lundi 9 septembre 2019

Un arrêté municipal

C’est, je crois me le rappeler, en lisant Michel Strogoff vers l’âge de neuf ans que je découvris la signification de cette locution : arrêté municipal. Je ne me rappelle plus si je savais ce que signifie municipal avant de lire le chapitre intitulé « un arrêté municipal », mais c’est à la lecture dudit chapitre que j’appris ce qu’est un arrêté : ainsi donc, le maire de Jenesaisplusoùtsk n’avait arrêté personne (à commencer par Michel Strogoff), pas plus qu’il n’avait été arrêté par quiconque ; en revanche, les pouvoirs d’un maire n’étaient pas négligeables, du moins dans la Russie telle que la dépeignait Jules Verne.
Mais laissons là ce brave Michel Strogoff. Tant pis, nous ne le suivrons pas jusqu’à Irkoutsk, où nous savons bien que, depuis cent cinquante ans environ, il finira perpétuellement par parvenir, après de multiples embûches, péripéties et tribulations. Nous porterons plutôt, pour un instant, nos regards sur la petite commune de Langouet, en Bretagne.
Le maire de cette commune a entrepris, voici quelque temps, d’user les pouvoirs non négligeables qui lui sont conférés, et ce à des fins des plus louables. Il a donc pris un arrêté municipal interdisant aux agriculteurs l’usage de pesticides à moins de cent cinquante mètres de toute habitation sur le territoire de sa commune. Les écologistes les plus radicaux trouveront quelque peu timide cette mesure : pourquoi ne pas franchement interdire l’usage de tout pesticide ? La question mériterait certes d’être posée, mais cette mesure était plutôt un bon début.
Las ! L’arrêté a été cassé par la préfecture d’Ille-et-Vilaine, décision confirmée par un tribunal administratif. Le motif de cette annulation était que ce maire avait outrepassé ses compétences, une telle interdiction relevant de celles du ministère de l’agriculture.
On a demandé à M. Macron, notre champion et héraut de l’écologie, ce qu’il en pensait. En substance, l’homme qui n’a pas peur de tancer un Bolsonaro a affirmé qu’il soutenait le maire de Langouet « dans ses intentions », tout en lui reprochant d’avoir pris « un arrêté qui n’est pas conforme à la loi » au lieu de « mobiliser pour changer la loi ». Observons l’usage intransitif du verbe mobiliser : mobiliser qui, comment ??? M. Macron appellerait-il ce maire à organiser des pétitions, voire des manifestations ? Quand on sait le sort fait par nos autorités à de telles entreprises, on est gagné par la perplexité. M. Macron aurait-il donc oublié qu’il est président de la république et qu’il lui suffirait à peu près de claquer du doigt an conseil des ministres pour faire proposer une loi conforme aux intentions du maire de Langouet, loi qui serait rapidement votée par une majorité parlementaire à sa botte ?
En attendant, quelques dizaines de maires ont suivi l’exemple de celui de Langouet. Peut-être est-ce le premier résultat de cette « mobilisation » que M. Macron dit souhaiter ? Certes, quelques dizaines de maires sur environ trente-six mille, c’est peu. Mais, là encore, c’est un début.
Il ne faut d’ailleurs pas désespérer : le gouvernement entend, dit-on, proposer l’interdiction d’épandre des pesticides à une distance inférieure à une limite sur laquelle il hésite encore : cinq ou dix mètres ? Comme on dit dans certaines entreprises modernes, modèles du nouveau monde macronien : on avance à petits pas ! Ou à un train de sénateur, c’est selon.
Et ces courageux maires rejoindront peut-être les cohortes de ceux qui ont le sentiment que ce gouvernement se moque d’eux sans aucune espèce de pudeur.

dimanche 25 août 2019

Les étonnantes vertus de M. Trump

Commençons par évoquer un souvenir d’enfance : mon étonnement, à l’école, devant une carte du monde suspendue à un mur de la salle de classe, où le Groenland était plus grand que l’Amérique du Sud. Constatant, en consultant d’autres cartes, que ce n’était pas toujours le cas, je compris que la projection d’une sphère sur un plan ne peut que provoquer ce genre de distorsion, source d’inexactitudes et de surprises.
Observons que la projection utilisée sur la carte qui m’avait tant étonné est une projection cylindrique tangente, dite de Mercator. Les promoteurs de théories farfelues en seront pour leurs frais : pas plus qu’elle n’est plate, la Terre n’est pas cylindrique ! Cependant, il est plaisant de relever que Mercator signifie en latin marchand et qu’il s’agit de la traduction de Kaufmann, nom véritable de l’inventeur présumé de ladite projection : que Mercator soit plus chic qu’un vulgaire Kaufmann, c’est une chose[i] ; mais une autre est que, dans tous les cas, cela évoque des achats et des ventes.
On s’est beaucoup amusé, ces derniers jours, avant, avec l’aide d’historiens et d’experts en stratégie ou en géopolitique, d’en parler sur un ton plus sérieux, d’une récente déclaration de M. Trump, une de celles dont il semble avoir le secret.
Il s’agit bien entendu de l’intention qu’il a affichée au nom des États-Unis, par le biais, comme de coutume, de Touiteur, d’acheter le Groenland. Devant le refus poli mais ferme des autorités danoises et groenlandaises, M. Trump a annoncé qu’il annulait une visite au Danemark : selon lui, on lui aurait répondu de manière méchante. L’anecdote est drôle et souligne une fois de plus le sans-gêne et le ton puéril dont M. Trump fait volontiers montre. Personne, cependant, n’a à ma connaissance poussé la plaisanterie jusqu’à supposer que M. Trump aurait pu être tenté par une représentation du Groenland selon la projection de Mercator.
Mais, historiens et experts en tout genre l’ont rappelé, l’idée avait déjà été émise en 1946 par Harry Truman, alors président des États-Unis. Et il y a d’autres précédents, bien avérés, ceux-ci, dans l’histoire des États-Unis : l’achat de la Louisiane à la France, en 1803, celui de l’Alaska à la Russie, en 1863, et même celui des Îles Vierges… au Danemark. L’histoire nous fournit d’ailleurs des exemples plus anciens d’étranges marchandages : après tout, c’est à coups d’espèces sonnantes et trébuchantes versées au roi d’Angleterre que Louis XI mit fin à la guerre de cent ans ; c’était plutôt astucieux, tant on ne prend parfois les gens que par les sentiments… De plus, point n’est besoin d’être grand clerc pour comprendre que l’ambition de la part des États-Unis d’avoir accès aux ressources naturelles du Groenland[ii] et d’être plus présents dans la région arctique est parfaitement rationnelle.
Mais il y a quelque chose qui semble surtout gêner les plus atlantistes dans les manières grossières de M. Trump, dont nous venons d’avoir un récent exemple. Peut-être est-ce une constante américaine, un vieux fond rustaud et parfois franchement inamical qu’ils avaient oublié : ce n’est pas seulement M. Trump qui se croit tout permis en tant que maître du monde de droit divin, ce sont les États-Unis. En mettant les pieds dans le plat, M. Trump nous rappelle que lorsqu’un président des États-Unis met la main sur le cœur, on ne peut exclure que ce soit pour tâter l’épaisseur de son portefeuille, talisman censé lui garantir la toute-puissance. Que ce rappel soit déplaisant à ceux des responsables européens qui se sont choisis un tel maître[iii], cela se conçoit fort bien, mais il est utile, et c’est là la vertu – à son corps défendant, probablement – de M. Trump. Suggérons-leur d’imaginer – et de bâtir – une Europe un peu plus libre.


[i] De même que, dans un autre domaine, le grec Melanchton a plus d’allure que l’allemand Schwarzerd.
[ii] Qui seront probablement plus accessibles du fait d’un réchauffement climatique que M. Trump prétend nier.
[iii] Au nom, certes, d’authentiques services qui nous furent rendus autrefois.

mardi 20 août 2019

Chassez l’artiste…

S’il est un écrivain que je devrais détester, c’est bien Céline : antisémite, athée, buveur d’eau ayant en horreur le tabac, et j’en passe… Sans parler de la mauvaise foi avec laquelle il se dépeignit en martyr après les déboires qu’il dut endurer après la Libération, déboires d’ailleurs bien moindres que ceux de quelques-uns de ses compagnons dans l’erreur. Je précise à toutes fins utiles que les châtiments qu’eurent à subir certains furent à mon très humble avis démesurés.
Ces plaintes, ces gémissements, on les retrouve bien entendu dans les Cahiers de prison récemment publiés chez Gallimard. D’autant que, comme le titre l’indique, ils furent rédigés en prison, en 1946, à Copenhague, alors que Céline redoutait d’être extradé en France et de finir comme Brasillach. On pourrait s’attendre à un document historique d’un intérêt médiocre, mais voilà, on ne peut pas passer ses journées ni gaspiller le peu d’encre et de papier dont on dispose à geindre sur son sort. Peu à peu, entre les récriminations et les plaidoyers pro domo remâchés et répétitifs d’un pamphlétaire qui regrette de s’être un tantinet emmouscaillé, et même au cœur de ceux-ci, l’artiste se ressaisit. Des noms de personnages apparaissent, ceux des personnes réelles se déforment, les phrases prennent progressivement un rythme inimitable. Des fragments de réalité ou d’imagination prennent un tour halluciné, et cela devient passionnant : nous voici devant le creuset où l’artiste fond ses souvenirs, ses visions, sa langue. Encore quelques années et naîtront, entre autres, les romans de sa « trilogie allemande ». Ces cahiers constituent donc, au-delà des circonstances, des « travaux pratiques » complétant ou illustrant à l’avance les Entretiens avec le professeur Y.
Il serait cependant abusif de dire à la lecture de ce cahier : chassez l’artiste, il revient au galop. Disons qu’il revient peu à peu, d’un pas lent, celui qui sied au labeur par lequel son phrasé paraîtra naturel, parlé. Il va sans dire que, malgré mes préventions, Céline est un écrivain que je ne déteste pas[i].
Fort différente fut la trajectoire de Curzio Malaparte. Celui-ci ne connut les ennuis – et la prison – que lorsqu’il se trouva être du côté des vainqueurs, des puissants du moment : dans les années 1930 alors qu’il était encore réputé fasciste – de moins en moins, certes – et fin novembre 1943, après avoir rempilé du côté des Alliés[ii].
La première de ces captivités – en fait une relégation aux îles Lipari – lui laissa probablement le temps d’écrire les nouvelles de Sang. La seconde fut trop brève (de l’ordre d’une semaine à Naples) pour qu’il pût en naître quoi que ce soit – sinon de lapidaires entrées dans son Journal secret (récemment traduit et publié chez Quai Voltaire), comme : « Prison. Faim. » En prévision d’éventuels ennuis ultérieurs (qui n’eurent pas lieu), Malaparte rédigea plusieurs versions d’un plaidoyer pro domo à sa manière. Deux exemples de tels textes figurent dans le Cahier de l’Herne « Malaparte » paru en 2018[iii] : une « autobiographie » datée de 1945 et un « portrait de l’auteur par lui-même » de 1948. Dans ce dernier morceau – outre la revendication d’être un écrivain, un artiste donc, et non un chroniqueur et un journaliste – une petite pointe de narcissisme (pince-sans-rire ?) : « Pour terminer mon autoportrait, j’ajoute que ma stature est d’1 mètre 84 centimètres, que je pèse 74 kilos, que je suis fort, sain, athlétique… »
Assurément, cette fantaisie révèle plus l’artiste que le polémiste ou le reporter plus ou moins compromis (ou que l’on cherche à salir) qui souhaiterait se justifier.
L’impression est confirmée à la lecture des meilleures pages du Journal secret, celles sur la Finlande, dont la découverte par un Toscan curieux est une occasion d’étonnement, donc de poésie, pour peu que ledit Toscan ait du talent. Il en restera quelque chose dans La Volga naît en Europe et dans Kaputt.
Il est en général intéressant, du reste, de voir ce que font les écrivains des circonstances où l’on leur cherche, à tort ou à raison, des poux. Décidément, l’heure des comptes, autour de 1945, est riche en exemples (on se demande pourquoi). Si l’on fait un tour en Allemagne, Jünger se vit interdire la vente de ses œuvres en zone d’occupation britannique après avoir refusé de répondre à un questionnaire sur ses activités du temps des nazis, alors qu’il n’avait rien à se reprocher[iv]. Un autre écrivain « de droite », Ernst von Salomon, répondit au contraire fort volontiers au questionnaire auquel les Américains soumirent les habitants de leur zone. Il est vrai que ce fut pour en tirer un épais volume, Le Questionnaire, rare exemple d’humour prussien, mêlant de manière parfois inextricable la lucidité et la mauvaise foi.
À propos de dénazification, tous ne furent probablement pas logés à la même enseigne : il est des métiers dont on aura toujours besoin, moins artistiques il est vrai. J’écris cela en songeant à un film allemand joué en ce moment en France, L’Œuvre sans auteur, de Florian Henckel von Donnersmarck : on y croise un médecin dénué de tout scrupule, successivement nazi, communiste et bon citoyen ouest-allemand (un pareil rôle de méchant a dû être un régal pour l’acteur qui l’a joué)[v].
Mais les artistes sont sans doute moins souples, surtout quand ils laissent traîner leurs mains dans la politique…


[i] Et nous ne sortirons jamais de la rengaine « Céline, quel génie, mais quel salaud, mais quel génie, mais… ». J’en ai déjà touché un mot ici il y a quelques années.
[ii] Une partie des engagements de Malaparte laissent perplexe (le fascisme dans ses jeunes années, le communisme à la fin de sa vie) pour un homme chez qui on sent un désir sincère de justice et de liberté.
[iii] Donc l’année des 120 ans de la naissance de Malaparte. Ah, commémorations !
[iv] Les Britanniques, pendant ce temps-là, pouvaient en trouver des traductions chez eux.
[v] Pour rester dans les considérations sur les artistes, notons que le sujet de ce film est la difficile éclosion du talent d’un peintre à travers les secousses de l’histoire allemande au milieu du XXe siècle. Ce film – très intéressant – est par ailleurs inégal : bon sujet, bon argument, bon scénario ; bons acteurs, bien dirigés, avec des décors et des costumes soignés ; mais c’est filmé et monté à la paresseuse, sans style, sans rythme.

samedi 10 août 2019

De quelques jubilés

L’homme aime à commémorer les événements, en particulier au bout d’un nombre « rond » d’années. La raison pour laquelle ce genre de nombre est considéré comme rond lorsqu’il est un multiple de 5 – plus particulièrement de 10 ou de 25 – tient probablement à des facilités de calcul. J’ignore pour ma part si 5, 10 ou 25 ont quelque signification symbolique, mais force est de reconnaître que les multiples de 3 ou de 7, par exemple, sont un peu moins faciles à calculer et à ajouter aux années où se sont produits les événements à commémorer.
Sur ces bases arithmétiquement simples, voire simplettes, les événements à commémorer l’été 2019 n’ont pas manqué ou ne manquent pas. Retenons-en trois.
Pour commencer, prenons les 75 ans de la libération de Paris. La mémoire en est chère à tout Parisien et, pourquoi pas, à tout Français. J’en ai déjà touché un mot ici, il y a cinq ans, cédant déjà aux facilités arithmétiques dont je me gaussais à l’instant. Hélas, pour quelques années, Notre-Dame de Paris manquera à ces célébrations. C’est tout ce que j’ajouterai à mes propos d’il y a cinq ans.
Observons qu’un gros mois avant d’être libérés (ou de se libérer), quelques Parisiens purent dire, aussi surpris qu’amusés : « tiens, ils s’arrêtent entre eux, maintenant ». C’était le 20 juillet 1944, date que l’on pourrait croire plus commémorée en Allemagne qu’en France : jamais des Allemands n’avaient été aussi près de se débarrasser eux-mêmes du régime nazi. J’étais prêt à céder à ce préjugé, sur la base de souvenirs vieux de 25 ans : à Stuttgart, où je me trouvais l’été 1994, les vitrines des librairies étaient envahies d’ouvrages consacrés à cet événement, vieux alors de 50 ans ; mais il est vrai que le maire de Stuttgart se nommait alors Rommel et avait quelque intérêt à associer le nom de son père à celui des conjurés. Et, après tout, Claus von Stauffenberg était un Wurtembergeois.
Or, paraît-il, on ferait aujourd’hui la fine bouche en Allemagne devant ce souvenir. C’est que, voyez-vous, tous les conjurés n’étaient pas de tendres démocrates et qu’ils ont attendu juillet 1944 pour passer à l’action, alors que le IIIe Reich commençait à accuser une tendance au rétrécissement. À la première de ces réserves, il est facile de répondre par cette question : et les tendres démocrates, qu’avaient-ils tenté jusque-là ? Répondre à la second est plus délicat : il est vrai que bon nombre des conjurés étaient des militaires que les succès des armées allemandes avaient pu griser un moment ; mais il est aussi et surtout vrai que renverser un régime totalitaire en commençant par éliminer le chef suprême de celui-ci n’est pas un tâche des plus faciles. Avant de reprocher aux conjurés de juillet 1944 le caractère tardif de leur acte, il convient de se renseigner sur la préparation de celui-ci et sur les difficultés qu’ils rencontrèrent pour l’accomplir. Il y a des piles de livres là-dessus. Et, surtout, il convient de ne pas dénigrer le courage d’hommes qui payèrent de leurs vies l’échec d’un noble sursaut, d’autant plus noble qu’il y en eut bien peu d’autres en Allemagne pour tenter l’entreprise.
Du courage, il en fallut probablement une bonne dose aux trois astronautes américains qui, en juillet 1969, s’en allèrent sur la Lune. Le cinquantenaire de cet exploit, aussi technique qu’humain, nous aura été rappelé cet été. Il est à noter que pour sa part technique, il doit beaucoup aux hautes compétences de Wernher von Braun. L’homme s’y connaissait depuis un moment en fusées : pendant que Stauffenberg échouait (de peu) à pulvériser Hitler, les jolies fusées de Werhner von Braun, après une parfaite trajectoire, parvenaient à faire découvrir aux Londoniens les dernières merveilles de la technique allemande. Et, du reste, von Braun ne se souciait guère, croit-on savoir, des conditions dans lesquelles ses jolies fusées étaient fabriquées[i].
C’est peut-être pourquoi je préférerai toujours mille fois un Claus von Stauffenberg à un Wernher von Braun.


[i] Les amateurs de littérature américaine pourront lire L’Arc-en-ciel de la gravité (Gravity’s Rainbow) de Thomas Pynchon. Et les amateurs de chansons américaines pourront en écouter une, irrésistible, de Tom Lehrer.

samedi 6 juillet 2019

Uchronies et monuments


Lorsqu’il faisait partie des Beatles, John Lennon déclara un jour que désormais ceux-ci étaient plus célèbres que Jésus. Naturellement, l’affirmation fit scandale. Mais était-elle l’expression blasphématoire de quelque mégalomanie ou le constat grinçant[i] de la décadence d’une civilisation déchristianisée et partant prête à sombrer dans n’importe quelle idolâtrie ?
Quoi qu’il en soit, nous savons que la venue du Christ a profondément changé l’humanité, tandis que si les Beatles n’avaient pas existé, nous connaîtrions tout simplement quelques chansons en moins. Cette dernière hypothèse est l’argument d’un film récemment sorti, Yesterday, qui porte évidemment le titre d’une des plus célèbres chansons des Beatles. L’idée est amusante, certes, mais guère originale. Les auteurs du film ont paraît-il été accusés de plagiat, cette hypothèse ayant paraît-il fait l’objet d’une bande dessinée parue il y a quelques années. On a aussi évoqué un film français, Jean-Philippe, où Jean-Philippe Smet ne serait jamais devenu Johnny Hallyday. Bon, d’une autre côté, de Johnny Hallyday aux Beatles, il y comme un écart…
Il n’est pas interdit de se demander si une telle idée n’aurait pas pu être traitée autrement, en envisageant la relative banalité de la question et les multiples façons, plus ou moins futiles, de se la poser. Avec un potentiel comique, voire satirique, assez vertigineux.
Les enthousiastes des Beatles trouveront peut-être ces propos choquants. Que l’on se rende compte : le monde, la vie sans Yesterday !!! Ils pourraient se consoler avec Yesterdays, chanson écrite par Jerome Kern et Otto Harbach en 1933. De nombreux musiciens de jazz en ont donné d’entêtantes versions.
Ce genre d’exercice uchronique ne se limite pas aux chansons de variétés. Jacques Laurent, écrivain au moins talentueux mais parfois aveuglé par son antigaullisme, s’y livra avec délices en ce qui concerne le général de Gaulle. Sa conclusion se laisse deviner : le monde en général et la France en particulier seraient exactement ce qu’ils sont si le général de Gaulle n’avait pas existé. Qu’il me soit permis d’en douter, avec toute l’admiration que j’ai pour l’artiste qu’était Jacques Laurent.
Il faut cependant reconnaître que certains des successeurs du général de Gaulle semblent s’être démenés pour donner raison in fine à Jacques Laurent. Il suffit pour cela de songer à la progressive restauration de la soumission inconditionnelle de la France à l’OTAN (et à travers elle à la politique étrangère des États-Unis[ii]) ou au manque complet d’esprit critique que manifestent nos gouvernants quant aux institutions européennes, aux traités de libre-échange ou à d’autres fantaisies non exemptes de reproches.
Cela commença-t-il dès la présidence de Georges Pompidou ? Ou celle de M. Giscard d’Estaing ? Sous Mitterrand[iii], en tout cas, c’était acquis. Et cela s’est poursuivi par la suite.
Or le général de Gaulle était populaire. Il était donc impensable de traiter pour rien son héritage, son œuvre, sa trace, quoi qu’on en pense. Nos gouvernants s’empressent donc la plupart du temps, depuis bientôt cinquante ans, d’invoquer cette haute figure pour mener des politiques contraires à la sienne. Au lieu d’éprouver globalement de la reconnaissance envers un homme (quitte à en critiquer certains traits), ils en ont fait une idole bien commode.
La réflexion m’est venue en lisant cette phrase dans Et vive l’aspidistra ![iv], de George Orwell :
« Si l’on veut savoir ce que pense vraiment de lui la famille d’un défunt, on peut s’en faire une bonne idée au poids de sa pierre tombale. »[v]


[i] John Lennon, semble-t-il,  pouvait avoir de l’humour. On raconte que lorsque les Beatles, encore peu connus, avaient dû rentrer d’Allemagne, où ils s’étaient produits quelque temps dans une cave de Hambourg, John Lennon préféra prendre un avion de la Lufthansa parce que les pilotes allemands connaissaient bien le chemin pour aller en Angleterre.
[ii] À ce propos, les foucades de M. Trump ont ceci de bon que nos gouvernants sont bien obligés de se poser des questions.
[iii] Que Jacques Laurent, dans son Histoire égoïste, disait avoir rencontré à Vichy…
[iv] Titre original : Keep the Aspidistra Flying.
[v] Ma traduction libre et malhabile de : If you want to know what a dead man’s relatives really think of him, a good rough test is the weight of his tombstone.

dimanche 30 juin 2019

Les (més)aventures de Mme Thill

Qu’il soit permis de se demander si certains n’ont pas quelquefois la monnaie de leur pièce. Par exemple au sujet de Mme Agnès Thill, députée de l’Oise, exclue le 27 juin du groupe LREM à l’Assemblée nationale ainsi que du parti du même nom. Que reprochent donc à Mme Thill ses petits camarades ? Ses délires homophobes, aux dires de quelques-uns d’entre eux. Précisons que lesdits « délires » consistent en quelques messages émis et répandus par l’intéressée sur les réseaux dits sociaux, messages ouvertement hostiles à un projet de loi que le gouvernement et les fidèles députés qui le soutiennent entendent faire voter d’ici l’automne. Et que ledit projet de loi porte sur l’autorisation pour des femmes seules ou des couples de femmes de se faire inséminer artificiellement en vue de mettre au monde des enfants.
Nous savons donc désormais qu’il est considéré comme délirant par les affidés de M. Macron de ne pas être d’accord avec leurs projets. Il est donc normal d’éprouver de la sympathie pour Mme Thill, tout en considérant que son exclusion d’un parti d’automates est en somme un gage de liberté pour elle. Cependant elle n’est pas exempte de reproches.
S’il est objectivement  possible de reprocher à Mme Thill de s’être répandue en ce qui ressemble à des formules à l’emporte-pièce, cela n’est pas le principal reproche que l’on puisse lui faire. Après tout, Mme Thill, en utilisant des moyens tels que Touiteur, s’est condamnée à un laconisme qui oblige parfois à de périlleux raccourcis. Il naît de la lecture de certains de ses touites la curieuse sensation que l’on éprouverait en lisant un écrit philosophique ou mathématique où figureraient des hypothèses et des conclusions plutôt justes sans que la démonstration permettant de cheminer des unes aux autres ait été exposée. Ce qui est plutôt frustrant, reconnaissons-le, mais ne mérite en rien les propos insultants don Mme Thill a fait l’objet de la part de ses petits camarades.
En revanche, on peut reprocher à Mme Thill de s’être fait des illusions quant au parti qu’elle avait rejoint. Que pouvait-elle en espérer ? La question est pertinente quand on sait que Mme Thill a longtemps adhéré au parti socialiste et est issue, dit-on, d’un milieu plutôt populaire et « catho de gauche ». A bien y réfléchir, on se demande ce qu’elle était allée faire dans cette galère : il y a comme une incohérence entre ses engagements passés et cet engagement-là.
Ce genre d’incohérence pourrait donner à penser à de nombreux électeurs, disons « bourgeois », qui ont massivement voté pour LREM à de récentes élections. Forte de ce soutien (sui n’a, certes, aucune influence sur la composition de notre parlement), la majorité ne peut que se sentir pousser des ailes. Elle n’a plus d’obstacle en vue, en quelque sorte. Cela grâce à la trouille provoquée par le grand méchant RN ou par l’invasion de Paris, tous les samedis, par les hordes-de-barbares-au-gilet-jaune-entre-les-dents. Or parmi les électeurs il se trouve probablement un certain nombre de personnes qui n’approuvent pas la « PMA pour toutes » et même quelques-unes qui seront allées manifester contre le « mariage pour tous » vers 2013. Ces personnes ont donc plébiscité une majorité qui entend mettre en œuvre sans traîner ce contre quoi elles ont manifesté à plusieurs reprises. Pensent-elles pouvoir infléchir à ce sujet le gouvernement ? Avec quels moyens ? En allant une fois de plus manifester, au risque de se plaindre de brutalités policières auxquelles elles auront applaudi lorsqu’il s’est agi d’autres manifestants ? Je veux bien me joindre à leurs cortèges, mais je ne me sentirai en rien dispensé de leur adresser les quelques reproches que je viens d’énoncer.
Du reste, je ne vois pas trop comment infléchir ce gouvernement et la majorité qui le soutient. Certes, M. Philippe a promis ou dit espérer au sujet des lois « bioéthiques » un débat apaisé. Sauf que le cas de Mme Thill permet de mieux comprendre ce qu’il entend par là : « sortez donc fumer une cigarette ou admirer le paysage pendant que les gens sérieux discutent ».

samedi 1 juin 2019

Pauvre Bellamy !

Il y a quelques jours encore, on pouvait entendre sur France-Culture l’annonce d’un programme où il serait question de politique et de roman. Cette annonce contenait une question : Emmanuel Macron est-il un Rastignac ou un Bel-ami ? J’ignore si, au cours dudit programme, une réponse fut apportée à cette importante question. Je dirais plutôt un Bel-ami, pour ma part, ou alors le héros de quelque suite libre des Rougon-Macquart dans leur versant doré ? Qu’importe.
Pour ce qui est des allusions à Balzac, on serait tenté de songer depuis les élections au parlement européen aux Illusions perdues, du moins en ce qui concerne M. Bellamy. Il n’est pas interdit non plus de songer au Père Goriot, M. Bellamy étant allé se loger pour son malheur à la pension Wauquiez, à l’enseigne quelque peu délabrée des Républicains.
On sait depuis ce 26 mai quel humiliant échec a dû subir cette maison. Et l’on se prend à avoir des regrets, ou presque. M. Bellamy est après tout un homme jeune, intelligent, courtois, un de ceux qui ont apporté un peu de dignité dans une campagne électorale aussi sale et bête que d’habitude. Les idées, les convictions qu’il a pu professer méritent l’intérêt, du moins une partie d’entre elles. C’est cette partie qui rendait sa candidature intéressante, tout en étant ce pourquoi même il a été conspué ici et là, pas seulement à gauche.
Il y avait cependant un problème : si M. Bellamy pouvait être une « tête de liste » séduisante, le moins que l’on puisse dire de ses colistiers est qu’ils étaient pour partie choisis parmi les vieux employés fidèles de la boutique fantôme qui se nomme Les Républicains.
Qu’est-ce que Les Républicains ? Les restes de la fusion de circonstance, en 2002, de deux partis politiques qui avaient peu en commun sinon de n’être ni de gauche ni d’extrême-droite : le RPR, fantôme du gaullisme, et l’UDF, fantôme du giscardisme. Depuis, ces gens savent de moins en moins où ils habitent et même qui ils sont. Ils se contentent d’essayer diverses recettes de marketing politique. De sorte que ce qu’il restait d’électeurs « gaullistes » – ou disons patriotes – sont partis ailleurs – au Rassemblement dit national s’ils ont cédé à la tentation nationaliste – ou nulle part – s’ils n’ont pas cédé à cette tentation. Quant aux « giscardiens » – ou centristes –, un sens bourgeois de leurs intérêts pour les plus riches d’entre eux ou de ce qu’ils croient être leurs intérêts pour les moins riches, les a jetés vers La République en marche. Ils ont donc voté ce 26 mai pour la liste menée dit-on par Mme Loiseau, dont la nullité ne les a pas repoussés.
En attendant, voilà M. Bellamy député européen, en compagnie des quelques rescapés du parti qu’il a accepté de représenter. Nous verrons bien s’il sera à la hauteur de l’impression favorable que sa personne a faite pendant la campagne électorale. Souhaitons-lui de ne pas oublier d’être intelligent, de gagner en cohérence dans ses convictions et de ne pas devenir la caution morale et intellectuelle de ce qu’un politicard dont il vaut mieux oublier le nom désigna fièrement naguère comme « le parti des OGM et du gaz de schiste ».

samedi 11 mai 2019

L’Europe, l’Europe, l’Europe !

A l’approche des échéances électorales, les rédactions des journaux aiment à publier des guides à l’attention de leurs lecteurs, sous la forme de questionnaires censés leur indiquer de quel candidat ou de quelle liste ils se rapprochent le plus. A deux semaines des élections au parlement européen, j’ai essayé celui de Marianne. Le résultat m’a quelque peu amusé, autant qu’il m’a laissé perplexe. A en croire mes réponses aux questions qui étaient posées, je devrais hésiter entre la liste de la France insoumise et celle de Debout la France, avec en second choix le Rassemblement national, le Parti communiste et les Républicains. L’avantage d’un tel résultat est de me conforter dans l’idée que je ne suis apparemment soumis à aucun attachement partisan. Son inconvénient est de ne pas m’apprendre pour qui je pourrais réellement voter de gaîté de cœur.
La campagne électorale en cours, il faut le dire, n’a pas de quoi transporter d’enthousiasme quiconque. Naturellement, par manque d’imagination, les macronophiles tentent de refaire le coup de nous ou le fascisme, refusant de considérer tout autre adversaire que le Rassemblement national. A ce petit jeu imbécile, ils finiront un jour par se brûler les doigts.
A moins que ne ce soit les ailes, si j’ose dire, tant leur tête de liste, Mme Loiseau, multiplie les gaffes, avec un talent à faire pâlir d’envie tout Castaner qui se respecte. La dernière en date a consisté, peu avant le 8 mai, à comparer sa campagne à un Blitzkrieg. La barre est donc placée haut. Et il ne faut pas compter sur les jeunes de La république en marche[i] pour élever le niveau. Ils ont paraît-il mis en ligne un petit jeu vidéo[ii] où un personnage censé représenter Mme Loiseau franchit des obstacles de natures variées et terrasse des ennemis de tout pelage[iii]. Parmi ces derniers figure un énorme frelon du nom de Mélenrus, dont les traits sont supposés évoquer ceux de M. Mélenchon. Cela est intéressant à plus d’un titre.
D’abord, dans l’esprit des jeunes macronophiles, il semble que tout adversaire politique ne soit qu’un genre d’insecte nuisible qu’il convient d’annihiler. Non pas quelqu’un qui aurait tort et qu’il faudrait convaincre, mais une bestiole, une vermine à écrabouiller. Ce n’est guère rassurant.
Ensuite, il est évident que le nom de Mélenrus vise à associer M. Mélenchon avec la Russie, pays qui a une fâcheuse tendance à être l’ennemi qu’il faut désigner quand on n’a plus rien à dire. Soit, mais Mme Loiseau devrait se méfier. Après tout, le Blitzkrieg en Russie, dès la fin de 1941, ce n’était plus ça.
Mais revenons au chantage électoral pratiqué par les partisans de M. Macron. On aurait tort de croire que ce nous ou le fascisme n’est pratiqué qu’en France. Des amabilités ont été récemment échangées à ce propos entre politiciens suédois. Pour être plus précis, des libéraux[iv] ont reproché à Mme Skyttedal (du parti chrétien-démocrate), d’avoir refusé de choisir entre M. Macron en M. Orban. En ce qui me concerne, j’aurais plutôt tendance à l’en féliciter car, d’une part, ce petit jeu manichéen est puéril et fatigant et, d’autre part, pourquoi se sentir systématiquement obligé d’imiter des modèles étrangers (par ailleurs caricaturaux) ou de se ranger sous la bannière de l’un d’entre eux ? Mais il est vrai qu’en disant cela on n’est guère « européen »…
A propos de Suède : j’ai aussi essayé le guide électoral de Svenska Dagbladet. Si j’étais un électeur suédois, j’aurais paraît-il à hésiter entre les sociaux-démocrates et les démocrates de Suède : riante perspective. Pour ne point perdre mon temps ni vous faire perdre le vôtre, je me contenterai de vous renvoyer à mes considérations d’électeur français au début du présent billet.


[i] La mode, en politique comme ailleurs, vit de références au passé, d’imitations plus ou moins heureuses, plus ou moins maladroites, de modes passées. Qui se souvient des jeunes giscardiens ?
[ii] On a parlé aussi de préservatifs « LREM ». On se renouvelle donc peu, en matière de niaiseries électorales (voir ici).
[iii] A côté de ces pitreries, mon amie Chloé a l’air adulte et réfléchi.
[iv] Du parti du centre ou du parti libéral, j’ai oublié, tant les numéros de clones m’ennuient.

samedi 27 avril 2019

Chloé et moi

Nul n’est tenu d’avoir – ni d’exprimer – un avis tranché et définitif sut tout sujet. Par exemple, quant à la pertinence du prélèvement à la source de l’impôt sur le revenu, je me permettrai de jouir de la liberté que je viens d’énoncer. Le prélèvement à la source a probablement un certain nombre d’inconvénients et d’avantages dont l’évaluation dépasse mes compétences.
En revanche, comme un certain nombre de mes concitoyens, quel qu’en soit le mode de prélèvement, je paie l’impôt sur le revenu. J’ai donc récemment rassemblé mes bulletins de salaire de 2018 afin de vérifier si le total inscrit sur ma déclaration de revenus « pré-remplie » était exact. Etant d’un naturel distrait, voire négligent, c’est seulement à cette occasion, ces derniers jours donc, que j’ai remarqué qu’à certains de mes bulletins de salaire étaient jointes des notes explicatives sur le fonctionnement de ce mode de prélèvement nouveau en France. Fort bien, si le désir me prend de lire ces notes, je serai sans doute plus amplement renseigné sur un régime auquel de toute façon je serai soumis.
Quelle ne fut pas ma surprise de voir en tête de chaque note le portrait dessiné d’une jeune femme brandissant un document officiel. Elle a une grosse tête, un sourire heureux, le regard joyeux, de jolis cheveux blonds et de bonnes joues roses. Le dessin est un peu raide, naïf, exécuté avec tellement peu de talent artistique que l’on peut se demander s’il n’a pas été réalisé au moyen de quelque logiciel dont j’ignore tout.
Nous n’en saurons guère plus sur cette personne, si ce n’est que nous pouvons la voir plus bas, sur une image plus petite, en pied cette fois. Elle marche d’un pas décidé, vêtue du chandail bleu marine et du col de chemisier blanc que nous voyions sur le portrait du haut, et nous découvrons qu’elle porte un pantalon orange et des bottines à talons de couleur sombre. De son bras droit tendu, elle brandit toujours un document officiel de l’administration fiscale.
A voir sa posture et son sourire, nous devinons que l’impôt sur le revenu et en particulier le prélèvement d’icelui à la source font son bonheur, ou du moins y contribuent. Quelle joie que de remplir sa déclaration d’impôts ! Quel plaisir que de les payer ensuite, a fortiori s’ils sont prélevés à la source ! Ou plutôt, vu le caractère un brin enfantin, pour ne pas dire infantile, de ces illustrations : les impôts, miam, miam ! Encore une cuillérée !
Mais qui est cette jeune femme à la mine si avenante ? L’introduction de chaque note nous l’apprend. Nous eussions pu lire, dans la première note, par exemple :
« Vous venez de déclarer vos revenus de 2017 auprès de l’administration fiscale… »
Mais non. Nous lisons au lieu de cela :
« Comme Chloé, vous venez de déclarer vos revenus 2017 auprès de l’administration fiscale… »
Ainsi, elle se nomme Chloé. Nous ne saurons rien de plus sur elle. Pas de nom de famille, par exemple. C’est Chloé et voilà tout. Elle n’a qu’un prénom, comme tous les grands enfants que nous sommes apparemment devenus aux yeux de l’administration fiscale. C’est un peu notre copine à tous, nous autres contribuables. Et elle nous montre l’exemple : elle est sage, enthousiaste, bien mise ; on la devine très polie avec la maîtresse et toujours prête à admonester avec bienveillance les mauvais élèves. Quand même, quelle fayote, cette Chloé ! Quelle chouchoute !
Mais ce n’est pas grave, quand je serai grand, je me marierai avec Chloé : elle est trop belle ! Un point c’est tout, na.

jeudi 25 avril 2019

Notre Dame et la forêt des signes

Lundi 15 avril 2019, nous étions entrés depuis la veille, dimanche des Rameaux, dans la Semaine sainte. Comme chaque année, nous nous apprêtions à nous souvenir de la Passion du Christ avant de célébrer Sa résurrection. Avec plus ou moins de foi et de ferveur. Chacun a ses grandes et ses petites années.
Or voilà que ce lundi soir, donc, un rude coup nous était asséné : on annonçait que Notre-Dame de Paris était en feu.
En bon Parisien, je ne pus que pleurer. Mais je savais bien que mes larmes, jointes à celles de tous mes concitoyens pantruchards, ne pourraient rien pour éteindre ce désastreux incendie, qui avait déjà emporté la flèche de notre cathédrale. Donc, en bon (?) catholique, il me restait à prier. Le lendemain, on apprenait que l’incendie avait pu être maîtrisé, puis éteint. Notre-Dame, malgré l’ampleur des dégâts, était sauvée !
A peu près tout a déjà été dit ou écrit sur ces douloureuses heures. Ayant effectué mon service militaire dans le Service de Santé des Armées et non chez les carabiniers d’Offenbach ou dans le génie (comme diraient les tintinophiles), je ne viendrai guère, dix jours après les faits, répéter tout ce qui en a déjà été dit, ni faire part de mes inspirations uniques et fulgurantes. Je me contenterai donc de rappeler quelques signes.
Evidemment, la sidération et la tristesse n’ont pas touché les seuls catholiques, à Paris et dans le monde. Il est pénible d’envisager la disparition d’un monument présent – et vivant, donc plus qu’un monument – depuis plus de huit siècles ; c’est un rappel plutôt violent de ce que rien ici-bas n’est éternel. La peine, l’abattement, furent même plus grands, semble-t-il, pour les non-croyants. Les prières qui réunirent de nombreuses personnes sur les quais entourant l’île de la Cité en témoignent : ces personnes ne priaient pas pour le repos éternel de notre cathédrale, ce qui n’aurait eu aucun sens (et eût même été une forme d’idolâtrie), mais dans l’espérance. Les pompiers firent le reste (et quel reste !), avec dévouement et courage, et avec la compétence qui rend efficaces ce dévouement et ce courage.
Le sauvetage, non seulement des tours, des murs et d’une grande partie des voûtes de la cathédrale, mais aussi de vénérables reliques et surtout du Saint Sacrement prouvèrent que l’espérance des fidèles en prière n’était pas vaine. Et nous avons tous vu les photographies prises le mardi matin : au milieu des décombres, l’autel, intact, surplombé de la croix et, sur le côté, une humble et magnifique statue médiévale de la Sainte Vierge portant l’enfant Jésus, intacte elle aussi.
Certes, nous nous serions volontiers passé de ce désastre. Tout comme l’Eglise se serait bien passé des scandales qui se sont trop souvent produits en son sein, dont il a beaucoup été question ces derniers mois. Mais si ces scandales et ce désastre suffisent à nous faire perdre notre foi et notre espérance, en particulier lors de la Semaine sainte, c’est qu’elles étaient bien légères. Montrons plutôt à ceux qui ne les partagent pas un visage sincèrement joyeux : c’est Pâques, le Christ est ressuscité !
(Observons que c’est ce moment de l’année qu’ont choisi des assassins pour massacrer des centaines de catholiques sri-lankais en train de célébrer cette fête essentielle et joyeuse. Peut-être ont-ils cru pouvoir par leurs crimes nier cette joie essentielle. Certes, la douleur et l’horreur sont immenses devant de tels actes, mais ceux qui les ont commis perdent leur temps à faire tant de mal : à la fin des temps, nous savons bien que c’est Dieu qui triomphera et que le diable n’y pourra rien.)
Pour revenir à Notre-Dame de Paris, quid de la charité, puisqu’il a tant été question de foi et d’espérance ? On s’est offusqué devant l’ampleur des dons promis par quelques milliardaires en vue des travaux de restauration de la cathédrale : quid des pauvres ? La question n’est pas entièrement infondée : c’est bien joli de restaurer une belle cathédrale, mais il faut que cela ait un sens. Puisqu’il s’agit d’une église avant toute chose et que l’Eglise commande l’attention aux plus pauvres… Inversement, il serait plus qu’intéressant de demander à ceux qui ne voient pas de nécessité aux travaux de restauration de cette cathédrale quelle est la raison profonde de l’attention aux pauvres qu’ils revendiquent. C’est souvent dans de tels lieux, des lieux de prière, où l’on célèbre la messe, que naissent des engagements en faveur des pauvres.
J’ai employé à dessein le mot restauration. M. Macron a promis de « rebâtir » la cathédrale de Paris « en cinq ans », et de la rendre « plus belle qu’avant ». Pourquoi ne pas plutôt s’engager à lui rendre sa splendeur en prenant pour cela le temps qu’il faudra ? Ce serait un beau signe de patience et d’humilité. Nous verrions ainsi peu à peu cette belle église reprendre forme et revenir à son usage. Chaque année, à Pâques, par exemple, nous pourrions nous réjouir des progrès accomplis. Ce serait préférable à je ne sais quel geste architectural ou je ne sais quelle prouesse technologique, qui feraient de Notre-Dame de Paris un gros œuf de Pâques, clinquant et vide, disponible à l’exploitation pour les jeux olympiques de 2024[i].
Nous avons tous appris que la charpente de Notre-Dame, partie en fumée ce 15 avril, était surnommée « la forêt ». En brûlant, cette forêt nous en a fait entrevoir une autre : une forêt de signes. Puissions-nous en faire quelque chose de bon.
Joyeuses Pâques !


[i] Soit dit en passant : ceux qui s’offusquent des centaines de millions déjà promis pour restaurer Notre-Dame devraient lever au moins un sourcil en ce qui concerne le coût des jeux olympiques : voilà de l’argent qui n’ira probablement pas aux pauvres…

samedi 13 avril 2019

Morne spectacle

C’est un caractère à la fois futile et profond que semble confirmer le mouvement des « gilets jaunes » dans sa poursuite, bien au-delà d’un simple ensemble de revendications. Il ne paraît ni voué à l’échec ni au succès, n’ayant pas de but évident. De plus en plus, il ressemble à l’expression de l’épuisement moral, culturel et pourquoi pas spirituel de tout un monde, celui où nous vivons et qui a été vendu à des gens qui se sentent désormais plus ou moins roulés. En attendant d’obtenir une réponse – qu’ils ne paraissent pas toujours rechercher ou espérer – à leur désarroi, les « gilets jaunes » s’occupent en jouant aux « gilets jaunes » le samedi. D’aucuns ont pu dire, vu le nombre de ces actes depuis la mi-novembre (on en est à vingt-deux), que l’on est plutôt dans le monde des feuilletons télévisés américains que dans celui de la tragédie classique : sans doute l’aspect culturel de cet épuisement.
Pour ce qui est de son aspect spirituel, pourquoi ne pas imaginer que des chrétiens pourraient aller à la rencontre de ces étranges révoltés, ne serait-ce que pour leur rappeler qu’ils ont une âme ? Certains prêtres sont allés les rencontrer dans leurs manifestations du samedi et au moins deux évêques se sont d’ailleurs donné la peine d’aller les visiter sur leurs ronds-points… Leur dire qu’ils sont avant tout des personnes et non des consommateurs, des usagers de services publics ou des contribuables, ce serait un début. Les aspects social et moral suivraient probablement, en attendant celui de la culture.
Ce n’est évidemment pas l’Etat ni le gouvernement qui pourraient apporter de telles réponses : ils ne sont d’une part pas là à cette fin et d’autre part le genre de personnages qui exercent le pouvoir en ce moment en paraissent bien incapables. Il n’est besoin que de voir comment cette affaire a commencé : devant la révolte provoquée par une taxe à prétexte écologique, le gouvernement n’a trouvé comme réponse que le retrait de ladite taxe, augurant que l’affaire serait ainsi réglée. Il n’en fut rien, évidemment, le mal étant plus profond. Mais que peuvent y entendre des gestionnaires aux affectations interchangeables pour qui tout se résume à des questions comptables ? Vous êtes déprimés et même furieux ? Tenez, mon bon, voilà cent sous !
Devant ce prévisible échec, il ne restait plus au pouvoir qu’à jouer la comédie du pouvoir. Voilà donc M. Macron et son gouvernement lancés à leur tour dans le spectacle. « Donner la pièce » à ces gens pour les ramener à la raison n’ayant pas suffi, deux spectacles ont été montés.
Le premier a consisté à lancer le fameux « grand débat » dont on se demande toujours ce qu’il donnera. Il s’agissait sans doute d’apaiser les « gilets jaunes » en leur faisant comprendre qu’enfin le peuple serait écouté. Tout en « maintenant le cap », bien entendu, pour continuer de « transformer la France », comme dirait M. Le Maire. Le problème, c’est que l’on ignore en quoi notre pays est censé être transformé.
En même temps, comme dirait M. Macron, il importait de rassurer son électorat. Celui-ci, manifestant quelques tropismes bourgeois (dans une acception plus bloyenne que sociologique du terme, il faut le craindre), n’aime rien plus que ce qu’il appelle l’ordre. Devant l’agitation des « gilets jaunes » (loin de moi l’idée de penser que leurs manifestations sont pures et angéliques), certains se sont pris à rêver d’un écrasement en bonne et due forme : qu’attendait-on pour faire tirer dans le tas et pour mobiliser l’armée à cette fin ? M. Luc Ferry a un moment fourni la caution intellectuelle à ce bourgeoisisme féroce[i]. Pour l’acte XIX de ce lassant feuilleton, le gouvernement annonça donc à grand bruit que des troupes seraient déployées dans Paris. Les bourgeois applaudirent, encore effrayés par le calamiteux acte XVIII au cours duquel sévirent un peu trop de black blocks, dont on ignore – et on l’ignorera probablement longtemps – s’ils bénéficièrent ou non de quelque complaisance pour commettre leur méfaits plus ou moins impunément. L’indignation de l’opposition devant cette mesure obligea nos gouvernants – qui ne sont quand même pas tout à fait fous – à vendre la mèche : nos soldats, grâce à Dieu ne devaient en rien entrer en contact avec des manifestants. Et, curieusement, on entend bien moins parler de black blocks depuis le 23 mars…
Mais le sommet, le clou du spectacle gouvernemental, c’est l’espèce de tour de force auquel s’est livré M. Macron depuis l’hiver. Sillonnant la France, il s’est entretenu avec des élus, des citoyens choisis on ne sait comment, et même avec des enfants. Suprême exploit, le 18 mars, il a rencontré soixante-cinq intellectuels, répondant avec aisance à leurs questions. Cela a duré huit heures et a été retransmis en direct sur France-Culture. Les mauvaises langues diront que les défunts Castro et Chavez n’auraient pu en faire autant. D’autres pourraient penser que cet épique moment, s’il est décompté des temps de parole de la majorité à la radio et à la télévision, épargnera aux électeurs les discours des calamiteux seconds couteaux macroniens.
Mais soyons aimable : n’y avait-il pas quelque chose de touchant dans l’exhibition de cette prodigieuse intelligence, d’une intelligence ayant réponse à tout ? Ainsi, notre cher leader a sans doute eu beaucoup à enseigner à quelques dizaines de « penseurs » et d’universitaires bien plus âgés que lui…
On se demande comment M. Macron pourra s’y prendre pour faire mieux. Le verra-t-on bientôt terrasser à mains nues, devant un public extasié, quelques fauves ou crocodiles ? Ou bien encore cracher le feu tout en exécutant un numéro de funambule ? Ou alors déclamer en même temps deux tragédies de Racine ? Quoi qu’il en soit, ses admirateurs ne manqueront pas de nous faire remarquer la multiplicité et la solidité de ses talents. Quel spectacle ce sera !
C’en serait drôle si ce n’était lassant.


[i] Pour les bourgeois, M. Luc Ferry est un grand philosophe. Il a d’ailleurs les cheveux longs, signe d’une intense réflexion, mais pas trop, signe d’une certaine retenue.

samedi 9 mars 2019

La croisade des enfants !?

On observe depuis quelques semaines, dans divers pays d’Europe, des « grèves pour le climat » : chaque vendredi, des lycéens se rassemblent et s’en vont manifester pour rappeler aux responsables politiques les engagements qu’eux ou leurs prédécesseurs ont pris lors de la « COP 21 » il y a déjà trois ans, autant dire jadis pour le politicien moyen. Il serait facile de railler ces jeunes gens : leurs slogans simplistes, voire bébêtes, les nobles prétextes qu’ils se trouvent pour sécher quelques cours, et je ne sais quoi encore. Ah oui, bien entendu : ces jeunes sont probablement manipulés, n’est-ce pas.
Il est aussi de bon ton, que ce soit pour l’encenser ou la ridiculiser, d’évoquer la figure de Greta Thunberg[i]. Naturellement, il est permis de s’interroger sur l’engouement provoqué par cette jeune fille[ii], qui semble être à l’origine du mouvement. On a pu voir un peu partout son visage de lutin renfrogné, au milieu d’adolescents extasiés, à quelque tribune de l’ONU ou de l’Union européenne, aux côtés de responsables politiques au sourire onctueux… La voilà devenue une vedette internationale, promenant à travers l’Europe un panneau où l’on peut lire : Skolstrejk för klimatet[iii]. Outre lui souhaiter de ne pas se laisser griser par cette subite célébrité, comment ne pas se demander qui la soutient, par quels moyens elle se paie tous ces voyages, etc. D’aucuns ont apporté des réponses : d’abord (et tout simplement), les parents de Mlle Thunberg sont aisés et pas complètement inconnus en Suède ; ensuite, il semblerait qu’un homme d’affaires suédois, M. Ingmar Rentzhog, cherche à la mettre en avant pour en tirer de juteux profits. Ajoutons à cela que Mlle Thunberg est atteinte d’une forme « bénigne » d’autisme, et voilà qui suffit à certains pour en faire un pitoyable pantin destiné à hypnotiser notre belle jeunesse au profit d’un mystérieux « lobby vert ».
A cela il faut répliquer deux choses.
Premièrement, je me demande quels peuvent être les moyens et les buts inavouables d’un éventuel « lobby écologiste ». Divers lobbies travaillant au profit de groupes pétroliers, chimiques ou autres sont probablement plus puissants et leurs buts sont clairs : pouvoir continuer de gagner de l’argent à tout prix, quelles qu’en soient les conséquences sur l’environnement. Alors ?
Certes, il existe aussi des industriels aussi peu scrupuleux en matière d’environnement mais simplement plus modernes ; ceux-ci entendent se faire une place sur un marché qui ne demande qu’à croître dans des proportions assez monstrueuses pour leur faire gagner des sommes d’argent aussi folles que celles dont profite une industrie déjà ancienne ; d’une manière peut-être aussi déraisonnable, d’ailleurs. La sauvegarde du climat ne serait pour eux qu’un noble prétexte, non pas pour sécher les cours cette fois, mais pour s’enrichir[iv]. L’hypothèse de l’intervention de M. Rentzhog devient alors plausible.
Cependant – et secondement – ce mouvement de jeunes – ridicule ou non, manipulé ou non – manifeste une vertu que nous autres, vieux fossiles, avons parfois perdue en devant souvent plutôt de grandes personnes que des adultes. On pourrait nommer cette vertu exigence de loyauté ou plus brièvement honneur : Mesdames et Messieurs les politiques, puisque vous ou vos prédécesseurs avez pris des engagements au nom de vos pays, eh bien, qu’attendez-vous pour les tenir ? C’est bien plus sérieux que toute la prétendue raison économique qui imposerait de ne pas bouleverser certaines habitudes – ou situations de rente –, laquelle peut aussi bien se nommer paresse ou lâcheté. Et cela mérite au moins notre estime.
(Et puis, que voulez-vous, je trouve sympathiques les jeunes filles déraisonnablement têtues, cela depuis 1429. Toutes proportions gardées, bien entendu.)


[i] Au sujet de laquelle on signalera aux journalistes de France-Culture que son nom n’est pas Sönberg.
[ii] Encore pour les journalistes de France-Culture : elle a 16 ans, ce qui n’en fait pas une « jeune femme », comme on a pu l’entendre sur ces augustes ondes en février.
[iii] Ne boudons pas notre plaisir à voir un panneau en suédois sillonner l’Europe…
[iv] Signalons à titre gracieux à ces audacieux industriels que les problèmes écologiques ne se limitent pas au climat. Et que remplacer la gloutonnerie en pétrole et en charbon par une autre ne fera que déplacer les problèmes.

samedi 16 février 2019

D’un point de vue postmoderne…

A des fins qu’il reste à identifier, le parti qui se nomme Les Républicains a choisi comme tête de liste aux prochaines élections européennes M. François-Xavier Bellamy. L’homme étant étiqueté catholique et conservateur, lui ont été immédiatement associés Mme Evren et M. Danjean probablement pour satisfaire les électeurs libéraux ou ceux qui votent LR parce que c’est LR. Curieux attelage, donc, d’un professeur de philosophie – a priori un homme qui pense – avec deux « fonctionnaires » d’un parti sont il n’est pas membre et où l’on semble, avec une constance digne d’éloges, s’abstenir de penser. Peut-être M. Wauquiez a-t-il voulu ratisser large, ce qui se nomme plus du marketing que de la politique.
M. Bellamy, apparemment, est catholique et ne le cache pas. Il se murmure même qu’il serait « personnellement » opposé à l’avortement. Tout cela serait fort bien si cela ne rappelait pas quelque peu M. Fillon, encore que M. Bellamy paraisse à première vue plus réfléchi et sincère que M. Fillon. Contentons-nous pour notre part de remarquer qu’être opposé à l’avortement parce qu’on est catholique est une chose des plus logiques qui soient. Pour rester logique, il est d’ailleurs de nombreuses choses qui pourraient découler le plus simplement du catholicisme revendiqué de M. Bellamy et qui risqueraient de ne pas plaire à LR, aux électeurs automatiques de ce parti, ni au courant libéral de ce parti. En matière économique et sociale, notamment.
Je n’ai pas de réponse quant à ces doutes. Peut-être me faudrait-il me renseigner plus sur M. Bellamy et les idées qu’il professe pour m’en faire une, avant que le parti auquel il a eu l’étrange idée d’accepter de s’associer n’entreprenne de le bâillonner.
En tout cas, la découverte de M. Bellamy par les journalistes de la grosse presse a donné lieu au déversement de clichés plus ou moins hargneux sur les catholiques. En tant que catholique, ces clichés m’amusent et me réjouissent parfois : si aujourd’hui nos ennemis n’ont que cela comme argument, c’est qu’ils n’ont que le néant à nous opposer.
Ces clichés, donc, reflètent surtout le vide, la paresse et l’inculture du commun des journalistes et des politiciens. On pourrait les résumer comme suit : on dira de quelqu’un qu’il est catholique pratiquant s’il a été aperçu dans une église un dimanche à l’heure de la messe ; si le phénomène se répète plusieurs dimanches, on le dira catholique fervent ; et si c’est tous les dimanches, il deviendra un catholique traditionaliste ; il sera un catholique intransigeant s’il avoue en public croire en Dieu, y compris en semaine ; et un catholique intégriste s’il fréquente une paroisse où le sanctus et l’agnus sont parfois chantés en latin (sans parler du gloria et du credo pour certaines solennités et fêtes) ; s’il va parfois à la messe en semaine, ce sera un catholique sectaire, et s’il s’agenouille au moment de l’élévation, on le dira catholique fanatique.
Naturellement, de telles pratiques religieuses finissent par avoir des conséquences diverses. Un catholique opposé à l’avortement sera fatalement un catholique conservateur. S’il exprime des réserves – et même un peu plus – sur les délires « sociétaux » à la mode depuis quelques années, il conviendra d’ajouter proche de la Manif Pour Tous.
Il faudrait éplucher la presse entière pour vérifier si tous ces qualificatifs ont été employés pour désigner – ou dénigrer – M. Bellamy. Mais la vie est courte, que voulez-vous.
Du reste, pour un catholique soucieux de cohérence, il n’y pas que l’avortement ou les délires « sociétaux » à la mode dans la vie. Il y a aussi les questions liées à l’accueil des migrants, au souci des plus pauvres, au respect de la création (ou à l’écologie, si vous préférez)… Mais là le catholique cohérent risque de sentir le fagot pour l’électeur LR automatique, et aussi pour des macroniens que M. François Sureau a récemment gratifiés de l’aimable appellation de nains de jardin. Pour ceux-là un tel catholique ferait probablement figure de gauchiste, de bolchévique ou plutôt de partageux, pour parler en bon bourgeois louis-philippard.
Or toutes ces questions sont plus liées entre elles qu’on ne croit. Si pour ma part je parvenais à me voir de l’œil postmoderne d’un macronien de base, je me considèrerais peut-être comme un catholique fanatique, conservateur, proche de la Manif Pour Tous et bolchévique. Et je m’enfuirais, l’esprit confus, en poussant des hurlements de terreur.
Mais après tout, cette bourgeoisie postmoderne fait peut-être partie des nombreuses périphéries à évangéliser…

dimanche 10 février 2019

« Un catholique n’a pas d’alliés »

Les correspondances d’écrivains ont évidemment un intérêt variable. S’il ne s’agit que d’échanger des compliments plus ou moins sincères entre « maîtres » imbus d’eux-mêmes, mieux vaut passer son chemin. Restent deux possibilités : celle d’une complicité stimulant le talent de chaque correspondant, y compris dans la plaisanterie, et celle d’une proximité suffisante pour avoir quelque chose à se dire (ou plutôt : à s’écrire) mais assez limitée pour que des points de vue différents se confrontent, voire se percutent.
Les éditions du Cerf ont eu la bonne idée de publier en un seul volume trois correspondances, celles de Jacques Maritain avec François Mauriac, Paul Claudel et Georges Bernanos. Il va sans dire que ces correspondances relèvent plus de la seconde des possibilités évoquées plus haut que de la première.
Entre Maritain et Mauriac, les lettres vont de 1926 à 1970. Qu’en retenir ? Peut-être la conversation entre deux contemporains qui s’estiment et se mesurent. Sur les tourments qui traversent cette longue période, les deux hommes semblent souvent tomber d’accord. Dans la sorte d’amitié qui peu à peu se tisse, aucun des deux ne paraît pressé de manifester à l’autre quelque désaccord. Peut-être se redoutaient-ils l’un l’autre ? Il y a comme une retenue entre ces deux-là. Les attaques, les piques, drôles parfois, seront pour les autres. Pour Claudel, par exemple, surnommé « Pégase » par Mauriac dans une lettre de juin 1939. Maritain renchérira dans sa réponse en précisant : « Il y a longtemps  que Pégase rongeait son frein d’or, et n’importe quelle occasion lui était bonne pour m’avaler tout cru. » Pourquoi ce « Pégase », pourquoi cet or évoqué par Maritain sur un ton qui n’est pas sans rappeler – en moins violent – celui de son parrain Léon Bloy ? C’est que Claudel, membre du conseil d’administration de Gnome et Rhône (fameux fabricant de moteurs d’avion), avait manifesté dans une tribune parue dans le Figaro une certaine irritation à propos d’une phrase de Maritain, d’ailleurs assez bloyenne dans l’esprit et à méditer encore aujourd’hui : « Tant que les sociétés modernes sécréteront la misère comme un produit normal de leur fonctionnement, il ne doit pas y avoir de repos pour un chrétien. »
Il serait donc prévisible de trouver des accents plus violents, des signes d’opposition dans la correspondance entre Maritain et Claudel. Il n’en est rien. Peut-être, en privé, Claudel était-il plus diplomate ? Il y a aussi des raisons plus sérieuses, surtout après 1945, pour rapprocher les deux hommes. Par exemple le rejet de l’antisémitisme et l’horreur devant les persécutions faites aux Juifs en ce triste siècle. On apprendra au détour d’une note[i] que Claudel écrivit le 24 décembre 1941 une lettre admirable au Grand Rabbin de France, lettre qui lui valut une surveillance particulière et même une perquisition à son domicile. Ce qui nous laisse de lui une idée plus haute que le classique Claudel-auteur-d’une-ode-au-maréchal-Pétain-puis-d’une-ode au-général-de-Gaulle… ou même que celle d’un Pégase rongeant son frein d’or.
Les frictions, les heurts, les orages, c’est plutôt avec Bernanos que nous y assistons. Normal, sourirons-nous, c’est là l’affaire de Bernanos. Dès 1928, Maritain et Bernanos se fâchent à propos de la condamnation de l’Action française par l’Eglise. Quelques éclaircies plus tard, de nouvelles fâcheries éclateront, autour de La grande peur des bien-pensants. A ce propos, c’est Raïssa Maritain qui adresse à Bernanos de nécessaires admonestations, au nom de leur commune admiration pour Léon Bloy, lui rappelant l’incompatibilité, de l’aveu de Bloy lui-même, entre une telle admiration et celle d’un Edouard Drumont, en particulier en ce qui concerne leurs perceptions respectives du peuple juif. Dans une lettre datée de la Pentecôte 1931, elle le met en garde contre les dangereux attraits de la polémique, « cette région, à certains égards non-humaine, de la polémique, dont la seule fin n’est pas le vérité mais la bataille pour une cause à laquelle on croit devoir tout engager »… Les quelques lettres de Raïssa Maritain à Bernanos qui se glissent dans cette correspondance touchent par leur mélange de fermeté, voire de sévérité et de douceur, mélange qui forme une sorte de bienveillance, de charité dans le fait de dire la vérité à quelqu’un qui en a besoin, peut-être ? L’humilité avec laquelle répond parfois Bernanos peut être elle aussi touchante.
Qui sait si ce dernier, d’ailleurs, n’a pas fini par profiter de la leçon, à l’écriture de Grands cimetières sous la lune, par exemple, livre où Bernanos sacrifia à un devoir de vérité les sympathies qu’auraient dû, logiquement, provoquer ses inclinations politiques, sympathies qui furent du reste réelles au début de la guerre d’Espagne ? La parution de ce pamphlet marquera une nouvelle période d’apaisement entre Maritain et Bernanos.
Quoi de mieux que cette difficile relation pour illustrer cette phrase dont le début forme le sous-titre de ce livre : « Un catholique n’a pas d’alliés, il ne peut avoir que des frères »[ii] ? Les frères se querellent volontiers, se cherchent des poux, souvent de manière injuste. Mais ils peuvent aussi s’administrer des corrections parfois robustes. S’ils n’oublient pas qu’ils sont frères, ces corrections porteront des fruits.


[i] Les notes et introductions sont de Michel Bressolette et Henri Quantin, et elles sont fort utiles.
[ii] La phrase est de Claudel.