sortie indemne…
Il semble donc que certains ont découvert – ou feignent de l’avoir découvert – à cette occasion quel genre d’ogre peut être – ou a pu être – M. Matzneff à ses heures, probablement trop nombreuses. « Gabriel Matzneff rattrapé par son passé », titrait il y a quelques jours La Croix. Est-ce vraiment cela ? Ne pourrait-on pas dire que c’est tout un passé qui est rattrapé par le cas de M. Matzneff, à qui tout un petit monde servit longtemps la soupe, en le flattant pour les libertés qu’il prenait avec la morale ? Il avait son rond de serviette un peu partout, à droite, à gauche, dans les journaux, à la télévision et à la radio. Il tient encore une chronique dans Le Point, finement intitulée « Un diable dans le bénitier », où il livre à qui voudra les lire ses humeurs en matière de religion… Tout un passé, ou plutôt tout un monde.
M. Bernard Pivot, qui le reçut plusieurs fois à « Apostrophes » en lui manifestant une gauloise complaisance, a récemment plaidé – avant de faire amende honorable – que c’était à une époque où « la littérature passait avant la morale ». Ce propos mérite un bref examen.
Faire passer la littérature avant la morale, cela peut s’entendre lorsqu’un écrivain, par sa vie, par certains de ses propos, de ses choix moraux ou politiques par exemple, se déshonore, tout en ayant produit ou en produisant par ailleurs une œuvre admirable. À qui et à quoi avons-nous à faire avec M. Matzneff ?
Gabriel Matzneff est un écrivain qui ne manque pas de talent, ni sans doute d’érudition. Il est aussi l’auteur de causeries souvent intelligentes, parfois drôles et pertinentes. Il n’est évidemment pas à l’abri d’idées étranges. Jusqu’ici, on pourrait en effet se contenter de faire passer la littérature avant la morale : cet homme, on le sait, se comporte mal, mais il écrit des choses parfois intéressantes, et les écrit plutôt bien. Mais il y a un os, et de taille : ce mauvais comportement, M. Matzneff s’en vante au premier détour venu de son œuvre, dans ses causeries, ses romans ou son journal, de sorte que distinguer l’homme et l’œuvre devient difficile, voire impossible, à moins de posséder un exceptionnel talent de contorsionniste. D’autant que, non content de se vanter de ses turpitudes, M. Matzneff prétend de temps à autre en fournir la justification, se présentant volontiers comme philopède par opposition aux pédophiles : à l’en croire, il ne serait pour rien au monde un prédateur, mais un initiateur. Ce genre – assez pâteux – de justification n’est pas très original : on le trouve résumé, tout prêt dans le Lolita de Nabokov, plus précisément dans les propos liminaires de Humbert Humbert (à propos de qui Nabokov dut s’échiner pendant des années à préciser que ce personnage n’est en rien censé être sympathique ; observons aussi que Nabokov éprouva bien des scrupules avant de réussir à Publier Lolita, au point de songer à en brûler le manuscrit ; cela a son importance pour la suite de mes propos).
Il a été remarqué plus haut que M. Matzneff expose aux lecteurs du Point ses humeurs, ses opinions, ses pensées ou ses impressions en matière religieuse. C’est que M. Matzneff s’affiche volontiers comme chrétien orthodoxe. Et là, tout chrétien, vu l’impénitence que M. Matzneff manifeste tout aussi volontiers, est pris de vertige devant un abîme de perplexité, voire de terreur, qui n’est pas sans rappeler le sentiment éprouvé à chaque révélation d’une affaire de prêtre pédophile : comment se dire chrétien tout en étant impénitent à ce point ?
Nous avons tous de mauvais penchants. Dans l’Église catholique, pendant l’Avent, la bénédiction finale à chaque messe comporte une prière pour que le corps du Christ, reçu lors de la communion, nous garde de céder à ces penchants. J’ignore ce qui en est chez nos frères orthodoxes, mais il ne serait pas absurde que de telles prières aient cours chez eux. Outre nos mauvais penchants, nous pouvons être visités par des démons. Si nous n’y prenons garde, certains d’entre eux peuvent se sentir autorisés à s’installer à demeure chez nous. Ce qui nous est demandé est, avec l’aide de Dieu, de les chasser au plus vite : par des prières, des signes de croix, des pénitences, des actes de contrition, à grandes giclées d’eau bénite ou à coups de pieds au derrière... Bref, par tous les moyens que nous donnera la Providence divine. Pour un écrivain talentueux, ce combat peut donner matière à de magnifiques récits, épiques, comiques ou graves, selon les grâces qui lui auront été données, et aussi selon les tourments dont il aura connaissance, d’expérience ou à lui racontés par d’autres. Or M. Matzneff, en présence de tels démons, donne plutôt l’impression de les avoir retenus pour leur offrir le thé, ravi d’entamer avec eux quelque conversation mondaine ou érudite ; et d’avoir, sur leur insistante demande, invité quelques fillettes et garçonnets à venir prendre une tasse et quelques gâteaux.
Faut-il donc brûler Gabriel Matzneff ? Certes, non. Mais l’intéressé devrait songer qu’il eût mieux fait – au sens propre – de brûler un certain nombre de pages de son écriture plutôt que de les publier ; et – au sens figuré – de brûler une mauvaise part de lui-même : ne vaut-il pas mieux entrer mutilé au Paradis qu’aller rôtir entier en enfer ? Il sera donc conseillé à M. Matzneff de méditer les versets 27 à 30 du cinquième chapitre de l’Évangile selon saint Matthieu.
Quant à ceux qui lui ont si longtemps servi la soupe (question d’époque ou de milieu, je ne trancherai pas), qu’ils se demandent s’ils n’ont pas contribué à enfoncer M. Matzneff dans ses sordides travers. Nous vivons après tout dans un monde qui nous invite rarement à renoncer à quoi que ce soit, y compris à nos vices.

mardi 31 décembre 2019

Petites causes, grands effets (et l’inverse)

« Il y a beaucoup de voitures sur la voie de bus, ce soir, vous ne trouvez pas ? »
La jeune dame qui m’avait ainsi adressé la parole venait de s’arrêter à côté de moi au feu rouge, au bout du pont du Garigliano, sur lequel je me rappelais l’avoir dépassée. Nous échangeâmes quelques considérations sur nos trajets respectifs (elle venait du pont de Neuilly, moi de Gennevilliers), avant de nous souhaiter une bonne soirée et bon courage pour la suite du chemin : c’est que nous étions à vélo, ce soir de décembre… Naturellement, il y a quelque chose de beau dans cette éphémère camaraderie. Mais ces moments m’ont paru rares à Paris en ces jours de grève des transports.
Il semble que bon nombre de gens aient profité de ces circonstances – de manière plus ou moins consciente – pour se débonder et laisser libre cours à des instincts anarchiques, voire brutaux. On a pu voir des piétons invectiver des cyclistes, des cyclistes faire des doigts d’honneur à des automobilistes eux-mêmes peu amènes, s’entassant sans interstices sur la chaussée, occupant parfois les voies cyclables. Le tout se faisant souvent au mépris du code de la route, à commencer par les feux de circulation. Ajoutons à cela les trottinettes et autres engins bizarres, et le tableau serait complet si je pouvais décrire de première main la mêlée dans les (rares) transports en commun, à laquelle j’ai pu échapper.
Quant à identifier les axes, les pivots, les forces qui meuvent et articulent ce flux anarchique et fou, c’est au-dessus de mes forces. Il nous faudrait le lourd génie d’un Balzac pour les détecter et les animer afin d’en faire les agents d’une intrigue apparemment noyée dans l’anecdote ou le tableau[i]. Roger Nimier écrivit bien en 1960 un « Comment circuler en Balzacie »[ii], mais c’est plutôt « Comment balzaciser dans la circulation » qu’il faudrait écrire en ce moment.
L’intrigue, ce pourrait être la vaine et puérile rivalité (que les gens sérieux nommeront rapport de force et les journalistes bras de fer) entre la CGT et le gouvernement à propos des régimes de retraites, qui ont peut-être besoin d’être réformés (quoi qu’en dise la CGT) mais peut-être pas de la manière voulue par le gouvernement (quoi qu’en disent celui-ci et ses amis). Nous verrons bien comment cela évoluera en janvier. Mais avec les grèves dans les raffineries de pétrole, qui sait si les proclamations jusqu’ici farfelues[iii] de Mme Hidalgo sur Paris, capitale européenne du vélo en 2020 ne vont pas s’avérer sérieuses ?
En attendant de nous en rendre compte, joyeux Noël et bonne année !


[i] Voir ici, à ce propos, ce que l’on peut penser de l’habillage de l’intrigue par les apparences du naturalisme, à travers l’exemple – fort pertinent – du Senhor Oliveira da Figueira, utilisé par Kristoffer Leandoer.
[ii] Réédité dans Les Écrivains sont-ils bêtes ? il y a déjà quelques lustres.
[iii] Malgré des efforts parfois louables, souvent erratiques et partant plus qu’imparfaits.

lundi 23 décembre 2019

Grandes causes, petits effets (et l’inverse)

Tout et probablement le contraire de tout aura été dit sur le projet de réforme des régimes de retraite auquel tient tant notre gouvernement. Je m’abstiendrai donc de tout commentaire à ce sujet précis, n’ayant pas d’avis ferme. Sur la grève provoquée par ce projet, je me contenterai de dire que je peux comprendre les inquiétudes de beaucoup de mes concitoyens, sans toujours approuver les méthodes de certains grévistes. Mais, après tout, c’est de l’injustice ou du sentiment de celle-ci que peuvent naître de grands désordres. Notre époque n’est pas toujours rassurante.
Je m’intéresserai donc à quelques à-côtés, plus ou moins anecdotiques.
Balayons en quelques mots les déboires de M. Delevoye, dont le moins que l’on puisse dire est que cet homme n’aura pas connu douze métiers et treize misères et qu’il semble fort capable d’assurer son train de vie. Relevons quand même que ce (désormais ancien) membre à titre bancal du gouvernement émargeait à un genre de cabinet nommé Parallaxe, fait inquiétant vu que parallaxe est le nom d’une erreur de lecture. Et observons qu’il est toujours amusant, quand on s’appelle Delevoye, de provoquer des grèves dans les chemins de fer.
Pour demeurer une minute dans un registre comique et assez facile, comment ne pas ironiser une fois de plus sur un mouvement de grève que rend quelque peu difficiles les déplacements, notamment ceux des Parisiens et banlieusards ? Voilà pour la grosse blague.
Cette grève a ses bons côtés, nous obligeant, nous autres Parisiens ainsi que nos voisins de banlieue, à une certaine imagination. D’aucuns ont découvert – ou redécouvert – les vertus de la marche à pieds. D’autres se sont rendu compte de ce qu’une voiture à quatre places pouvait transporter quatre personnes. D’autres encore se sont jetés dans les délices du cyclisme.
J’a pour ma part expérimenté les deux dernières solutions pour me rendre à mon travail. Ainsi, le 5 décembre, premier jour de grève, c’est plein d’entrain et, je l’avoue, non sans une certaine fierté que, perché sur mon haut vélo, j’affrontai une aube froide et brumeuse. Or, visiblement, ce jour-là, peu de Parisiens ou de banlieusards avaient pris leurs voitures : les rues étaient quasiment vides. D’où comme une déception ou un regret chez moi : c’eût été le jour idéal, au contraire, pour prendre ma voiture ! Puis je me rengorgeai avec ce qu’il faut d’autodérision : c’était évidemment grâce aux vertueux cyclistes d’un jour dont j’étais que les rues étaient si peu densément peuplées de voitures et le trafic partant si fluide.
N’en faisons pas trop toutefois : il est probable que parmi les grains d’un sablier, si ceux-ci étaient doués de pensée et de parole, il s’en trouverait quelques-uns pour nous expliquer qu’ils sont les agents du destin.
Du reste, les émerveillements d’un cycliste occasionnel les jours de grève ont leurs limites, dont il sera question une autre fois.

samedi 16 novembre 2019

Éternels retours

La désignation du lauréat du prix Nobel de littérature est toujours l’occasion d’exprimer d’éternels regrets. Pensez donc, ce n’est jamais l’écrivain que l’on espérait qui est récompensé. L’Académie suédoise, encore convalescente, devrait par exemple s’aviser de ce que Thomas Pynchon commence à se faire vieux. Cette année, comme on sait, le prix échoit à Peter Handke. Voilà du nanan pour les amateurs de polémiques pas chères, puisqu’il en est pour reprocher à Handke ses prises de position « pro-serbes » d’il y a vingt ans. On a même pu entendre, dans une récente émission de France-Culture, un critique littéraire qualifier Handke de « soutien d’un régime génocidaire ». Rien que ça.
Ne nous indignons pas trop cependant : dans la même émission, le même ou un autre a évoqué les choix de l’Académie Nobel. Bon, si des critiques littéraires professionnels sont capables de telles approximations, il ne faut s’étonner de rien.
Et peut-être faut-il même prendre le contrepied de toutes ces critiques. Toujours dans la même émission, des gens qui ne sont à notre connaissance pas capables d’aligner dix pages d’écriture ont parlé d’un ton tellement condescendant du dernier opus de Sylvain Tesson que l’on ne peut honnêtement qu’avoir hâte de l’ouvrir et de le lire. L’opus en question, La Panthère des neiges, ayant obtenu le prix Renaudot cette année, les mêmes se sont inquiétés d’une possible droitisation dudit prix. Pour étayer leurs propos, ils ont enchaîné sur quelques ricanements au sujet de (Très) cher cinéma français, d’Éric Neuhoff, prix Renaudot de l’essai pour cette année. Voilà des ricanements qui donnent envie d’aller y voir.
(Puisqu’il est question de prix littéraires et de parutions récentes, signalons Encre sympathique, de Patrick Modiano – prix Nobel en 2014. Bien entendu, Modiano a encore-écrit-toujours-le-même-roman mais, même en tenant pour vrai ce postulat, il faut reconnaître que le millésime 2019 est une réussite.)
On apprenait il y a quelques jours le décès de Lucette Destouches à l’âge de 107 ans. À un tel âge, on eût fini par croire immortelle la veuve de Céline. Elle s’était toujours opposée à la réédition des pamphlets antisémites de son mari, au grand dam de quelques-uns des admirateurs et des ennemis de celui-ci. C’était probablement de sa part une sage tentative de mettre un terme à l’interminable rengaine entonnée dès qu’il est question de Céline (quel-génie-mais-quel-salaud-mais-quel-génie-mais…). La persistance de cette rengaine tend à prouver que cette tentative fut un échec. Il n’est pas inimaginable, désormais, de l’entendre s’amplifier. Quelques critiques et amateurs de littérature auront ainsi le sentiment d’avoir inventé le mouvement perpétuel. Ils ne seront ni les premiers, ni les derniers…

samedi 2 novembre 2019

« L’Affaire Nobel » (Olivier Truc)

L’Affaire Nobel pourrait bien être le titre d’un de ces fameux polars scandinaves dont le monde se repait paraît-il depuis quelques lustres. Quelque inspecteur de police dépressif y affronterait des milliardaires repus, criminels, incestueux et héritiers de magouilles avec l’Allemagne nazie. À moins que la tâche n’incombe à un journaliste de gauche secondée par une informaticienne tatouée… Ce pourrait aussi être celui d’un bon gros deckare à l’ancienne, confus, tortueux et finissant en queue de poisson, à la Stieg Trenter. Ou encore celui d’une enquête de Statsrådet, ce ministre balourd et astucieux imaginé jadis par le mystérieux Bo Balderson.
L’Affaire Nobel pourrait donc nous révéler que sous ses airs de paradis social-démocrate, la Suède n’est qu’un enfer dirigé par des nazis obèses ; ou alors que la vie nous réserve de bien tristes surprises, de temps à autre ; ou bien que, dans le paradis social-démocrate, n’importe quel incapable peut devenir ministre et occasionnellement se faire détective amateur, avec des méthodes brouillonnes et farfelues plus efficaces pour découvrir un assassin que pour tenir son poste au gouvernement, pour notre consternation amusée.
Certes, des polars, Olivier Truc en a écrits quelques-uns. Mais ils sont, à proprement parler, plus lapons que scandinaves ; et leur auteur les a écrits en français. L’Affaire Nobel n’est du reste pas un roman, mais un travail de journaliste, métier qu’exerce Olivier Truc[i]. Ce serait en quelque sorte une synthèse consciencieusement rédigée sur une affaire sordide qui a quelque peu secoué l’Académie suédoise très récemment. Et, au travers de cette synthèse, un court essai sur une crise de la perception de soi qui toucherait la Suède.
L’affaire sordide dont il est question peut se résumer en quelques mots : un nommé Jean-Claude Arnault, sorte d’intermédiaire ayant su se rendre indispensable à une petite élite culturelle de Stockholm, a été accusé et convaincu de multiples viols sur de jeunes femmes amenées à travailler pour lui ; or cet homme se trouve être le mari d’une académicienne, la poétesse Katarina Frostensson et avoir quelquefois obtenu de grasses subventions de la part de l’Académie pour les mondanités culturelles qu’il organisait[ii].
À la suite de ces révélations, l’Académie s’est déchirée, Mme Frostensson a dû quitter son siège, deux factions se sont entredévorées, menées respectivement par Sara Danius et Horace Engdahl. Le roi, d’ordinaire dépourvu de tout pouvoir, a dû intervenir, en tant que protecteur de l’Académie, pour mettre bon ordre à ces querelles.
Le scandale est énorme : l’Académie suédoise a parmi ses missions la nomination, chaque année, du lauréat du prix Nobel de littérature. C’est donc un coup dur pour le prestige de la Suède : prestige local d’une vieille institution et prestige international, d’ordre culturel, certes, mais aussi d’ordre moral.
C’est que la Suède a quelque chose de français : les Suédois ont parfois tendance à se prendre pour une nation prophétique, chargée d’enseigner au monde entier ses hautes vertus. Il leur est donc pénible d’avoir sous les yeux un spectacle révélant que cette nation prophétique, la leur, est, comme les autres, faite d’êtres humains faillibles. D’autant que le théâtre de cet éprouvant spectacle est une institution chargée, entre autres missions, d’attribuer un prix de renommée mondiale. Mais, somme toute, aussi douloureuse qu’elle soit, la leçon d’humilité ainsi prodiguée valait peut-être cette peine.
Olivier Truc, curieusement, exprime quelques scrupules, se soupçonnant lui-même de « conflit d’intérêt », étant une journaliste installé en Suède depuis 25 ans par amour pour sa compagne. Cette situation pourrait au contraire être idéale, permettant d’adopter le point de vue d’un étranger habitué à ce pays et l’aimant, non sans éprouver de temps en temps quelque étonnement. Cela évite autant l’aigreur que l’idolâtrie. D’ailleurs, pour un journaliste, Olivier Truc n’écrit pas trop de bêtises : il est par exemple rappelé dans L’Affaire Nobel que l’Académie suédoise n’est pas une « Académie Nobel » et que le « prix Nobel d’économie » n’est pas un prix Nobel[iii].
Depuis le mascaret de bile et d’invectives qui agita l’Académie suédoise, qu’en est-il de celle-ci ? Les choses semblent peu à peu rentrer dans l’ordre, le prix Nobel 2018 ayant pu être décerné en même temps que celui de 2019. Sara Danius est subitement décédée cet automne : paix à son âme. On souhaitera aussi un peu de paix à l’Académie suédoise, et même à Horace Engdahl (et même si peut-être la paix l’ennuie). Et aussi à Peter Handke, lauréat du prix Nobel de littérature en 2019 : l’annonce de son nom a soulevé quelques vaines aigreurs d’ordre politique, ce qui évitera toujours à quelques journalistes d’éviter d’avoir à parler de son œuvre…


[i] C’est malheureusement perceptible à son écriture, dénuée de toute espèce de style.
[ii] Il a déjà été question de cette affaire ici.
[iii] Olivier Truc rappelle d’ailleurs qu’à la création du prix d’économie de la Banque de Suède en mémoire d’Alfred Nobel, en 1968, des députés suédois avaient réclamé la suppression de ce prix, arguant qu’il « contribue à conférer au sujet très politisé qu’est l’économie une aura scientifique ». On ne saurait mieux dire d’une discipline où des individus utilisent souvent de jolis outils mathématiques pour justifier des conclusions auxquelles leurs orientations politiques les auront déjà amenés.