samedi 2 novembre 2019

« L’Affaire Nobel » (Olivier Truc)

L’Affaire Nobel pourrait bien être le titre d’un de ces fameux polars scandinaves dont le monde se repait paraît-il depuis quelques lustres. Quelque inspecteur de police dépressif y affronterait des milliardaires repus, criminels, incestueux et héritiers de magouilles avec l’Allemagne nazie. À moins que la tâche n’incombe à un journaliste de gauche secondée par une informaticienne tatouée… Ce pourrait aussi être celui d’un bon gros deckare à l’ancienne, confus, tortueux et finissant en queue de poisson, à la Stieg Trenter. Ou encore celui d’une enquête de Statsrådet, ce ministre balourd et astucieux imaginé jadis par le mystérieux Bo Balderson.
L’Affaire Nobel pourrait donc nous révéler que sous ses airs de paradis social-démocrate, la Suède n’est qu’un enfer dirigé par des nazis obèses ; ou alors que la vie nous réserve de bien tristes surprises, de temps à autre ; ou bien que, dans le paradis social-démocrate, n’importe quel incapable peut devenir ministre et occasionnellement se faire détective amateur, avec des méthodes brouillonnes et farfelues plus efficaces pour découvrir un assassin que pour tenir son poste au gouvernement, pour notre consternation amusée.
Certes, des polars, Olivier Truc en a écrits quelques-uns. Mais ils sont, à proprement parler, plus lapons que scandinaves ; et leur auteur les a écrits en français. L’Affaire Nobel n’est du reste pas un roman, mais un travail de journaliste, métier qu’exerce Olivier Truc[i]. Ce serait en quelque sorte une synthèse consciencieusement rédigée sur une affaire sordide qui a quelque peu secoué l’Académie suédoise très récemment. Et, au travers de cette synthèse, un court essai sur une crise de la perception de soi qui toucherait la Suède.
L’affaire sordide dont il est question peut se résumer en quelques mots : un nommé Jean-Claude Arnault, sorte d’intermédiaire ayant su se rendre indispensable à une petite élite culturelle de Stockholm, a été accusé et convaincu de multiples viols sur de jeunes femmes amenées à travailler pour lui ; or cet homme se trouve être le mari d’une académicienne, la poétesse Katarina Frostensson et avoir quelquefois obtenu de grasses subventions de la part de l’Académie pour les mondanités culturelles qu’il organisait[ii].
À la suite de ces révélations, l’Académie s’est déchirée, Mme Frostensson a dû quitter son siège, deux factions se sont entredévorées, menées respectivement par Sara Danius et Horace Engdahl. Le roi, d’ordinaire dépourvu de tout pouvoir, a dû intervenir, en tant que protecteur de l’Académie, pour mettre bon ordre à ces querelles.
Le scandale est énorme : l’Académie suédoise a parmi ses missions la nomination, chaque année, du lauréat du prix Nobel de littérature. C’est donc un coup dur pour le prestige de la Suède : prestige local d’une vieille institution et prestige international, d’ordre culturel, certes, mais aussi d’ordre moral.
C’est que la Suède a quelque chose de français : les Suédois ont parfois tendance à se prendre pour une nation prophétique, chargée d’enseigner au monde entier ses hautes vertus. Il leur est donc pénible d’avoir sous les yeux un spectacle révélant que cette nation prophétique, la leur, est, comme les autres, faite d’êtres humains faillibles. D’autant que le théâtre de cet éprouvant spectacle est une institution chargée, entre autres missions, d’attribuer un prix de renommée mondiale. Mais, somme toute, aussi douloureuse qu’elle soit, la leçon d’humilité ainsi prodiguée valait peut-être cette peine.
Olivier Truc, curieusement, exprime quelques scrupules, se soupçonnant lui-même de « conflit d’intérêt », étant une journaliste installé en Suède depuis 25 ans par amour pour sa compagne. Cette situation pourrait au contraire être idéale, permettant d’adopter le point de vue d’un étranger habitué à ce pays et l’aimant, non sans éprouver de temps en temps quelque étonnement. Cela évite autant l’aigreur que l’idolâtrie. D’ailleurs, pour un journaliste, Olivier Truc n’écrit pas trop de bêtises : il est par exemple rappelé dans L’Affaire Nobel que l’Académie suédoise n’est pas une « Académie Nobel » et que le « prix Nobel d’économie » n’est pas un prix Nobel[iii].
Depuis le mascaret de bile et d’invectives qui agita l’Académie suédoise, qu’en est-il de celle-ci ? Les choses semblent peu à peu rentrer dans l’ordre, le prix Nobel 2018 ayant pu être décerné en même temps que celui de 2019. Sara Danius est subitement décédée cet automne : paix à son âme. On souhaitera aussi un peu de paix à l’Académie suédoise, et même à Horace Engdahl (et même si peut-être la paix l’ennuie). Et aussi à Peter Handke, lauréat du prix Nobel de littérature en 2019 : l’annonce de son nom a soulevé quelques vaines aigreurs d’ordre politique, ce qui évitera toujours à quelques journalistes d’éviter d’avoir à parler de son œuvre…


[i] C’est malheureusement perceptible à son écriture, dénuée de toute espèce de style.
[ii] Il a déjà été question de cette affaire ici.
[iii] Olivier Truc rappelle d’ailleurs qu’à la création du prix d’économie de la Banque de Suède en mémoire d’Alfred Nobel, en 1968, des députés suédois avaient réclamé la suppression de ce prix, arguant qu’il « contribue à conférer au sujet très politisé qu’est l’économie une aura scientifique ». On ne saurait mieux dire d’une discipline où des individus utilisent souvent de jolis outils mathématiques pour justifier des conclusions auxquelles leurs orientations politiques les auront déjà amenés.

samedi 5 octobre 2019

Le 6 octobre, quand même

Il existe en notre belle France une loi étrange, dite bioéthique, censée déterminer ce qui est permis ou non en matière de pratiques et de recherches médicales. Son étrangeté réside dans le fait que, périodiquement, on la révise de manière à établir de nouvelles autorisations ou interdiction, selon les nouveautés que propose la recherche médicale ou que cherchent à imposer divers groupes de pression. En somme, la bioéthique régie par cette loi consiste en un genre de morale molle nourrie de l’air du temps et de possibilités techniques plus ou moins récentes.
Parmi les mesures prévues dans la révision actuellement soumise aux votes de notre parlement, en figure une nommée par ses partisans « PMA pour toutes » et « PMA sans père » par ses opposants. Il s’agit du droit pour des femmes seules ou des couples de femmes de se faire faire un enfant par insémination artificielle. Cette mesure, votée par une poignée de députés dans une assemblée déserte, a la vedette, et l’on comprendra aisément pourquoi : elle se situe dans la lignée de la fameuse « loi Taubira » de 2013, laquelle, sous prétexte de lutter contre la discrimination dont seraient victimes les homosexuels, constituait la brèche par laquelle de bien plus funestes innovations pourraient être introduites. La possibilité de « louer des ventres » des femmes, aujourd’hui écartée à grands cris par nos gouvernants, sera probablement proposée dans une ou deux révisions de la fameuse loi bioéthique.
Mais revenons à cette « PMA pour toutes » ou « sans père », selon les points de vue. Sa mise en avant m’a tout l’air d’un chantage sentimental, autrement dit d’un piège : le désir de maternité d’une femme, quel que soit son mode de vie, est une chose tout à fait respectable, presque autant que la femme qui l’éprouve, de manière parfois douloureuse. Au nom de ce respect, les amis du progrès auront beau jeu de dénoncer la cruauté de ceux qui ne veulent pas que l’on puisse satisfaire ce désir. On pourrait dire que la Manif pour tous et alii sont tombés à pieds joints dans ce piège en organisant une manifestation qui aura lieu demain, dimanche 6 octobre, « contre la PMA sans père » : c’est que, pendant que l’on risque de rejouer le psychodrame des « gentils LGBT » contre les « méchants LMPT », on ne parle pas du reste de ce projet de révision. Cette restriction à un seul sujet, permettant peut-être au piège de se refermer, serait un argument pour ne pas se joindre à cette manifestation.
Le reste, nos évêques en ont fort bien parlé le 16 septembre, en les personnes de Mgr de Moulins-Beaufort, Mgr d’Ornellas et Mgr Aupetit. Non seulement ils ont parlé du reste, mais ils l’ont aussi lié à un problème important sur lequel l’Église a aussi son mot à dire : l’écologie. Je pense notamment à l’intervention de Mgr d’Ornellas, usant d’une expression toute franciscaine, « notre sœur la Terre »[i]. Plus récemment, Mgr Aupetit a fort bien exposé l’ensemble du problème, dans un entretien accordé à France-Info[ii]. Voulons-nous d’une humanité soumise jusqu’à la part physique de ses fondements à la technique et aux manipulations que celle-ci pourrait permettre ?
C’est le genre de réflexion que l’on aurait aimé entendre de la part des organisateurs de la manifestation de demain. Ainsi que des réflexions d’ordre social et économique, renvoyant enfin au capitalisme débridé son image, celle d’un parent pas si éloigné de certains totalitarismes.
Au passage, nos évêques ne nous ont pas appelés à nous joindre à cette manifestation, sans nous déconseiller d’y aller non plus. Il parait que cela déplaît à certains. Rappelons-leur que l’Église n’est pas un parti politique et qu’il est heureux que, dans leur sagesse, nos évêques nous considèrent comme des adultes, libres et responsables, capables de trouver le bon moyen d’exprimer une légitime inquiétude.
Parmi les moyens possibles, il y a la manifestation de demain. Malgré mes réserves, n’étant qu’un quidam sans voix, j’irai donc. Après tout, j’ai usé mes semelles en 2013 pour protester contre ce qui n’était que le carnavalesque prologue aux choses un peu plus graves qui se trament en ce moment. Ce n’est pas pour me taire maintenant.


[i] Une belle tribune parue il y a peu sur le site de Limite pose une question pertinente : « Quand ce sont les conditions de vie de l’humanité tout entière, en commençant par les plus pauvres, qui sont menacées, allons-nous vraiment mettre toute notre énergie dans les luttes sociétales sans en garder pour les combats environnementaux ? ». On pourrait la résumer ainsi : pas de « défense de la vie » sans défense de la terre. On pourrait ajouter que l’inverse est tout aussi vraie. Je n’ai aucun doute quant aux rédacteurs de cette tribune, mais il doit exister des personnes se disant écologistes que les délires bioéthiques ne dérangent pas. on leur demandera un peu de cohérence, de même qu’aux défenseurs de la vie qui ne voient pas de problème dans le monde productiviste…
[ii] Voir ici.

samedi 28 septembre 2019

« Le Continent de la douceur » (Aurélien Bellanger)

Notre modernité tardive est peut-être bien une époque, après tout : elle devient source d’inspiration. Celle-ci, ainsi que les points de vue qu’elle illustre, varie.
Par exemple, cette époque peut inspirer un ingénieur inquiet mais pas désespéré qui tâche de poser correctement les problèmes que nous a laissés en héritage l’idolâtrie du progrès technique et d’esquisser des pistes à explorer pour que l’addition ne soit point trop lourde. Cela peut paraître aride, mais Le Bonheur était pour demain, de Philippe Bihouix, est écrit d’une plume agréable et divisé en dix « promenades » point trop longues qui en facilitent la lecture. Et « Les rêveries d’un ingénieur solitaire » est plutôt un joli sous-titre[i].
Le point de vue d’un poète et critique d’art né dans une famille d’ouvriers et de paysans d’autrefois est fatalement différent, y compris dans son expression. Certes, on pourrait se contenter de voir en Jean Clair, à la lecture de Terre natale, un vieux monsieur que son âge (dans deux acceptions du terme) effraie et dégoûte quelque peu. Ce serait un peu court, tant la déploration de l’effacement d’un monde ancien, imparfait, dur parfois, mais vivant, dont tout ce qui reste a été figé dans des musées, constitue la matière d’une longue et magnifique élégie.
Aurélien Bellanger voit les choses d’une manière fort différente, en particulier dans son dernier roman, Le Continent de la douceur. Ceux qui n’ont pas lu ses trois précédents romans ont peut-être entendu quelques-unes de ses chroniques sur France-Culture, le matin, peu avant neuf heures. Ils connaissent alors le regard mi-fasciné, mi-narquois qu’il pose sur le monde contemporain et ses étrangetés parfois cachées.
Les auditeurs matutinaux de France-Culture, toujours eux, savent en outre qu’Aurélien Bellanger est cycliste, de ceux qui, montés sur des engins dotés de divers raffinements techniques, parcourent de longues distances à un rythme que l’on devine aussi soutenu que régulier. En la matière, Le Continent de la douceur ne déshonore en rien son auteur. Avec ses 496 pages, ce roman dépasse un peu en longueur ses prédécesseurs. Les statistiques sont à cet égard éloquentes : la longueur moyenne des romans de Bellanger passe de 480 à 484 pages, avec un écart-type qui passe de 4,5 à 9 pages environ. Verrait-on Bellanger tomber dans une certaine irrégularité, se relâcher, en quelque sorte ? Il ne semble pas ; il élargit le théâtre de ses intrigues, voilà tout : La Théorie de l’information sortait peu de Paris et de la destinée d’un personnage (Ertanger, qui apparaît au détour d’une page du Continent de la douceur), L’Aménagement du territoire, plus choral, ne dépassait guère (en apparence) l’horizon de quelques villages de l’ouest de la France, tandis que Le Grand Paris se resserrait autour de son narrateur et de projets touchant la région parisienne (avec, il est vrai, un détour par le Sahara) ; ici, le récit fait alterner des scènes entre différents mondes parallèles : une paisible (mais pas si banale) famille de bourgeois moyens en lointaine banlieue parisienne, la jet-set monégasque, la finance new-yorkaise, et la famille ducale – renaissante – du minuscule et imaginaire duché de Karst. C’est ce duché qui sera le point où tous ces univers parallèles vont se rencontrer, en un roman dont l’intrigue pourrait être qualifiée de non-euclidienne pour flatter l’auteur. En tout cas, le duché du Karst est en quelque sorte un concentré d’Europe : aux confins de l’Autriche, de la Slovénie et de l’Italie, il mêle les Alpes et les Balkans, les mondes latins, germaniques et slaves…
Une fois cela posé, Bellanger fait du Bellanger, avec constance et talent : la vérité pourrait se cacher dans les grottes, les sous-sols, les souterrains : c’est là que pourraient fort bien se produire les événements décisifs de notre histoire. des mathématiciens faussement lunaires pourraient fort bien gouverner le monde, plus que nos frivoles politiciens. Tout pourrait reposer sur un étrange petit calculateur mécanique (invention des frères Spitz, mathématiciens karstiens comme il se doit, qui n’est pas sans rappeler l’étrange découverte qui clôt L’Aménagement du territoire).
Reste à mettre en musique cet ensemble baroque, ce qui ne se passera pas sans bizarreries, violences ni rebondissements. On peut penser, comme souvent chez Bellanger, à Thomas Pynchon, la démesure farcesque de ce dernier en moins, ou plutôt la mesure française, voire une certaine douceur européenne, en plus. Les Balkans et les mathématiciens n’y sont pas pour rien, si l’on veut bien penser à Contre-jour, de Pynchon ; d’autres aspects moins reluisants de l’activité des frères Spitz peuvent aussi faire songer à L’Arc-en-ciel de la gravité, du même.
Et la vraisemblance ? Elle est permise par l’apparition de personnages réels, se mêlant aux personnages imaginaires avec pour intermédiaires des personnages « semi-réels », tel QPS, « néophilosophe » combinant de (rares) moments d’authentique noblesse avec un orgueil démesuré qui se manifeste dans le désir insatiable d’être un personnage historique de taille, désir aux conséquences comiques ou désastreuses, selon les circonstances. Il trouvera enfin un adversaire à sa mesure en la personne de Griff, écrivain karstien glissant peu à peu vers des délires que l’on pourrait qualifier d’archaïsants et ethnicisants, ou encore de recherche d’une ur-Europe enfouie.
D’aucuns, paraît-il, ont vu dans Le Continent de la douceur une ode à la « construction européenne » - à travers peut-être le combat de QPS contre Griff. On pourrait tout aussi bien y voir une satire de ladite « construction » et de certains de ses chantres. D’ailleurs, ce sont des citations d’un roman de Griff qui introduisent la plupart des chapitres[ii].
L’idée selon laquelle les mathématiques, contrairement à une idée répandue, seraient plus nobles appliquées que pures est exprimée au détour du Continent de la douceur. Étant plutôt un tenant de l’idée répandue en la matière, je m’autorise à la transposer à la littérature : peu m’importe que Le Continent de la douceur soit une ode à la « construction européenne » ou une satire de celle-ci ; aux QPS et aux Griff je préfèrerai toujours un Bellanger ; à la littérature utilitaire, le jeu construit avec le sérieux des enfants, pour paraphraser un philosophe allemand connu pour ses moustaches. Ses opinions personnelles n’ont aucun rôle, et c’est un signe de grand talent.


[i] Point n’est besoin d’être rousseauiste ni d’acquiescer intégralement aux propos de ces « rêveries » (comme par exemple leurs tendances malthusiennes) pour en apprécier l’intérêt et le caractère stimulant. C’était déjà le cas, du reste de L’Âge des low-tech, du même auteur.
[ii] Œuvre dans l’œuvre, en quelque sorte, l’œuvre à proprement parler pouvant être lue comme un commentaire de cette œuvre dans l’œuvre. L’exercice n’est toutefois pas aussi poussé que dans Feu pâle, de Nabokov, mais allez savoir : il est fait quelque part dans Le Continent de la douceur allusion au mauvais goût des œufs de Fabergé, thème récurrent chez Nabokov.

lundi 9 septembre 2019

Un arrêté municipal

C’est, je crois me le rappeler, en lisant Michel Strogoff vers l’âge de neuf ans que je découvris la signification de cette locution : arrêté municipal. Je ne me rappelle plus si je savais ce que signifie municipal avant de lire le chapitre intitulé « un arrêté municipal », mais c’est à la lecture dudit chapitre que j’appris ce qu’est un arrêté : ainsi donc, le maire de Jenesaisplusoùtsk n’avait arrêté personne (à commencer par Michel Strogoff), pas plus qu’il n’avait été arrêté par quiconque ; en revanche, les pouvoirs d’un maire n’étaient pas négligeables, du moins dans la Russie telle que la dépeignait Jules Verne.
Mais laissons là ce brave Michel Strogoff. Tant pis, nous ne le suivrons pas jusqu’à Irkoutsk, où nous savons bien que, depuis cent cinquante ans environ, il finira perpétuellement par parvenir, après de multiples embûches, péripéties et tribulations. Nous porterons plutôt, pour un instant, nos regards sur la petite commune de Langouet, en Bretagne.
Le maire de cette commune a entrepris, voici quelque temps, d’user les pouvoirs non négligeables qui lui sont conférés, et ce à des fins des plus louables. Il a donc pris un arrêté municipal interdisant aux agriculteurs l’usage de pesticides à moins de cent cinquante mètres de toute habitation sur le territoire de sa commune. Les écologistes les plus radicaux trouveront quelque peu timide cette mesure : pourquoi ne pas franchement interdire l’usage de tout pesticide ? La question mériterait certes d’être posée, mais cette mesure était plutôt un bon début.
Las ! L’arrêté a été cassé par la préfecture d’Ille-et-Vilaine, décision confirmée par un tribunal administratif. Le motif de cette annulation était que ce maire avait outrepassé ses compétences, une telle interdiction relevant de celles du ministère de l’agriculture.
On a demandé à M. Macron, notre champion et héraut de l’écologie, ce qu’il en pensait. En substance, l’homme qui n’a pas peur de tancer un Bolsonaro a affirmé qu’il soutenait le maire de Langouet « dans ses intentions », tout en lui reprochant d’avoir pris « un arrêté qui n’est pas conforme à la loi » au lieu de « mobiliser pour changer la loi ». Observons l’usage intransitif du verbe mobiliser : mobiliser qui, comment ??? M. Macron appellerait-il ce maire à organiser des pétitions, voire des manifestations ? Quand on sait le sort fait par nos autorités à de telles entreprises, on est gagné par la perplexité. M. Macron aurait-il donc oublié qu’il est président de la république et qu’il lui suffirait à peu près de claquer du doigt an conseil des ministres pour faire proposer une loi conforme aux intentions du maire de Langouet, loi qui serait rapidement votée par une majorité parlementaire à sa botte ?
En attendant, quelques dizaines de maires ont suivi l’exemple de celui de Langouet. Peut-être est-ce le premier résultat de cette « mobilisation » que M. Macron dit souhaiter ? Certes, quelques dizaines de maires sur environ trente-six mille, c’est peu. Mais, là encore, c’est un début.
Il ne faut d’ailleurs pas désespérer : le gouvernement entend, dit-on, proposer l’interdiction d’épandre des pesticides à une distance inférieure à une limite sur laquelle il hésite encore : cinq ou dix mètres ? Comme on dit dans certaines entreprises modernes, modèles du nouveau monde macronien : on avance à petits pas ! Ou à un train de sénateur, c’est selon.
Et ces courageux maires rejoindront peut-être les cohortes de ceux qui ont le sentiment que ce gouvernement se moque d’eux sans aucune espèce de pudeur.

dimanche 25 août 2019

Les étonnantes vertus de M. Trump

Commençons par évoquer un souvenir d’enfance : mon étonnement, à l’école, devant une carte du monde suspendue à un mur de la salle de classe, où le Groenland était plus grand que l’Amérique du Sud. Constatant, en consultant d’autres cartes, que ce n’était pas toujours le cas, je compris que la projection d’une sphère sur un plan ne peut que provoquer ce genre de distorsion, source d’inexactitudes et de surprises.
Observons que la projection utilisée sur la carte qui m’avait tant étonné est une projection cylindrique tangente, dite de Mercator. Les promoteurs de théories farfelues en seront pour leurs frais : pas plus qu’elle n’est plate, la Terre n’est pas cylindrique ! Cependant, il est plaisant de relever que Mercator signifie en latin marchand et qu’il s’agit de la traduction de Kaufmann, nom véritable de l’inventeur présumé de ladite projection : que Mercator soit plus chic qu’un vulgaire Kaufmann, c’est une chose[i] ; mais une autre est que, dans tous les cas, cela évoque des achats et des ventes.
On s’est beaucoup amusé, ces derniers jours, avant, avec l’aide d’historiens et d’experts en stratégie ou en géopolitique, d’en parler sur un ton plus sérieux, d’une récente déclaration de M. Trump, une de celles dont il semble avoir le secret.
Il s’agit bien entendu de l’intention qu’il a affichée au nom des États-Unis, par le biais, comme de coutume, de Touiteur, d’acheter le Groenland. Devant le refus poli mais ferme des autorités danoises et groenlandaises, M. Trump a annoncé qu’il annulait une visite au Danemark : selon lui, on lui aurait répondu de manière méchante. L’anecdote est drôle et souligne une fois de plus le sans-gêne et le ton puéril dont M. Trump fait volontiers montre. Personne, cependant, n’a à ma connaissance poussé la plaisanterie jusqu’à supposer que M. Trump aurait pu être tenté par une représentation du Groenland selon la projection de Mercator.
Mais, historiens et experts en tout genre l’ont rappelé, l’idée avait déjà été émise en 1946 par Harry Truman, alors président des États-Unis. Et il y a d’autres précédents, bien avérés, ceux-ci, dans l’histoire des États-Unis : l’achat de la Louisiane à la France, en 1803, celui de l’Alaska à la Russie, en 1863, et même celui des Îles Vierges… au Danemark. L’histoire nous fournit d’ailleurs des exemples plus anciens d’étranges marchandages : après tout, c’est à coups d’espèces sonnantes et trébuchantes versées au roi d’Angleterre que Louis XI mit fin à la guerre de cent ans ; c’était plutôt astucieux, tant on ne prend parfois les gens que par les sentiments… De plus, point n’est besoin d’être grand clerc pour comprendre que l’ambition de la part des États-Unis d’avoir accès aux ressources naturelles du Groenland[ii] et d’être plus présents dans la région arctique est parfaitement rationnelle.
Mais il y a quelque chose qui semble surtout gêner les plus atlantistes dans les manières grossières de M. Trump, dont nous venons d’avoir un récent exemple. Peut-être est-ce une constante américaine, un vieux fond rustaud et parfois franchement inamical qu’ils avaient oublié : ce n’est pas seulement M. Trump qui se croit tout permis en tant que maître du monde de droit divin, ce sont les États-Unis. En mettant les pieds dans le plat, M. Trump nous rappelle que lorsqu’un président des États-Unis met la main sur le cœur, on ne peut exclure que ce soit pour tâter l’épaisseur de son portefeuille, talisman censé lui garantir la toute-puissance. Que ce rappel soit déplaisant à ceux des responsables européens qui se sont choisis un tel maître[iii], cela se conçoit fort bien, mais il est utile, et c’est là la vertu – à son corps défendant, probablement – de M. Trump. Suggérons-leur d’imaginer – et de bâtir – une Europe un peu plus libre.


[i] De même que, dans un autre domaine, le grec Melanchton a plus d’allure que l’allemand Schwarzerd.
[ii] Qui seront probablement plus accessibles du fait d’un réchauffement climatique que M. Trump prétend nier.
[iii] Au nom, certes, d’authentiques services qui nous furent rendus autrefois.

mardi 20 août 2019

Chassez l’artiste…

S’il est un écrivain que je devrais détester, c’est bien Céline : antisémite, athée, buveur d’eau ayant en horreur le tabac, et j’en passe… Sans parler de la mauvaise foi avec laquelle il se dépeignit en martyr après les déboires qu’il dut endurer après la Libération, déboires d’ailleurs bien moindres que ceux de quelques-uns de ses compagnons dans l’erreur. Je précise à toutes fins utiles que les châtiments qu’eurent à subir certains furent à mon très humble avis démesurés.
Ces plaintes, ces gémissements, on les retrouve bien entendu dans les Cahiers de prison récemment publiés chez Gallimard. D’autant que, comme le titre l’indique, ils furent rédigés en prison, en 1946, à Copenhague, alors que Céline redoutait d’être extradé en France et de finir comme Brasillach. On pourrait s’attendre à un document historique d’un intérêt médiocre, mais voilà, on ne peut pas passer ses journées ni gaspiller le peu d’encre et de papier dont on dispose à geindre sur son sort. Peu à peu, entre les récriminations et les plaidoyers pro domo remâchés et répétitifs d’un pamphlétaire qui regrette de s’être un tantinet emmouscaillé, et même au cœur de ceux-ci, l’artiste se ressaisit. Des noms de personnages apparaissent, ceux des personnes réelles se déforment, les phrases prennent progressivement un rythme inimitable. Des fragments de réalité ou d’imagination prennent un tour halluciné, et cela devient passionnant : nous voici devant le creuset où l’artiste fond ses souvenirs, ses visions, sa langue. Encore quelques années et naîtront, entre autres, les romans de sa « trilogie allemande ». Ces cahiers constituent donc, au-delà des circonstances, des « travaux pratiques » complétant ou illustrant à l’avance les Entretiens avec le professeur Y.
Il serait cependant abusif de dire à la lecture de ce cahier : chassez l’artiste, il revient au galop. Disons qu’il revient peu à peu, d’un pas lent, celui qui sied au labeur par lequel son phrasé paraîtra naturel, parlé. Il va sans dire que, malgré mes préventions, Céline est un écrivain que je ne déteste pas[i].
Fort différente fut la trajectoire de Curzio Malaparte. Celui-ci ne connut les ennuis – et la prison – que lorsqu’il se trouva être du côté des vainqueurs, des puissants du moment : dans les années 1930 alors qu’il était encore réputé fasciste – de moins en moins, certes – et fin novembre 1943, après avoir rempilé du côté des Alliés[ii].
La première de ces captivités – en fait une relégation aux îles Lipari – lui laissa probablement le temps d’écrire les nouvelles de Sang. La seconde fut trop brève (de l’ordre d’une semaine à Naples) pour qu’il pût en naître quoi que ce soit – sinon de lapidaires entrées dans son Journal secret (récemment traduit et publié chez Quai Voltaire), comme : « Prison. Faim. » En prévision d’éventuels ennuis ultérieurs (qui n’eurent pas lieu), Malaparte rédigea plusieurs versions d’un plaidoyer pro domo à sa manière. Deux exemples de tels textes figurent dans le Cahier de l’Herne « Malaparte » paru en 2018[iii] : une « autobiographie » datée de 1945 et un « portrait de l’auteur par lui-même » de 1948. Dans ce dernier morceau – outre la revendication d’être un écrivain, un artiste donc, et non un chroniqueur et un journaliste – une petite pointe de narcissisme (pince-sans-rire ?) : « Pour terminer mon autoportrait, j’ajoute que ma stature est d’1 mètre 84 centimètres, que je pèse 74 kilos, que je suis fort, sain, athlétique… »
Assurément, cette fantaisie révèle plus l’artiste que le polémiste ou le reporter plus ou moins compromis (ou que l’on cherche à salir) qui souhaiterait se justifier.
L’impression est confirmée à la lecture des meilleures pages du Journal secret, celles sur la Finlande, dont la découverte par un Toscan curieux est une occasion d’étonnement, donc de poésie, pour peu que ledit Toscan ait du talent. Il en restera quelque chose dans La Volga naît en Europe et dans Kaputt.
Il est en général intéressant, du reste, de voir ce que font les écrivains des circonstances où l’on leur cherche, à tort ou à raison, des poux. Décidément, l’heure des comptes, autour de 1945, est riche en exemples (on se demande pourquoi). Si l’on fait un tour en Allemagne, Jünger se vit interdire la vente de ses œuvres en zone d’occupation britannique après avoir refusé de répondre à un questionnaire sur ses activités du temps des nazis, alors qu’il n’avait rien à se reprocher[iv]. Un autre écrivain « de droite », Ernst von Salomon, répondit au contraire fort volontiers au questionnaire auquel les Américains soumirent les habitants de leur zone. Il est vrai que ce fut pour en tirer un épais volume, Le Questionnaire, rare exemple d’humour prussien, mêlant de manière parfois inextricable la lucidité et la mauvaise foi.
À propos de dénazification, tous ne furent probablement pas logés à la même enseigne : il est des métiers dont on aura toujours besoin, moins artistiques il est vrai. J’écris cela en songeant à un film allemand joué en ce moment en France, L’Œuvre sans auteur, de Florian Henckel von Donnersmarck : on y croise un médecin dénué de tout scrupule, successivement nazi, communiste et bon citoyen ouest-allemand (un pareil rôle de méchant a dû être un régal pour l’acteur qui l’a joué)[v].
Mais les artistes sont sans doute moins souples, surtout quand ils laissent traîner leurs mains dans la politique…


[i] Et nous ne sortirons jamais de la rengaine « Céline, quel génie, mais quel salaud, mais quel génie, mais… ». J’en ai déjà touché un mot ici il y a quelques années.
[ii] Une partie des engagements de Malaparte laissent perplexe (le fascisme dans ses jeunes années, le communisme à la fin de sa vie) pour un homme chez qui on sent un désir sincère de justice et de liberté.
[iii] Donc l’année des 120 ans de la naissance de Malaparte. Ah, commémorations !
[iv] Les Britanniques, pendant ce temps-là, pouvaient en trouver des traductions chez eux.
[v] Pour rester dans les considérations sur les artistes, notons que le sujet de ce film est la difficile éclosion du talent d’un peintre à travers les secousses de l’histoire allemande au milieu du XXe siècle. Ce film – très intéressant – est par ailleurs inégal : bon sujet, bon argument, bon scénario ; bons acteurs, bien dirigés, avec des décors et des costumes soignés ; mais c’est filmé et monté à la paresseuse, sans style, sans rythme.

samedi 10 août 2019

De quelques jubilés

L’homme aime à commémorer les événements, en particulier au bout d’un nombre « rond » d’années. La raison pour laquelle ce genre de nombre est considéré comme rond lorsqu’il est un multiple de 5 – plus particulièrement de 10 ou de 25 – tient probablement à des facilités de calcul. J’ignore pour ma part si 5, 10 ou 25 ont quelque signification symbolique, mais force est de reconnaître que les multiples de 3 ou de 7, par exemple, sont un peu moins faciles à calculer et à ajouter aux années où se sont produits les événements à commémorer.
Sur ces bases arithmétiquement simples, voire simplettes, les événements à commémorer l’été 2019 n’ont pas manqué ou ne manquent pas. Retenons-en trois.
Pour commencer, prenons les 75 ans de la libération de Paris. La mémoire en est chère à tout Parisien et, pourquoi pas, à tout Français. J’en ai déjà touché un mot ici, il y a cinq ans, cédant déjà aux facilités arithmétiques dont je me gaussais à l’instant. Hélas, pour quelques années, Notre-Dame de Paris manquera à ces célébrations. C’est tout ce que j’ajouterai à mes propos d’il y a cinq ans.
Observons qu’un gros mois avant d’être libérés (ou de se libérer), quelques Parisiens purent dire, aussi surpris qu’amusés : « tiens, ils s’arrêtent entre eux, maintenant ». C’était le 20 juillet 1944, date que l’on pourrait croire plus commémorée en Allemagne qu’en France : jamais des Allemands n’avaient été aussi près de se débarrasser eux-mêmes du régime nazi. J’étais prêt à céder à ce préjugé, sur la base de souvenirs vieux de 25 ans : à Stuttgart, où je me trouvais l’été 1994, les vitrines des librairies étaient envahies d’ouvrages consacrés à cet événement, vieux alors de 50 ans ; mais il est vrai que le maire de Stuttgart se nommait alors Rommel et avait quelque intérêt à associer le nom de son père à celui des conjurés. Et, après tout, Claus von Stauffenberg était un Wurtembergeois.
Or, paraît-il, on ferait aujourd’hui la fine bouche en Allemagne devant ce souvenir. C’est que, voyez-vous, tous les conjurés n’étaient pas de tendres démocrates et qu’ils ont attendu juillet 1944 pour passer à l’action, alors que le IIIe Reich commençait à accuser une tendance au rétrécissement. À la première de ces réserves, il est facile de répondre par cette question : et les tendres démocrates, qu’avaient-ils tenté jusque-là ? Répondre à la second est plus délicat : il est vrai que bon nombre des conjurés étaient des militaires que les succès des armées allemandes avaient pu griser un moment ; mais il est aussi et surtout vrai que renverser un régime totalitaire en commençant par éliminer le chef suprême de celui-ci n’est pas un tâche des plus faciles. Avant de reprocher aux conjurés de juillet 1944 le caractère tardif de leur acte, il convient de se renseigner sur la préparation de celui-ci et sur les difficultés qu’ils rencontrèrent pour l’accomplir. Il y a des piles de livres là-dessus. Et, surtout, il convient de ne pas dénigrer le courage d’hommes qui payèrent de leurs vies l’échec d’un noble sursaut, d’autant plus noble qu’il y en eut bien peu d’autres en Allemagne pour tenter l’entreprise.
Du courage, il en fallut probablement une bonne dose aux trois astronautes américains qui, en juillet 1969, s’en allèrent sur la Lune. Le cinquantenaire de cet exploit, aussi technique qu’humain, nous aura été rappelé cet été. Il est à noter que pour sa part technique, il doit beaucoup aux hautes compétences de Wernher von Braun. L’homme s’y connaissait depuis un moment en fusées : pendant que Stauffenberg échouait (de peu) à pulvériser Hitler, les jolies fusées de Werhner von Braun, après une parfaite trajectoire, parvenaient à faire découvrir aux Londoniens les dernières merveilles de la technique allemande. Et, du reste, von Braun ne se souciait guère, croit-on savoir, des conditions dans lesquelles ses jolies fusées étaient fabriquées[i].
C’est peut-être pourquoi je préférerai toujours mille fois un Claus von Stauffenberg à un Wernher von Braun.


[i] Les amateurs de littérature américaine pourront lire L’Arc-en-ciel de la gravité (Gravity’s Rainbow) de Thomas Pynchon. Et les amateurs de chansons américaines pourront en écouter une, irrésistible, de Tom Lehrer.

samedi 6 juillet 2019

Uchronies et monuments


Lorsqu’il faisait partie des Beatles, John Lennon déclara un jour que désormais ceux-ci étaient plus célèbres que Jésus. Naturellement, l’affirmation fit scandale. Mais était-elle l’expression blasphématoire de quelque mégalomanie ou le constat grinçant[i] de la décadence d’une civilisation déchristianisée et partant prête à sombrer dans n’importe quelle idolâtrie ?
Quoi qu’il en soit, nous savons que la venue du Christ a profondément changé l’humanité, tandis que si les Beatles n’avaient pas existé, nous connaîtrions tout simplement quelques chansons en moins. Cette dernière hypothèse est l’argument d’un film récemment sorti, Yesterday, qui porte évidemment le titre d’une des plus célèbres chansons des Beatles. L’idée est amusante, certes, mais guère originale. Les auteurs du film ont paraît-il été accusés de plagiat, cette hypothèse ayant paraît-il fait l’objet d’une bande dessinée parue il y a quelques années. On a aussi évoqué un film français, Jean-Philippe, où Jean-Philippe Smet ne serait jamais devenu Johnny Hallyday. Bon, d’une autre côté, de Johnny Hallyday aux Beatles, il y comme un écart…
Il n’est pas interdit de se demander si une telle idée n’aurait pas pu être traitée autrement, en envisageant la relative banalité de la question et les multiples façons, plus ou moins futiles, de se la poser. Avec un potentiel comique, voire satirique, assez vertigineux.
Les enthousiastes des Beatles trouveront peut-être ces propos choquants. Que l’on se rende compte : le monde, la vie sans Yesterday !!! Ils pourraient se consoler avec Yesterdays, chanson écrite par Jerome Kern et Otto Harbach en 1933. De nombreux musiciens de jazz en ont donné d’entêtantes versions.
Ce genre d’exercice uchronique ne se limite pas aux chansons de variétés. Jacques Laurent, écrivain au moins talentueux mais parfois aveuglé par son antigaullisme, s’y livra avec délices en ce qui concerne le général de Gaulle. Sa conclusion se laisse deviner : le monde en général et la France en particulier seraient exactement ce qu’ils sont si le général de Gaulle n’avait pas existé. Qu’il me soit permis d’en douter, avec toute l’admiration que j’ai pour l’artiste qu’était Jacques Laurent.
Il faut cependant reconnaître que certains des successeurs du général de Gaulle semblent s’être démenés pour donner raison in fine à Jacques Laurent. Il suffit pour cela de songer à la progressive restauration de la soumission inconditionnelle de la France à l’OTAN (et à travers elle à la politique étrangère des États-Unis[ii]) ou au manque complet d’esprit critique que manifestent nos gouvernants quant aux institutions européennes, aux traités de libre-échange ou à d’autres fantaisies non exemptes de reproches.
Cela commença-t-il dès la présidence de Georges Pompidou ? Ou celle de M. Giscard d’Estaing ? Sous Mitterrand[iii], en tout cas, c’était acquis. Et cela s’est poursuivi par la suite.
Or le général de Gaulle était populaire. Il était donc impensable de traiter pour rien son héritage, son œuvre, sa trace, quoi qu’on en pense. Nos gouvernants s’empressent donc la plupart du temps, depuis bientôt cinquante ans, d’invoquer cette haute figure pour mener des politiques contraires à la sienne. Au lieu d’éprouver globalement de la reconnaissance envers un homme (quitte à en critiquer certains traits), ils en ont fait une idole bien commode.
La réflexion m’est venue en lisant cette phrase dans Et vive l’aspidistra ![iv], de George Orwell :
« Si l’on veut savoir ce que pense vraiment de lui la famille d’un défunt, on peut s’en faire une bonne idée au poids de sa pierre tombale. »[v]


[i] John Lennon, semble-t-il,  pouvait avoir de l’humour. On raconte que lorsque les Beatles, encore peu connus, avaient dû rentrer d’Allemagne, où ils s’étaient produits quelque temps dans une cave de Hambourg, John Lennon préféra prendre un avion de la Lufthansa parce que les pilotes allemands connaissaient bien le chemin pour aller en Angleterre.
[ii] À ce propos, les foucades de M. Trump ont ceci de bon que nos gouvernants sont bien obligés de se poser des questions.
[iii] Que Jacques Laurent, dans son Histoire égoïste, disait avoir rencontré à Vichy…
[iv] Titre original : Keep the Aspidistra Flying.
[v] Ma traduction libre et malhabile de : If you want to know what a dead man’s relatives really think of him, a good rough test is the weight of his tombstone.

dimanche 30 juin 2019

Les (més)aventures de Mme Thill

Qu’il soit permis de se demander si certains n’ont pas quelquefois la monnaie de leur pièce. Par exemple au sujet de Mme Agnès Thill, députée de l’Oise, exclue le 27 juin du groupe LREM à l’Assemblée nationale ainsi que du parti du même nom. Que reprochent donc à Mme Thill ses petits camarades ? Ses délires homophobes, aux dires de quelques-uns d’entre eux. Précisons que lesdits « délires » consistent en quelques messages émis et répandus par l’intéressée sur les réseaux dits sociaux, messages ouvertement hostiles à un projet de loi que le gouvernement et les fidèles députés qui le soutiennent entendent faire voter d’ici l’automne. Et que ledit projet de loi porte sur l’autorisation pour des femmes seules ou des couples de femmes de se faire inséminer artificiellement en vue de mettre au monde des enfants.
Nous savons donc désormais qu’il est considéré comme délirant par les affidés de M. Macron de ne pas être d’accord avec leurs projets. Il est donc normal d’éprouver de la sympathie pour Mme Thill, tout en considérant que son exclusion d’un parti d’automates est en somme un gage de liberté pour elle. Cependant elle n’est pas exempte de reproches.
S’il est objectivement  possible de reprocher à Mme Thill de s’être répandue en ce qui ressemble à des formules à l’emporte-pièce, cela n’est pas le principal reproche que l’on puisse lui faire. Après tout, Mme Thill, en utilisant des moyens tels que Touiteur, s’est condamnée à un laconisme qui oblige parfois à de périlleux raccourcis. Il naît de la lecture de certains de ses touites la curieuse sensation que l’on éprouverait en lisant un écrit philosophique ou mathématique où figureraient des hypothèses et des conclusions plutôt justes sans que la démonstration permettant de cheminer des unes aux autres ait été exposée. Ce qui est plutôt frustrant, reconnaissons-le, mais ne mérite en rien les propos insultants don Mme Thill a fait l’objet de la part de ses petits camarades.
En revanche, on peut reprocher à Mme Thill de s’être fait des illusions quant au parti qu’elle avait rejoint. Que pouvait-elle en espérer ? La question est pertinente quand on sait que Mme Thill a longtemps adhéré au parti socialiste et est issue, dit-on, d’un milieu plutôt populaire et « catho de gauche ». A bien y réfléchir, on se demande ce qu’elle était allée faire dans cette galère : il y a comme une incohérence entre ses engagements passés et cet engagement-là.
Ce genre d’incohérence pourrait donner à penser à de nombreux électeurs, disons « bourgeois », qui ont massivement voté pour LREM à de récentes élections. Forte de ce soutien (sui n’a, certes, aucune influence sur la composition de notre parlement), la majorité ne peut que se sentir pousser des ailes. Elle n’a plus d’obstacle en vue, en quelque sorte. Cela grâce à la trouille provoquée par le grand méchant RN ou par l’invasion de Paris, tous les samedis, par les hordes-de-barbares-au-gilet-jaune-entre-les-dents. Or parmi les électeurs il se trouve probablement un certain nombre de personnes qui n’approuvent pas la « PMA pour toutes » et même quelques-unes qui seront allées manifester contre le « mariage pour tous » vers 2013. Ces personnes ont donc plébiscité une majorité qui entend mettre en œuvre sans traîner ce contre quoi elles ont manifesté à plusieurs reprises. Pensent-elles pouvoir infléchir à ce sujet le gouvernement ? Avec quels moyens ? En allant une fois de plus manifester, au risque de se plaindre de brutalités policières auxquelles elles auront applaudi lorsqu’il s’est agi d’autres manifestants ? Je veux bien me joindre à leurs cortèges, mais je ne me sentirai en rien dispensé de leur adresser les quelques reproches que je viens d’énoncer.
Du reste, je ne vois pas trop comment infléchir ce gouvernement et la majorité qui le soutient. Certes, M. Philippe a promis ou dit espérer au sujet des lois « bioéthiques » un débat apaisé. Sauf que le cas de Mme Thill permet de mieux comprendre ce qu’il entend par là : « sortez donc fumer une cigarette ou admirer le paysage pendant que les gens sérieux discutent ».

samedi 1 juin 2019

Pauvre Bellamy !

Il y a quelques jours encore, on pouvait entendre sur France-Culture l’annonce d’un programme où il serait question de politique et de roman. Cette annonce contenait une question : Emmanuel Macron est-il un Rastignac ou un Bel-ami ? J’ignore si, au cours dudit programme, une réponse fut apportée à cette importante question. Je dirais plutôt un Bel-ami, pour ma part, ou alors le héros de quelque suite libre des Rougon-Macquart dans leur versant doré ? Qu’importe.
Pour ce qui est des allusions à Balzac, on serait tenté de songer depuis les élections au parlement européen aux Illusions perdues, du moins en ce qui concerne M. Bellamy. Il n’est pas interdit non plus de songer au Père Goriot, M. Bellamy étant allé se loger pour son malheur à la pension Wauquiez, à l’enseigne quelque peu délabrée des Républicains.
On sait depuis ce 26 mai quel humiliant échec a dû subir cette maison. Et l’on se prend à avoir des regrets, ou presque. M. Bellamy est après tout un homme jeune, intelligent, courtois, un de ceux qui ont apporté un peu de dignité dans une campagne électorale aussi sale et bête que d’habitude. Les idées, les convictions qu’il a pu professer méritent l’intérêt, du moins une partie d’entre elles. C’est cette partie qui rendait sa candidature intéressante, tout en étant ce pourquoi même il a été conspué ici et là, pas seulement à gauche.
Il y avait cependant un problème : si M. Bellamy pouvait être une « tête de liste » séduisante, le moins que l’on puisse dire de ses colistiers est qu’ils étaient pour partie choisis parmi les vieux employés fidèles de la boutique fantôme qui se nomme Les Républicains.
Qu’est-ce que Les Républicains ? Les restes de la fusion de circonstance, en 2002, de deux partis politiques qui avaient peu en commun sinon de n’être ni de gauche ni d’extrême-droite : le RPR, fantôme du gaullisme, et l’UDF, fantôme du giscardisme. Depuis, ces gens savent de moins en moins où ils habitent et même qui ils sont. Ils se contentent d’essayer diverses recettes de marketing politique. De sorte que ce qu’il restait d’électeurs « gaullistes » – ou disons patriotes – sont partis ailleurs – au Rassemblement dit national s’ils ont cédé à la tentation nationaliste – ou nulle part – s’ils n’ont pas cédé à cette tentation. Quant aux « giscardiens » – ou centristes –, un sens bourgeois de leurs intérêts pour les plus riches d’entre eux ou de ce qu’ils croient être leurs intérêts pour les moins riches, les a jetés vers La République en marche. Ils ont donc voté ce 26 mai pour la liste menée dit-on par Mme Loiseau, dont la nullité ne les a pas repoussés.
En attendant, voilà M. Bellamy député européen, en compagnie des quelques rescapés du parti qu’il a accepté de représenter. Nous verrons bien s’il sera à la hauteur de l’impression favorable que sa personne a faite pendant la campagne électorale. Souhaitons-lui de ne pas oublier d’être intelligent, de gagner en cohérence dans ses convictions et de ne pas devenir la caution morale et intellectuelle de ce qu’un politicard dont il vaut mieux oublier le nom désigna fièrement naguère comme « le parti des OGM et du gaz de schiste ».

samedi 11 mai 2019

L’Europe, l’Europe, l’Europe !

A l’approche des échéances électorales, les rédactions des journaux aiment à publier des guides à l’attention de leurs lecteurs, sous la forme de questionnaires censés leur indiquer de quel candidat ou de quelle liste ils se rapprochent le plus. A deux semaines des élections au parlement européen, j’ai essayé celui de Marianne. Le résultat m’a quelque peu amusé, autant qu’il m’a laissé perplexe. A en croire mes réponses aux questions qui étaient posées, je devrais hésiter entre la liste de la France insoumise et celle de Debout la France, avec en second choix le Rassemblement national, le Parti communiste et les Républicains. L’avantage d’un tel résultat est de me conforter dans l’idée que je ne suis apparemment soumis à aucun attachement partisan. Son inconvénient est de ne pas m’apprendre pour qui je pourrais réellement voter de gaîté de cœur.
La campagne électorale en cours, il faut le dire, n’a pas de quoi transporter d’enthousiasme quiconque. Naturellement, par manque d’imagination, les macronophiles tentent de refaire le coup de nous ou le fascisme, refusant de considérer tout autre adversaire que le Rassemblement national. A ce petit jeu imbécile, ils finiront un jour par se brûler les doigts.
A moins que ne ce soit les ailes, si j’ose dire, tant leur tête de liste, Mme Loiseau, multiplie les gaffes, avec un talent à faire pâlir d’envie tout Castaner qui se respecte. La dernière en date a consisté, peu avant le 8 mai, à comparer sa campagne à un Blitzkrieg. La barre est donc placée haut. Et il ne faut pas compter sur les jeunes de La république en marche[i] pour élever le niveau. Ils ont paraît-il mis en ligne un petit jeu vidéo[ii] où un personnage censé représenter Mme Loiseau franchit des obstacles de natures variées et terrasse des ennemis de tout pelage[iii]. Parmi ces derniers figure un énorme frelon du nom de Mélenrus, dont les traits sont supposés évoquer ceux de M. Mélenchon. Cela est intéressant à plus d’un titre.
D’abord, dans l’esprit des jeunes macronophiles, il semble que tout adversaire politique ne soit qu’un genre d’insecte nuisible qu’il convient d’annihiler. Non pas quelqu’un qui aurait tort et qu’il faudrait convaincre, mais une bestiole, une vermine à écrabouiller. Ce n’est guère rassurant.
Ensuite, il est évident que le nom de Mélenrus vise à associer M. Mélenchon avec la Russie, pays qui a une fâcheuse tendance à être l’ennemi qu’il faut désigner quand on n’a plus rien à dire. Soit, mais Mme Loiseau devrait se méfier. Après tout, le Blitzkrieg en Russie, dès la fin de 1941, ce n’était plus ça.
Mais revenons au chantage électoral pratiqué par les partisans de M. Macron. On aurait tort de croire que ce nous ou le fascisme n’est pratiqué qu’en France. Des amabilités ont été récemment échangées à ce propos entre politiciens suédois. Pour être plus précis, des libéraux[iv] ont reproché à Mme Skyttedal (du parti chrétien-démocrate), d’avoir refusé de choisir entre M. Macron en M. Orban. En ce qui me concerne, j’aurais plutôt tendance à l’en féliciter car, d’une part, ce petit jeu manichéen est puéril et fatigant et, d’autre part, pourquoi se sentir systématiquement obligé d’imiter des modèles étrangers (par ailleurs caricaturaux) ou de se ranger sous la bannière de l’un d’entre eux ? Mais il est vrai qu’en disant cela on n’est guère « européen »…
A propos de Suède : j’ai aussi essayé le guide électoral de Svenska Dagbladet. Si j’étais un électeur suédois, j’aurais paraît-il à hésiter entre les sociaux-démocrates et les démocrates de Suède : riante perspective. Pour ne point perdre mon temps ni vous faire perdre le vôtre, je me contenterai de vous renvoyer à mes considérations d’électeur français au début du présent billet.


[i] La mode, en politique comme ailleurs, vit de références au passé, d’imitations plus ou moins heureuses, plus ou moins maladroites, de modes passées. Qui se souvient des jeunes giscardiens ?
[ii] On a parlé aussi de préservatifs « LREM ». On se renouvelle donc peu, en matière de niaiseries électorales (voir ici).
[iii] A côté de ces pitreries, mon amie Chloé a l’air adulte et réfléchi.
[iv] Du parti du centre ou du parti libéral, j’ai oublié, tant les numéros de clones m’ennuient.

samedi 27 avril 2019

Chloé et moi

Nul n’est tenu d’avoir – ni d’exprimer – un avis tranché et définitif sut tout sujet. Par exemple, quant à la pertinence du prélèvement à la source de l’impôt sur le revenu, je me permettrai de jouir de la liberté que je viens d’énoncer. Le prélèvement à la source a probablement un certain nombre d’inconvénients et d’avantages dont l’évaluation dépasse mes compétences.
En revanche, comme un certain nombre de mes concitoyens, quel qu’en soit le mode de prélèvement, je paie l’impôt sur le revenu. J’ai donc récemment rassemblé mes bulletins de salaire de 2018 afin de vérifier si le total inscrit sur ma déclaration de revenus « pré-remplie » était exact. Etant d’un naturel distrait, voire négligent, c’est seulement à cette occasion, ces derniers jours donc, que j’ai remarqué qu’à certains de mes bulletins de salaire étaient jointes des notes explicatives sur le fonctionnement de ce mode de prélèvement nouveau en France. Fort bien, si le désir me prend de lire ces notes, je serai sans doute plus amplement renseigné sur un régime auquel de toute façon je serai soumis.
Quelle ne fut pas ma surprise de voir en tête de chaque note le portrait dessiné d’une jeune femme brandissant un document officiel. Elle a une grosse tête, un sourire heureux, le regard joyeux, de jolis cheveux blonds et de bonnes joues roses. Le dessin est un peu raide, naïf, exécuté avec tellement peu de talent artistique que l’on peut se demander s’il n’a pas été réalisé au moyen de quelque logiciel dont j’ignore tout.
Nous n’en saurons guère plus sur cette personne, si ce n’est que nous pouvons la voir plus bas, sur une image plus petite, en pied cette fois. Elle marche d’un pas décidé, vêtue du chandail bleu marine et du col de chemisier blanc que nous voyions sur le portrait du haut, et nous découvrons qu’elle porte un pantalon orange et des bottines à talons de couleur sombre. De son bras droit tendu, elle brandit toujours un document officiel de l’administration fiscale.
A voir sa posture et son sourire, nous devinons que l’impôt sur le revenu et en particulier le prélèvement d’icelui à la source font son bonheur, ou du moins y contribuent. Quelle joie que de remplir sa déclaration d’impôts ! Quel plaisir que de les payer ensuite, a fortiori s’ils sont prélevés à la source ! Ou plutôt, vu le caractère un brin enfantin, pour ne pas dire infantile, de ces illustrations : les impôts, miam, miam ! Encore une cuillérée !
Mais qui est cette jeune femme à la mine si avenante ? L’introduction de chaque note nous l’apprend. Nous eussions pu lire, dans la première note, par exemple :
« Vous venez de déclarer vos revenus de 2017 auprès de l’administration fiscale… »
Mais non. Nous lisons au lieu de cela :
« Comme Chloé, vous venez de déclarer vos revenus 2017 auprès de l’administration fiscale… »
Ainsi, elle se nomme Chloé. Nous ne saurons rien de plus sur elle. Pas de nom de famille, par exemple. C’est Chloé et voilà tout. Elle n’a qu’un prénom, comme tous les grands enfants que nous sommes apparemment devenus aux yeux de l’administration fiscale. C’est un peu notre copine à tous, nous autres contribuables. Et elle nous montre l’exemple : elle est sage, enthousiaste, bien mise ; on la devine très polie avec la maîtresse et toujours prête à admonester avec bienveillance les mauvais élèves. Quand même, quelle fayote, cette Chloé ! Quelle chouchoute !
Mais ce n’est pas grave, quand je serai grand, je me marierai avec Chloé : elle est trop belle ! Un point c’est tout, na.

jeudi 25 avril 2019

Notre Dame et la forêt des signes

Lundi 15 avril 2019, nous étions entrés depuis la veille, dimanche des Rameaux, dans la Semaine sainte. Comme chaque année, nous nous apprêtions à nous souvenir de la Passion du Christ avant de célébrer Sa résurrection. Avec plus ou moins de foi et de ferveur. Chacun a ses grandes et ses petites années.
Or voilà que ce lundi soir, donc, un rude coup nous était asséné : on annonçait que Notre-Dame de Paris était en feu.
En bon Parisien, je ne pus que pleurer. Mais je savais bien que mes larmes, jointes à celles de tous mes concitoyens pantruchards, ne pourraient rien pour éteindre ce désastreux incendie, qui avait déjà emporté la flèche de notre cathédrale. Donc, en bon (?) catholique, il me restait à prier. Le lendemain, on apprenait que l’incendie avait pu être maîtrisé, puis éteint. Notre-Dame, malgré l’ampleur des dégâts, était sauvée !
A peu près tout a déjà été dit ou écrit sur ces douloureuses heures. Ayant effectué mon service militaire dans le Service de Santé des Armées et non chez les carabiniers d’Offenbach ou dans le génie (comme diraient les tintinophiles), je ne viendrai guère, dix jours après les faits, répéter tout ce qui en a déjà été dit, ni faire part de mes inspirations uniques et fulgurantes. Je me contenterai donc de rappeler quelques signes.
Evidemment, la sidération et la tristesse n’ont pas touché les seuls catholiques, à Paris et dans le monde. Il est pénible d’envisager la disparition d’un monument présent – et vivant, donc plus qu’un monument – depuis plus de huit siècles ; c’est un rappel plutôt violent de ce que rien ici-bas n’est éternel. La peine, l’abattement, furent même plus grands, semble-t-il, pour les non-croyants. Les prières qui réunirent de nombreuses personnes sur les quais entourant l’île de la Cité en témoignent : ces personnes ne priaient pas pour le repos éternel de notre cathédrale, ce qui n’aurait eu aucun sens (et eût même été une forme d’idolâtrie), mais dans l’espérance. Les pompiers firent le reste (et quel reste !), avec dévouement et courage, et avec la compétence qui rend efficaces ce dévouement et ce courage.
Le sauvetage, non seulement des tours, des murs et d’une grande partie des voûtes de la cathédrale, mais aussi de vénérables reliques et surtout du Saint Sacrement prouvèrent que l’espérance des fidèles en prière n’était pas vaine. Et nous avons tous vu les photographies prises le mardi matin : au milieu des décombres, l’autel, intact, surplombé de la croix et, sur le côté, une humble et magnifique statue médiévale de la Sainte Vierge portant l’enfant Jésus, intacte elle aussi.
Certes, nous nous serions volontiers passé de ce désastre. Tout comme l’Eglise se serait bien passé des scandales qui se sont trop souvent produits en son sein, dont il a beaucoup été question ces derniers mois. Mais si ces scandales et ce désastre suffisent à nous faire perdre notre foi et notre espérance, en particulier lors de la Semaine sainte, c’est qu’elles étaient bien légères. Montrons plutôt à ceux qui ne les partagent pas un visage sincèrement joyeux : c’est Pâques, le Christ est ressuscité !
(Observons que c’est ce moment de l’année qu’ont choisi des assassins pour massacrer des centaines de catholiques sri-lankais en train de célébrer cette fête essentielle et joyeuse. Peut-être ont-ils cru pouvoir par leurs crimes nier cette joie essentielle. Certes, la douleur et l’horreur sont immenses devant de tels actes, mais ceux qui les ont commis perdent leur temps à faire tant de mal : à la fin des temps, nous savons bien que c’est Dieu qui triomphera et que le diable n’y pourra rien.)
Pour revenir à Notre-Dame de Paris, quid de la charité, puisqu’il a tant été question de foi et d’espérance ? On s’est offusqué devant l’ampleur des dons promis par quelques milliardaires en vue des travaux de restauration de la cathédrale : quid des pauvres ? La question n’est pas entièrement infondée : c’est bien joli de restaurer une belle cathédrale, mais il faut que cela ait un sens. Puisqu’il s’agit d’une église avant toute chose et que l’Eglise commande l’attention aux plus pauvres… Inversement, il serait plus qu’intéressant de demander à ceux qui ne voient pas de nécessité aux travaux de restauration de cette cathédrale quelle est la raison profonde de l’attention aux pauvres qu’ils revendiquent. C’est souvent dans de tels lieux, des lieux de prière, où l’on célèbre la messe, que naissent des engagements en faveur des pauvres.
J’ai employé à dessein le mot restauration. M. Macron a promis de « rebâtir » la cathédrale de Paris « en cinq ans », et de la rendre « plus belle qu’avant ». Pourquoi ne pas plutôt s’engager à lui rendre sa splendeur en prenant pour cela le temps qu’il faudra ? Ce serait un beau signe de patience et d’humilité. Nous verrions ainsi peu à peu cette belle église reprendre forme et revenir à son usage. Chaque année, à Pâques, par exemple, nous pourrions nous réjouir des progrès accomplis. Ce serait préférable à je ne sais quel geste architectural ou je ne sais quelle prouesse technologique, qui feraient de Notre-Dame de Paris un gros œuf de Pâques, clinquant et vide, disponible à l’exploitation pour les jeux olympiques de 2024[i].
Nous avons tous appris que la charpente de Notre-Dame, partie en fumée ce 15 avril, était surnommée « la forêt ». En brûlant, cette forêt nous en a fait entrevoir une autre : une forêt de signes. Puissions-nous en faire quelque chose de bon.
Joyeuses Pâques !


[i] Soit dit en passant : ceux qui s’offusquent des centaines de millions déjà promis pour restaurer Notre-Dame devraient lever au moins un sourcil en ce qui concerne le coût des jeux olympiques : voilà de l’argent qui n’ira probablement pas aux pauvres…

samedi 13 avril 2019

Morne spectacle

C’est un caractère à la fois futile et profond que semble confirmer le mouvement des « gilets jaunes » dans sa poursuite, bien au-delà d’un simple ensemble de revendications. Il ne paraît ni voué à l’échec ni au succès, n’ayant pas de but évident. De plus en plus, il ressemble à l’expression de l’épuisement moral, culturel et pourquoi pas spirituel de tout un monde, celui où nous vivons et qui a été vendu à des gens qui se sentent désormais plus ou moins roulés. En attendant d’obtenir une réponse – qu’ils ne paraissent pas toujours rechercher ou espérer – à leur désarroi, les « gilets jaunes » s’occupent en jouant aux « gilets jaunes » le samedi. D’aucuns ont pu dire, vu le nombre de ces actes depuis la mi-novembre (on en est à vingt-deux), que l’on est plutôt dans le monde des feuilletons télévisés américains que dans celui de la tragédie classique : sans doute l’aspect culturel de cet épuisement.
Pour ce qui est de son aspect spirituel, pourquoi ne pas imaginer que des chrétiens pourraient aller à la rencontre de ces étranges révoltés, ne serait-ce que pour leur rappeler qu’ils ont une âme ? Certains prêtres sont allés les rencontrer dans leurs manifestations du samedi et au moins deux évêques se sont d’ailleurs donné la peine d’aller les visiter sur leurs ronds-points… Leur dire qu’ils sont avant tout des personnes et non des consommateurs, des usagers de services publics ou des contribuables, ce serait un début. Les aspects social et moral suivraient probablement, en attendant celui de la culture.
Ce n’est évidemment pas l’Etat ni le gouvernement qui pourraient apporter de telles réponses : ils ne sont d’une part pas là à cette fin et d’autre part le genre de personnages qui exercent le pouvoir en ce moment en paraissent bien incapables. Il n’est besoin que de voir comment cette affaire a commencé : devant la révolte provoquée par une taxe à prétexte écologique, le gouvernement n’a trouvé comme réponse que le retrait de ladite taxe, augurant que l’affaire serait ainsi réglée. Il n’en fut rien, évidemment, le mal étant plus profond. Mais que peuvent y entendre des gestionnaires aux affectations interchangeables pour qui tout se résume à des questions comptables ? Vous êtes déprimés et même furieux ? Tenez, mon bon, voilà cent sous !
Devant ce prévisible échec, il ne restait plus au pouvoir qu’à jouer la comédie du pouvoir. Voilà donc M. Macron et son gouvernement lancés à leur tour dans le spectacle. « Donner la pièce » à ces gens pour les ramener à la raison n’ayant pas suffi, deux spectacles ont été montés.
Le premier a consisté à lancer le fameux « grand débat » dont on se demande toujours ce qu’il donnera. Il s’agissait sans doute d’apaiser les « gilets jaunes » en leur faisant comprendre qu’enfin le peuple serait écouté. Tout en « maintenant le cap », bien entendu, pour continuer de « transformer la France », comme dirait M. Le Maire. Le problème, c’est que l’on ignore en quoi notre pays est censé être transformé.
En même temps, comme dirait M. Macron, il importait de rassurer son électorat. Celui-ci, manifestant quelques tropismes bourgeois (dans une acception plus bloyenne que sociologique du terme, il faut le craindre), n’aime rien plus que ce qu’il appelle l’ordre. Devant l’agitation des « gilets jaunes » (loin de moi l’idée de penser que leurs manifestations sont pures et angéliques), certains se sont pris à rêver d’un écrasement en bonne et due forme : qu’attendait-on pour faire tirer dans le tas et pour mobiliser l’armée à cette fin ? M. Luc Ferry a un moment fourni la caution intellectuelle à ce bourgeoisisme féroce[i]. Pour l’acte XIX de ce lassant feuilleton, le gouvernement annonça donc à grand bruit que des troupes seraient déployées dans Paris. Les bourgeois applaudirent, encore effrayés par le calamiteux acte XVIII au cours duquel sévirent un peu trop de black blocks, dont on ignore – et on l’ignorera probablement longtemps – s’ils bénéficièrent ou non de quelque complaisance pour commettre leur méfaits plus ou moins impunément. L’indignation de l’opposition devant cette mesure obligea nos gouvernants – qui ne sont quand même pas tout à fait fous – à vendre la mèche : nos soldats, grâce à Dieu ne devaient en rien entrer en contact avec des manifestants. Et, curieusement, on entend bien moins parler de black blocks depuis le 23 mars…
Mais le sommet, le clou du spectacle gouvernemental, c’est l’espèce de tour de force auquel s’est livré M. Macron depuis l’hiver. Sillonnant la France, il s’est entretenu avec des élus, des citoyens choisis on ne sait comment, et même avec des enfants. Suprême exploit, le 18 mars, il a rencontré soixante-cinq intellectuels, répondant avec aisance à leurs questions. Cela a duré huit heures et a été retransmis en direct sur France-Culture. Les mauvaises langues diront que les défunts Castro et Chavez n’auraient pu en faire autant. D’autres pourraient penser que cet épique moment, s’il est décompté des temps de parole de la majorité à la radio et à la télévision, épargnera aux électeurs les discours des calamiteux seconds couteaux macroniens.
Mais soyons aimable : n’y avait-il pas quelque chose de touchant dans l’exhibition de cette prodigieuse intelligence, d’une intelligence ayant réponse à tout ? Ainsi, notre cher leader a sans doute eu beaucoup à enseigner à quelques dizaines de « penseurs » et d’universitaires bien plus âgés que lui…
On se demande comment M. Macron pourra s’y prendre pour faire mieux. Le verra-t-on bientôt terrasser à mains nues, devant un public extasié, quelques fauves ou crocodiles ? Ou bien encore cracher le feu tout en exécutant un numéro de funambule ? Ou alors déclamer en même temps deux tragédies de Racine ? Quoi qu’il en soit, ses admirateurs ne manqueront pas de nous faire remarquer la multiplicité et la solidité de ses talents. Quel spectacle ce sera !
C’en serait drôle si ce n’était lassant.


[i] Pour les bourgeois, M. Luc Ferry est un grand philosophe. Il a d’ailleurs les cheveux longs, signe d’une intense réflexion, mais pas trop, signe d’une certaine retenue.