mardi 21 janvier 2020

Une intuition, ce 21 janvier

En revenant dimanche 19 janvier de la manifestation que l’on sait, je fus pris d’une intuition étrange : quelqu’un a-t-il déjà sérieusement (le mot mérite une explication, elle viendra) réfléchi à un lien éventuel, ou tout au moins à une concomitance, entre le déclin (je reviendrai sur cette notion) des monarchies européennes et l’essor de divers délires prométhéens, de la révolution industrielle au transhumanisme ? Des supposés bénéfices de la première, nous avons cru pouvoir jouir pendant deux siècles avant d’entrevoir que l’addition sera salée, et du second nous commençons à voir les manifestations déjà démentes.
Par sérieusement, j’entends : sans chercher à déceler quelque complot ourdi dans une officine sordide par une société secrète il y a des siècles, explication trop simple (et trop cohérente) pour n’être pas farfelue ; et sans tomber dans de bizarres facilités à chercher aux confins d’un mysticisme mal digéré et de la folie.
Par déclin, j’entends, au choix : le lent processus – parfois plus ou moins concerté, avec même de temps à autre la complicité plus ou moins consciente de ses victimes – de transformation des derniers rois européens en phénomènes de foire ou le brutal renversement de quelques-uns d’entre eux, accompagné parfois de leur assassinat travesti en je ne sais quel simulacre de sacrifice ou de justice. Je pense bien entendu à l’assassinat de Louis XVI, en ce 21 janvier.
Il n’existe probablement plus, même dans les franges les plus bêtes de la bourgeoisie républicaine (je n’ose imaginer sans frémir quelle peut être la bêtise de tels milieux), que quelques fossiles pour manger de la tête de veau en ce triste anniversaire. Mais il y a toujours des bourgeois pour s’engraisser de tout ce qu’ils trouvent, certains de ne rencontrer aucune autorité légale pour les en empêcher de manière permanente, la loi n’étant plus désormais qu’une affaire de mode, une mode que d’habiles prescripteurs sauront toujours créer selon leurs intérêts. Ils appelleront cela émancipation, par exemple. Et le libéralisme n’est donc pas dépourvu d’une certaine cohérence, qu’il soit politique ou économique. Un indice ? Au XIXe siècle, avant que des socialistes ne s’y intéressent, on trouva des légitimistes, en France, pour se pencher avec humanité sur le sort des ouvriers que consommait allègrement une industrie jeune, dynamique et parfaitement dépourvue de scrupules. Au sujet de cette dernière, est-il besoin de rappeler une certaine continuité en citant une fois de plus les propos de feu Pierre Bergé en 2013 : « Je suis pour toutes les libertés. Louer son ventre pour faire un enfant ou louer ses bras pour travailler à l’usine, quelle différence ? C’est faire un distinguo qui est choquant. »
Si quelque érudit sérieux a la patience de se manifester pour étayer ou infirmer une telle intuition, qu’il n’hésite surtout pas.

jeudi 16 janvier 2020

Et pour une manif de plus

Pendant que la presse s'échauffe sur les projets de réforme des retraites et sur les grèves qu'elles provoquent, il est curieux de n'entendre personne ou presque parler d'un autre projet de loi actuellement en cours d'examen au Sénat, qui est en quelque sorte l'autre versant du libéralisme macronique (bon, n'exagérons pas, il en est qui en causent, et de façon pertinente, comme ici) : il s'agit de la révision de la "loi bioéthique". Remarquable "timing", comme on doit dire dans les cercles de la raison et du pouvoir, du côté de chez le "maître des horloges". Il y a toujours la possibilité d'aller manifester dimanche, avec les mêmes réserves et les mêmes raisons que le 6 octobre.

dimanche 12 janvier 2020

« Encyclopédie des écrivains ratés » (C.D. Rose)

La pseudobibliographie est une discipline fascinante en ce qu’elle constitue, peut-on dire, une sorte de littérature au carré : l’évocation, dans une œuvre littéraire, d’une autre œuvre littéraire – dont il faudra bien donner au moins quelques citations – et de l’auteur de celle-ci – sur qui il faudra bien fournir quelques détails. Diverses approches de cette discipline sont possibles, que l’on pourrait classer en deux grandes catégories, romanesque et pseudo-savante. Ce classement vaut ce qu’il vaut, s’exposant à être accusé d’un certain arbitraire, mais il a le mérite de me permettre de développer mon propos.
Dans le domaine romanesque, on pourra évidemment penser à quelques nouvelles de Borges (auteur, d’ailleurs, d’une Anthologie personnelle). Certes, mais le choix est un peu facile, quoique Borges n’ait en rien ce défaut. Plus virtuoses sont les incursions de Nabokov dans ce domaine. Il est alors permis de parler de littérature au cube, voire à une puissance supérieure. Dans Le Don, par exemple, le lecteur peut prendre connaissance de quelques poèmes écrits par le héros. Le procédé est encore simple, voire facile. Mais quand ledit héros entreprend d’écrire (et de publier) biographie de Nikolaï Gavrilovitch Tchernychevski, force est d’avouer que l’on est pris d’un léger vertige : cette biographie est tellement farfelue qu’un lecteur qui n’est pas Russe (vous o moi, quoi, si comme moi vous n’êtes pas Russe) serait porté à croire que l’auteur – avant Lénine – d’un Que faire ? n’était qu’une invention de Vladimir Vladimirovitch Nabokov ou de son héros ; il n’en est rien, il a réellement existé et la vive imagination de Fiodor Konstantinovitch Godounov-Tcherdynstev lui vaudra d’amères critiques dans un petit milieu libéral russe émigré qui se souvient encore de ce Tchernychevski dans les années 1920. Il y plus fort chez Nabokov, Feu pâle : mille vers puis leur interminable exégèse formant chacun une histoire ; une seule, vraiment ? Il est possible de se perdre, non sans plaisir, en conjectures.
Toujours dans le domaine romanesque, la trame d’un récit peut aussi s’appuyer sur un ou plusieurs auteurs imaginaires dont la vie et l’œuvre auront été oubliées. C’est le cas, par exemple, de La Bibliothèque des livres disparus, de Kristoffer Leandoer. Dans ce cas précis, il n’est pas interdit de supposer que l’auteur prête au narrateur une vision délirante du monde, incluant ces écrivains et leurs œuvres respectives. Du reste, il n’existe pas à ma connaissance de traduction française de De Försvunna böckernas bibliotek, et un lecteur exclusivement francophone pourrait me soupçonner d’avoir inventé Kristoffer Leandoer, ainsi que le susnommé ouvrage, si le nom de cet écrivain n’était récemment apparu dans quelques brèves culturelles de nos journaux à propos de ses relations houleuses avec une Académie suédoise encore convalescente.
La tentation d’un certain encyclopédisme n’est jamais loin, ni celle de verser dans la parodie ou le canular. C’est le cas du Ludwig Schnorr de Jean Dutourd, dont il a déjà été question ici.
Nous en arrivons donc à la catégorie « pseudo-savante ». C’est celle-ci qui est illustrée par l’Encyclopédie des écrivains ratés de C.D. Rose. Cette traduction (dont le titre original, The Biographic Dictionary of Literary Failure, me paraît plus juste) regroupe 52 notes biographiques sur de supposés écrivains dont l’œuvre ne nous serait pas parvenue pour diverses raisons : perte ou destruction d’un manuscrit, incapacité à écrire malgré le désir d’être un écrivain, voire tout simplement nullité manifeste pour un auteur à succès aujourd’hui oublié (c’est le cas d’un certain Belmont Rossiter, qui fait l’objet d’une des meilleures entrées).
Le parti pris est celui de la blague pince-sans-rire, correspondant tout à fait à l’idée qu’un Français se doit d’avoir de l’humour britannique. Il faut louer l’apparence de sérieux – le pince-sans-rire, donc – avec laquelle l’entreprise a été menée : de même que dans le domaine romanesque évoqué plus haut, feindre de garder son sérieux est la condition nécessaire pour que le lecteur accepte de se laisser (un peu) prendre à toutes sortes d’absurdités. La littérature au carré peu offrir des plaisirs au carré (dont, souvent, celui de rire, ou disons de sourire), mais cela implique un travail au carré. Avez-vous jamais ri à une plaisanterie racontée par quelqu’un qui s’esclaffe ?
Pour les connaisseurs, cette Encyclopédie des écrivains ratés peut faire penser, en plus littéraire, aux guides de la collection « Jet Lag » qui nous invitaient, il y a quelques années, à visiter le San Sombrero, la Molvanie, le Bongotswana ou encore l’archipel de Takki-Tikki. Le plaisir éprouvé à la lecture est du même ordre qu’à celle de tels guides, avec des défauts de même nature : sur 52 notices, il y a fatalement un peu de déchet et de procédés comiques un peu répétés qui finissent par sentir un peu le système. Mais il est après tout permis de considérer la littérature comme un monde où des contrées magnifiques ou ridicules peuvent être explorées, voire inventées.

vendredi 3 janvier 2020

Faut-il brûler Gabriel Matzneff ?

Beaucoup de bruit a été fait autour de la personne de M. Gabriel Matzneff, ces derniers jours, à l’occasion de la parution d’un livre. C’est qu’il est question, dans Le Consentement, de Vanessa Springora, de la liaison entretenue il y a plusieurs lustres entre Mme Springora, alors tout juste adolescente, et M. Matzneff, alors tout juste quinquagénaire. La jeune fille – voire la petite fille – qu’était alors Mme Springora n’en est pas sortie indemne…
Il semble donc que certains ont découvert – ou feignent de l’avoir découvert – à cette occasion quel genre d’ogre peut être – ou a pu être – M. Matzneff à ses heures, probablement trop nombreuses. « Gabriel Matzneff rattrapé par son passé », titrait il y a quelques jours La Croix. Est-ce vraiment cela ? Ne pourrait-on pas dire que c’est tout un passé qui est rattrapé par le cas de M. Matzneff, à qui tout un petit monde servit longtemps la soupe, en le flattant pour les libertés qu’il prenait avec la morale ? Il avait son rond de serviette un peu partout, à droite, à gauche, dans les journaux, à la télévision et à la radio. Il tient encore une chronique dans Le Point, finement intitulée « Un diable dans le bénitier », où il livre à qui voudra les lire ses humeurs en matière de religion… Tout un passé, ou plutôt tout un monde.
M. Bernard Pivot, qui le reçut plusieurs fois à « Apostrophes » en lui manifestant une gauloise complaisance, a récemment plaidé – avant de faire amende honorable – que c’était à une époque où « la littérature passait avant la morale ». Ce propos mérite un bref examen.
Faire passer la littérature avant la morale, cela peut s’entendre lorsqu’un écrivain, par sa vie, par certains de ses propos, de ses choix moraux ou politiques par exemple, se déshonore, tout en ayant produit ou en produisant par ailleurs une œuvre admirable. À qui et à quoi avons-nous à faire avec M. Matzneff ?
Gabriel Matzneff est un écrivain qui ne manque pas de talent, ni sans doute d’érudition. Il est aussi l’auteur de causeries souvent intelligentes, parfois drôles et pertinentes. Il n’est évidemment pas à l’abri d’idées étranges. Jusqu’ici, on pourrait en effet se contenter de faire passer la littérature avant la morale : cet homme, on le sait, se comporte mal, mais il écrit des choses parfois intéressantes, et les écrit plutôt bien. Mais il y a un os, et de taille : ce mauvais comportement, M. Matzneff s’en vante au premier détour venu de son œuvre, dans ses causeries, ses romans ou son journal, de sorte que distinguer l’homme et l’œuvre devient difficile, voire impossible, à moins de posséder un exceptionnel talent de contorsionniste. D’autant que, non content de se vanter de ses turpitudes, M. Matzneff prétend de temps à autre en fournir la justification, se présentant volontiers comme philopède par opposition aux pédophiles : à l’en croire, il ne serait pour rien au monde un prédateur, mais un initiateur. Ce genre – assez pâteux – de justification n’est pas très original : on le trouve résumé, tout prêt dans le Lolita de Nabokov, plus précisément dans les propos liminaires de Humbert Humbert (à propos de qui Nabokov dut s’échiner pendant des années à préciser que ce personnage n’est en rien censé être sympathique ; observons aussi que Nabokov éprouva bien des scrupules avant de réussir à Publier Lolita, au point de songer à en brûler le manuscrit ; cela a son importance pour la suite de mes propos).
Il a été remarqué plus haut que M. Matzneff expose aux lecteurs du Point ses humeurs, ses opinions, ses pensées ou ses impressions en matière religieuse. C’est que M. Matzneff s’affiche volontiers comme chrétien orthodoxe. Et là, tout chrétien, vu l’impénitence que M. Matzneff manifeste tout aussi volontiers, est pris de vertige devant un abîme de perplexité, voire de terreur, qui n’est pas sans rappeler le sentiment éprouvé à chaque révélation d’une affaire de prêtre pédophile : comment se dire chrétien tout en étant impénitent à ce point ?
Nous avons tous de mauvais penchants. Dans l’Église catholique, pendant l’Avent, la bénédiction finale à chaque messe comporte une prière pour que le corps du Christ, reçu lors de la communion, nous garde de céder à ces penchants. J’ignore ce qui en est chez nos frères orthodoxes, mais il ne serait pas absurde que de telles prières aient cours chez eux. Outre nos mauvais penchants, nous pouvons être visités par des démons. Si nous n’y prenons garde, certains d’entre eux peuvent se sentir autorisés à s’installer à demeure chez nous. Ce qui nous est demandé est, avec l’aide de Dieu, de les chasser au plus vite : par des prières, des signes de croix, des pénitences, des actes de contrition, à grandes giclées d’eau bénite ou à coups de pieds au derrière... Bref, par tous les moyens que nous donnera la Providence divine. Pour un écrivain talentueux, ce combat peut donner matière à de magnifiques récits, épiques, comiques ou graves, selon les grâces qui lui auront été données, et aussi selon les tourments dont il aura connaissance, d’expérience ou à lui racontés par d’autres. Or M. Matzneff, en présence de tels démons, donne plutôt l’impression de les avoir retenus pour leur offrir le thé, ravi d’entamer avec eux quelque conversation mondaine ou érudite ; et d’avoir, sur leur insistante demande, invité quelques fillettes et garçonnets à venir prendre une tasse et quelques gâteaux.
Faut-il donc brûler Gabriel Matzneff ? Certes, non. Mais l’intéressé devrait songer qu’il eût mieux fait – au sens propre – de brûler un certain nombre de pages de son écriture plutôt que de les publier ; et – au sens figuré – de brûler une mauvaise part de lui-même : ne vaut-il pas mieux entrer mutilé au Paradis qu’aller rôtir entier en enfer ? Il sera donc conseillé à M. Matzneff de méditer les versets 27 à 30 du cinquième chapitre de l’Évangile selon saint Matthieu.
Quant à ceux qui lui ont si longtemps servi la soupe (question d’époque ou de milieu, je ne trancherai pas), qu’ils se demandent s’ils n’ont pas contribué à enfoncer M. Matzneff dans ses sordides travers. Nous vivons après tout dans un monde qui nous invite rarement à renoncer à quoi que ce soit, y compris à nos vices.

mardi 31 décembre 2019

Petites causes, grands effets (et l’inverse)

« Il y a beaucoup de voitures sur la voie de bus, ce soir, vous ne trouvez pas ? »
La jeune dame qui m’avait ainsi adressé la parole venait de s’arrêter à côté de moi au feu rouge, au bout du pont du Garigliano, sur lequel je me rappelais l’avoir dépassée. Nous échangeâmes quelques considérations sur nos trajets respectifs (elle venait du pont de Neuilly, moi de Gennevilliers), avant de nous souhaiter une bonne soirée et bon courage pour la suite du chemin : c’est que nous étions à vélo, ce soir de décembre… Naturellement, il y a quelque chose de beau dans cette éphémère camaraderie. Mais ces moments m’ont paru rares à Paris en ces jours de grève des transports.
Il semble que bon nombre de gens aient profité de ces circonstances – de manière plus ou moins consciente – pour se débonder et laisser libre cours à des instincts anarchiques, voire brutaux. On a pu voir des piétons invectiver des cyclistes, des cyclistes faire des doigts d’honneur à des automobilistes eux-mêmes peu amènes, s’entassant sans interstices sur la chaussée, occupant parfois les voies cyclables. Le tout se faisant souvent au mépris du code de la route, à commencer par les feux de circulation. Ajoutons à cela les trottinettes et autres engins bizarres, et le tableau serait complet si je pouvais décrire de première main la mêlée dans les (rares) transports en commun, à laquelle j’ai pu échapper.
Quant à identifier les axes, les pivots, les forces qui meuvent et articulent ce flux anarchique et fou, c’est au-dessus de mes forces. Il nous faudrait le lourd génie d’un Balzac pour les détecter et les animer afin d’en faire les agents d’une intrigue apparemment noyée dans l’anecdote ou le tableau[i]. Roger Nimier écrivit bien en 1960 un « Comment circuler en Balzacie »[ii], mais c’est plutôt « Comment balzaciser dans la circulation » qu’il faudrait écrire en ce moment.
L’intrigue, ce pourrait être la vaine et puérile rivalité (que les gens sérieux nommeront rapport de force et les journalistes bras de fer) entre la CGT et le gouvernement à propos des régimes de retraites, qui ont peut-être besoin d’être réformés (quoi qu’en dise la CGT) mais peut-être pas de la manière voulue par le gouvernement (quoi qu’en disent celui-ci et ses amis). Nous verrons bien comment cela évoluera en janvier. Mais avec les grèves dans les raffineries de pétrole, qui sait si les proclamations jusqu’ici farfelues[iii] de Mme Hidalgo sur Paris, capitale européenne du vélo en 2020 ne vont pas s’avérer sérieuses ?
En attendant de nous en rendre compte, joyeux Noël et bonne année !


[i] Voir ici, à ce propos, ce que l’on peut penser de l’habillage de l’intrigue par les apparences du naturalisme, à travers l’exemple – fort pertinent – du Senhor Oliveira da Figueira, utilisé par Kristoffer Leandoer.
[ii] Réédité dans Les Écrivains sont-ils bêtes ? il y a déjà quelques lustres.
[iii] Malgré des efforts parfois louables, souvent erratiques et partant plus qu’imparfaits.

lundi 23 décembre 2019

Grandes causes, petits effets (et l’inverse)

Tout et probablement le contraire de tout aura été dit sur le projet de réforme des régimes de retraite auquel tient tant notre gouvernement. Je m’abstiendrai donc de tout commentaire à ce sujet précis, n’ayant pas d’avis ferme. Sur la grève provoquée par ce projet, je me contenterai de dire que je peux comprendre les inquiétudes de beaucoup de mes concitoyens, sans toujours approuver les méthodes de certains grévistes. Mais, après tout, c’est de l’injustice ou du sentiment de celle-ci que peuvent naître de grands désordres. Notre époque n’est pas toujours rassurante.
Je m’intéresserai donc à quelques à-côtés, plus ou moins anecdotiques.
Balayons en quelques mots les déboires de M. Delevoye, dont le moins que l’on puisse dire est que cet homme n’aura pas connu douze métiers et treize misères et qu’il semble fort capable d’assurer son train de vie. Relevons quand même que ce (désormais ancien) membre à titre bancal du gouvernement émargeait à un genre de cabinet nommé Parallaxe, fait inquiétant vu que parallaxe est le nom d’une erreur de lecture. Et observons qu’il est toujours amusant, quand on s’appelle Delevoye, de provoquer des grèves dans les chemins de fer.
Pour demeurer une minute dans un registre comique et assez facile, comment ne pas ironiser une fois de plus sur un mouvement de grève que rend quelque peu difficiles les déplacements, notamment ceux des Parisiens et banlieusards ? Voilà pour la grosse blague.
Cette grève a ses bons côtés, nous obligeant, nous autres Parisiens ainsi que nos voisins de banlieue, à une certaine imagination. D’aucuns ont découvert – ou redécouvert – les vertus de la marche à pieds. D’autres se sont rendu compte de ce qu’une voiture à quatre places pouvait transporter quatre personnes. D’autres encore se sont jetés dans les délices du cyclisme.
J’a pour ma part expérimenté les deux dernières solutions pour me rendre à mon travail. Ainsi, le 5 décembre, premier jour de grève, c’est plein d’entrain et, je l’avoue, non sans une certaine fierté que, perché sur mon haut vélo, j’affrontai une aube froide et brumeuse. Or, visiblement, ce jour-là, peu de Parisiens ou de banlieusards avaient pris leurs voitures : les rues étaient quasiment vides. D’où comme une déception ou un regret chez moi : c’eût été le jour idéal, au contraire, pour prendre ma voiture ! Puis je me rengorgeai avec ce qu’il faut d’autodérision : c’était évidemment grâce aux vertueux cyclistes d’un jour dont j’étais que les rues étaient si peu densément peuplées de voitures et le trafic partant si fluide.
N’en faisons pas trop toutefois : il est probable que parmi les grains d’un sablier, si ceux-ci étaient doués de pensée et de parole, il s’en trouverait quelques-uns pour nous expliquer qu’ils sont les agents du destin.
Du reste, les émerveillements d’un cycliste occasionnel les jours de grève ont leurs limites, dont il sera question une autre fois.

samedi 16 novembre 2019

Éternels retours

La désignation du lauréat du prix Nobel de littérature est toujours l’occasion d’exprimer d’éternels regrets. Pensez donc, ce n’est jamais l’écrivain que l’on espérait qui est récompensé. L’Académie suédoise, encore convalescente, devrait par exemple s’aviser de ce que Thomas Pynchon commence à se faire vieux. Cette année, comme on sait, le prix échoit à Peter Handke. Voilà du nanan pour les amateurs de polémiques pas chères, puisqu’il en est pour reprocher à Handke ses prises de position « pro-serbes » d’il y a vingt ans. On a même pu entendre, dans une récente émission de France-Culture, un critique littéraire qualifier Handke de « soutien d’un régime génocidaire ». Rien que ça.
Ne nous indignons pas trop cependant : dans la même émission, le même ou un autre a évoqué les choix de l’Académie Nobel. Bon, si des critiques littéraires professionnels sont capables de telles approximations, il ne faut s’étonner de rien.
Et peut-être faut-il même prendre le contrepied de toutes ces critiques. Toujours dans la même émission, des gens qui ne sont à notre connaissance pas capables d’aligner dix pages d’écriture ont parlé d’un ton tellement condescendant du dernier opus de Sylvain Tesson que l’on ne peut honnêtement qu’avoir hâte de l’ouvrir et de le lire. L’opus en question, La Panthère des neiges, ayant obtenu le prix Renaudot cette année, les mêmes se sont inquiétés d’une possible droitisation dudit prix. Pour étayer leurs propos, ils ont enchaîné sur quelques ricanements au sujet de (Très) cher cinéma français, d’Éric Neuhoff, prix Renaudot de l’essai pour cette année. Voilà des ricanements qui donnent envie d’aller y voir.
(Puisqu’il est question de prix littéraires et de parutions récentes, signalons Encre sympathique, de Patrick Modiano – prix Nobel en 2014. Bien entendu, Modiano a encore-écrit-toujours-le-même-roman mais, même en tenant pour vrai ce postulat, il faut reconnaître que le millésime 2019 est une réussite.)
On apprenait il y a quelques jours le décès de Lucette Destouches à l’âge de 107 ans. À un tel âge, on eût fini par croire immortelle la veuve de Céline. Elle s’était toujours opposée à la réédition des pamphlets antisémites de son mari, au grand dam de quelques-uns des admirateurs et des ennemis de celui-ci. C’était probablement de sa part une sage tentative de mettre un terme à l’interminable rengaine entonnée dès qu’il est question de Céline (quel-génie-mais-quel-salaud-mais-quel-génie-mais…). La persistance de cette rengaine tend à prouver que cette tentative fut un échec. Il n’est pas inimaginable, désormais, de l’entendre s’amplifier. Quelques critiques et amateurs de littérature auront ainsi le sentiment d’avoir inventé le mouvement perpétuel. Ils ne seront ni les premiers, ni les derniers…

samedi 2 novembre 2019

« L’Affaire Nobel » (Olivier Truc)

L’Affaire Nobel pourrait bien être le titre d’un de ces fameux polars scandinaves dont le monde se repait paraît-il depuis quelques lustres. Quelque inspecteur de police dépressif y affronterait des milliardaires repus, criminels, incestueux et héritiers de magouilles avec l’Allemagne nazie. À moins que la tâche n’incombe à un journaliste de gauche secondée par une informaticienne tatouée… Ce pourrait aussi être celui d’un bon gros deckare à l’ancienne, confus, tortueux et finissant en queue de poisson, à la Stieg Trenter. Ou encore celui d’une enquête de Statsrådet, ce ministre balourd et astucieux imaginé jadis par le mystérieux Bo Balderson.
L’Affaire Nobel pourrait donc nous révéler que sous ses airs de paradis social-démocrate, la Suède n’est qu’un enfer dirigé par des nazis obèses ; ou alors que la vie nous réserve de bien tristes surprises, de temps à autre ; ou bien que, dans le paradis social-démocrate, n’importe quel incapable peut devenir ministre et occasionnellement se faire détective amateur, avec des méthodes brouillonnes et farfelues plus efficaces pour découvrir un assassin que pour tenir son poste au gouvernement, pour notre consternation amusée.
Certes, des polars, Olivier Truc en a écrits quelques-uns. Mais ils sont, à proprement parler, plus lapons que scandinaves ; et leur auteur les a écrits en français. L’Affaire Nobel n’est du reste pas un roman, mais un travail de journaliste, métier qu’exerce Olivier Truc[i]. Ce serait en quelque sorte une synthèse consciencieusement rédigée sur une affaire sordide qui a quelque peu secoué l’Académie suédoise très récemment. Et, au travers de cette synthèse, un court essai sur une crise de la perception de soi qui toucherait la Suède.
L’affaire sordide dont il est question peut se résumer en quelques mots : un nommé Jean-Claude Arnault, sorte d’intermédiaire ayant su se rendre indispensable à une petite élite culturelle de Stockholm, a été accusé et convaincu de multiples viols sur de jeunes femmes amenées à travailler pour lui ; or cet homme se trouve être le mari d’une académicienne, la poétesse Katarina Frostensson et avoir quelquefois obtenu de grasses subventions de la part de l’Académie pour les mondanités culturelles qu’il organisait[ii].
À la suite de ces révélations, l’Académie s’est déchirée, Mme Frostensson a dû quitter son siège, deux factions se sont entredévorées, menées respectivement par Sara Danius et Horace Engdahl. Le roi, d’ordinaire dépourvu de tout pouvoir, a dû intervenir, en tant que protecteur de l’Académie, pour mettre bon ordre à ces querelles.
Le scandale est énorme : l’Académie suédoise a parmi ses missions la nomination, chaque année, du lauréat du prix Nobel de littérature. C’est donc un coup dur pour le prestige de la Suède : prestige local d’une vieille institution et prestige international, d’ordre culturel, certes, mais aussi d’ordre moral.
C’est que la Suède a quelque chose de français : les Suédois ont parfois tendance à se prendre pour une nation prophétique, chargée d’enseigner au monde entier ses hautes vertus. Il leur est donc pénible d’avoir sous les yeux un spectacle révélant que cette nation prophétique, la leur, est, comme les autres, faite d’êtres humains faillibles. D’autant que le théâtre de cet éprouvant spectacle est une institution chargée, entre autres missions, d’attribuer un prix de renommée mondiale. Mais, somme toute, aussi douloureuse qu’elle soit, la leçon d’humilité ainsi prodiguée valait peut-être cette peine.
Olivier Truc, curieusement, exprime quelques scrupules, se soupçonnant lui-même de « conflit d’intérêt », étant une journaliste installé en Suède depuis 25 ans par amour pour sa compagne. Cette situation pourrait au contraire être idéale, permettant d’adopter le point de vue d’un étranger habitué à ce pays et l’aimant, non sans éprouver de temps en temps quelque étonnement. Cela évite autant l’aigreur que l’idolâtrie. D’ailleurs, pour un journaliste, Olivier Truc n’écrit pas trop de bêtises : il est par exemple rappelé dans L’Affaire Nobel que l’Académie suédoise n’est pas une « Académie Nobel » et que le « prix Nobel d’économie » n’est pas un prix Nobel[iii].
Depuis le mascaret de bile et d’invectives qui agita l’Académie suédoise, qu’en est-il de celle-ci ? Les choses semblent peu à peu rentrer dans l’ordre, le prix Nobel 2018 ayant pu être décerné en même temps que celui de 2019. Sara Danius est subitement décédée cet automne : paix à son âme. On souhaitera aussi un peu de paix à l’Académie suédoise, et même à Horace Engdahl (et même si peut-être la paix l’ennuie). Et aussi à Peter Handke, lauréat du prix Nobel de littérature en 2019 : l’annonce de son nom a soulevé quelques vaines aigreurs d’ordre politique, ce qui évitera toujours à quelques journalistes d’éviter d’avoir à parler de son œuvre…


[i] C’est malheureusement perceptible à son écriture, dénuée de toute espèce de style.
[ii] Il a déjà été question de cette affaire ici.
[iii] Olivier Truc rappelle d’ailleurs qu’à la création du prix d’économie de la Banque de Suède en mémoire d’Alfred Nobel, en 1968, des députés suédois avaient réclamé la suppression de ce prix, arguant qu’il « contribue à conférer au sujet très politisé qu’est l’économie une aura scientifique ». On ne saurait mieux dire d’une discipline où des individus utilisent souvent de jolis outils mathématiques pour justifier des conclusions auxquelles leurs orientations politiques les auront déjà amenés.

samedi 5 octobre 2019

Le 6 octobre, quand même

Il existe en notre belle France une loi étrange, dite bioéthique, censée déterminer ce qui est permis ou non en matière de pratiques et de recherches médicales. Son étrangeté réside dans le fait que, périodiquement, on la révise de manière à établir de nouvelles autorisations ou interdiction, selon les nouveautés que propose la recherche médicale ou que cherchent à imposer divers groupes de pression. En somme, la bioéthique régie par cette loi consiste en un genre de morale molle nourrie de l’air du temps et de possibilités techniques plus ou moins récentes.
Parmi les mesures prévues dans la révision actuellement soumise aux votes de notre parlement, en figure une nommée par ses partisans « PMA pour toutes » et « PMA sans père » par ses opposants. Il s’agit du droit pour des femmes seules ou des couples de femmes de se faire faire un enfant par insémination artificielle. Cette mesure, votée par une poignée de députés dans une assemblée déserte, a la vedette, et l’on comprendra aisément pourquoi : elle se situe dans la lignée de la fameuse « loi Taubira » de 2013, laquelle, sous prétexte de lutter contre la discrimination dont seraient victimes les homosexuels, constituait la brèche par laquelle de bien plus funestes innovations pourraient être introduites. La possibilité de « louer des ventres » des femmes, aujourd’hui écartée à grands cris par nos gouvernants, sera probablement proposée dans une ou deux révisions de la fameuse loi bioéthique.
Mais revenons à cette « PMA pour toutes » ou « sans père », selon les points de vue. Sa mise en avant m’a tout l’air d’un chantage sentimental, autrement dit d’un piège : le désir de maternité d’une femme, quel que soit son mode de vie, est une chose tout à fait respectable, presque autant que la femme qui l’éprouve, de manière parfois douloureuse. Au nom de ce respect, les amis du progrès auront beau jeu de dénoncer la cruauté de ceux qui ne veulent pas que l’on puisse satisfaire ce désir. On pourrait dire que la Manif pour tous et alii sont tombés à pieds joints dans ce piège en organisant une manifestation qui aura lieu demain, dimanche 6 octobre, « contre la PMA sans père » : c’est que, pendant que l’on risque de rejouer le psychodrame des « gentils LGBT » contre les « méchants LMPT », on ne parle pas du reste de ce projet de révision. Cette restriction à un seul sujet, permettant peut-être au piège de se refermer, serait un argument pour ne pas se joindre à cette manifestation.
Le reste, nos évêques en ont fort bien parlé le 16 septembre, en les personnes de Mgr de Moulins-Beaufort, Mgr d’Ornellas et Mgr Aupetit. Non seulement ils ont parlé du reste, mais ils l’ont aussi lié à un problème important sur lequel l’Église a aussi son mot à dire : l’écologie. Je pense notamment à l’intervention de Mgr d’Ornellas, usant d’une expression toute franciscaine, « notre sœur la Terre »[i]. Plus récemment, Mgr Aupetit a fort bien exposé l’ensemble du problème, dans un entretien accordé à France-Info[ii]. Voulons-nous d’une humanité soumise jusqu’à la part physique de ses fondements à la technique et aux manipulations que celle-ci pourrait permettre ?
C’est le genre de réflexion que l’on aurait aimé entendre de la part des organisateurs de la manifestation de demain. Ainsi que des réflexions d’ordre social et économique, renvoyant enfin au capitalisme débridé son image, celle d’un parent pas si éloigné de certains totalitarismes.
Au passage, nos évêques ne nous ont pas appelés à nous joindre à cette manifestation, sans nous déconseiller d’y aller non plus. Il parait que cela déplaît à certains. Rappelons-leur que l’Église n’est pas un parti politique et qu’il est heureux que, dans leur sagesse, nos évêques nous considèrent comme des adultes, libres et responsables, capables de trouver le bon moyen d’exprimer une légitime inquiétude.
Parmi les moyens possibles, il y a la manifestation de demain. Malgré mes réserves, n’étant qu’un quidam sans voix, j’irai donc. Après tout, j’ai usé mes semelles en 2013 pour protester contre ce qui n’était que le carnavalesque prologue aux choses un peu plus graves qui se trament en ce moment. Ce n’est pas pour me taire maintenant.


[i] Une belle tribune parue il y a peu sur le site de Limite pose une question pertinente : « Quand ce sont les conditions de vie de l’humanité tout entière, en commençant par les plus pauvres, qui sont menacées, allons-nous vraiment mettre toute notre énergie dans les luttes sociétales sans en garder pour les combats environnementaux ? ». On pourrait la résumer ainsi : pas de « défense de la vie » sans défense de la terre. On pourrait ajouter que l’inverse est tout aussi vraie. Je n’ai aucun doute quant aux rédacteurs de cette tribune, mais il doit exister des personnes se disant écologistes que les délires bioéthiques ne dérangent pas. on leur demandera un peu de cohérence, de même qu’aux défenseurs de la vie qui ne voient pas de problème dans le monde productiviste…
[ii] Voir ici.

samedi 28 septembre 2019

« Le Continent de la douceur » (Aurélien Bellanger)

Notre modernité tardive est peut-être bien une époque, après tout : elle devient source d’inspiration. Celle-ci, ainsi que les points de vue qu’elle illustre, varie.
Par exemple, cette époque peut inspirer un ingénieur inquiet mais pas désespéré qui tâche de poser correctement les problèmes que nous a laissés en héritage l’idolâtrie du progrès technique et d’esquisser des pistes à explorer pour que l’addition ne soit point trop lourde. Cela peut paraître aride, mais Le Bonheur était pour demain, de Philippe Bihouix, est écrit d’une plume agréable et divisé en dix « promenades » point trop longues qui en facilitent la lecture. Et « Les rêveries d’un ingénieur solitaire » est plutôt un joli sous-titre[i].
Le point de vue d’un poète et critique d’art né dans une famille d’ouvriers et de paysans d’autrefois est fatalement différent, y compris dans son expression. Certes, on pourrait se contenter de voir en Jean Clair, à la lecture de Terre natale, un vieux monsieur que son âge (dans deux acceptions du terme) effraie et dégoûte quelque peu. Ce serait un peu court, tant la déploration de l’effacement d’un monde ancien, imparfait, dur parfois, mais vivant, dont tout ce qui reste a été figé dans des musées, constitue la matière d’une longue et magnifique élégie.
Aurélien Bellanger voit les choses d’une manière fort différente, en particulier dans son dernier roman, Le Continent de la douceur. Ceux qui n’ont pas lu ses trois précédents romans ont peut-être entendu quelques-unes de ses chroniques sur France-Culture, le matin, peu avant neuf heures. Ils connaissent alors le regard mi-fasciné, mi-narquois qu’il pose sur le monde contemporain et ses étrangetés parfois cachées.
Les auditeurs matutinaux de France-Culture, toujours eux, savent en outre qu’Aurélien Bellanger est cycliste, de ceux qui, montés sur des engins dotés de divers raffinements techniques, parcourent de longues distances à un rythme que l’on devine aussi soutenu que régulier. En la matière, Le Continent de la douceur ne déshonore en rien son auteur. Avec ses 496 pages, ce roman dépasse un peu en longueur ses prédécesseurs. Les statistiques sont à cet égard éloquentes : la longueur moyenne des romans de Bellanger passe de 480 à 484 pages, avec un écart-type qui passe de 4,5 à 9 pages environ. Verrait-on Bellanger tomber dans une certaine irrégularité, se relâcher, en quelque sorte ? Il ne semble pas ; il élargit le théâtre de ses intrigues, voilà tout : La Théorie de l’information sortait peu de Paris et de la destinée d’un personnage (Ertanger, qui apparaît au détour d’une page du Continent de la douceur), L’Aménagement du territoire, plus choral, ne dépassait guère (en apparence) l’horizon de quelques villages de l’ouest de la France, tandis que Le Grand Paris se resserrait autour de son narrateur et de projets touchant la région parisienne (avec, il est vrai, un détour par le Sahara) ; ici, le récit fait alterner des scènes entre différents mondes parallèles : une paisible (mais pas si banale) famille de bourgeois moyens en lointaine banlieue parisienne, la jet-set monégasque, la finance new-yorkaise, et la famille ducale – renaissante – du minuscule et imaginaire duché de Karst. C’est ce duché qui sera le point où tous ces univers parallèles vont se rencontrer, en un roman dont l’intrigue pourrait être qualifiée de non-euclidienne pour flatter l’auteur. En tout cas, le duché du Karst est en quelque sorte un concentré d’Europe : aux confins de l’Autriche, de la Slovénie et de l’Italie, il mêle les Alpes et les Balkans, les mondes latins, germaniques et slaves…
Une fois cela posé, Bellanger fait du Bellanger, avec constance et talent : la vérité pourrait se cacher dans les grottes, les sous-sols, les souterrains : c’est là que pourraient fort bien se produire les événements décisifs de notre histoire. des mathématiciens faussement lunaires pourraient fort bien gouverner le monde, plus que nos frivoles politiciens. Tout pourrait reposer sur un étrange petit calculateur mécanique (invention des frères Spitz, mathématiciens karstiens comme il se doit, qui n’est pas sans rappeler l’étrange découverte qui clôt L’Aménagement du territoire).
Reste à mettre en musique cet ensemble baroque, ce qui ne se passera pas sans bizarreries, violences ni rebondissements. On peut penser, comme souvent chez Bellanger, à Thomas Pynchon, la démesure farcesque de ce dernier en moins, ou plutôt la mesure française, voire une certaine douceur européenne, en plus. Les Balkans et les mathématiciens n’y sont pas pour rien, si l’on veut bien penser à Contre-jour, de Pynchon ; d’autres aspects moins reluisants de l’activité des frères Spitz peuvent aussi faire songer à L’Arc-en-ciel de la gravité, du même.
Et la vraisemblance ? Elle est permise par l’apparition de personnages réels, se mêlant aux personnages imaginaires avec pour intermédiaires des personnages « semi-réels », tel QPS, « néophilosophe » combinant de (rares) moments d’authentique noblesse avec un orgueil démesuré qui se manifeste dans le désir insatiable d’être un personnage historique de taille, désir aux conséquences comiques ou désastreuses, selon les circonstances. Il trouvera enfin un adversaire à sa mesure en la personne de Griff, écrivain karstien glissant peu à peu vers des délires que l’on pourrait qualifier d’archaïsants et ethnicisants, ou encore de recherche d’une ur-Europe enfouie.
D’aucuns, paraît-il, ont vu dans Le Continent de la douceur une ode à la « construction européenne » - à travers peut-être le combat de QPS contre Griff. On pourrait tout aussi bien y voir une satire de ladite « construction » et de certains de ses chantres. D’ailleurs, ce sont des citations d’un roman de Griff qui introduisent la plupart des chapitres[ii].
L’idée selon laquelle les mathématiques, contrairement à une idée répandue, seraient plus nobles appliquées que pures est exprimée au détour du Continent de la douceur. Étant plutôt un tenant de l’idée répandue en la matière, je m’autorise à la transposer à la littérature : peu m’importe que Le Continent de la douceur soit une ode à la « construction européenne » ou une satire de celle-ci ; aux QPS et aux Griff je préfèrerai toujours un Bellanger ; à la littérature utilitaire, le jeu construit avec le sérieux des enfants, pour paraphraser un philosophe allemand connu pour ses moustaches. Ses opinions personnelles n’ont aucun rôle, et c’est un signe de grand talent.


[i] Point n’est besoin d’être rousseauiste ni d’acquiescer intégralement aux propos de ces « rêveries » (comme par exemple leurs tendances malthusiennes) pour en apprécier l’intérêt et le caractère stimulant. C’était déjà le cas, du reste de L’Âge des low-tech, du même auteur.
[ii] Œuvre dans l’œuvre, en quelque sorte, l’œuvre à proprement parler pouvant être lue comme un commentaire de cette œuvre dans l’œuvre. L’exercice n’est toutefois pas aussi poussé que dans Feu pâle, de Nabokov, mais allez savoir : il est fait quelque part dans Le Continent de la douceur allusion au mauvais goût des œufs de Fabergé, thème récurrent chez Nabokov.

lundi 9 septembre 2019

Un arrêté municipal

C’est, je crois me le rappeler, en lisant Michel Strogoff vers l’âge de neuf ans que je découvris la signification de cette locution : arrêté municipal. Je ne me rappelle plus si je savais ce que signifie municipal avant de lire le chapitre intitulé « un arrêté municipal », mais c’est à la lecture dudit chapitre que j’appris ce qu’est un arrêté : ainsi donc, le maire de Jenesaisplusoùtsk n’avait arrêté personne (à commencer par Michel Strogoff), pas plus qu’il n’avait été arrêté par quiconque ; en revanche, les pouvoirs d’un maire n’étaient pas négligeables, du moins dans la Russie telle que la dépeignait Jules Verne.
Mais laissons là ce brave Michel Strogoff. Tant pis, nous ne le suivrons pas jusqu’à Irkoutsk, où nous savons bien que, depuis cent cinquante ans environ, il finira perpétuellement par parvenir, après de multiples embûches, péripéties et tribulations. Nous porterons plutôt, pour un instant, nos regards sur la petite commune de Langouet, en Bretagne.
Le maire de cette commune a entrepris, voici quelque temps, d’user les pouvoirs non négligeables qui lui sont conférés, et ce à des fins des plus louables. Il a donc pris un arrêté municipal interdisant aux agriculteurs l’usage de pesticides à moins de cent cinquante mètres de toute habitation sur le territoire de sa commune. Les écologistes les plus radicaux trouveront quelque peu timide cette mesure : pourquoi ne pas franchement interdire l’usage de tout pesticide ? La question mériterait certes d’être posée, mais cette mesure était plutôt un bon début.
Las ! L’arrêté a été cassé par la préfecture d’Ille-et-Vilaine, décision confirmée par un tribunal administratif. Le motif de cette annulation était que ce maire avait outrepassé ses compétences, une telle interdiction relevant de celles du ministère de l’agriculture.
On a demandé à M. Macron, notre champion et héraut de l’écologie, ce qu’il en pensait. En substance, l’homme qui n’a pas peur de tancer un Bolsonaro a affirmé qu’il soutenait le maire de Langouet « dans ses intentions », tout en lui reprochant d’avoir pris « un arrêté qui n’est pas conforme à la loi » au lieu de « mobiliser pour changer la loi ». Observons l’usage intransitif du verbe mobiliser : mobiliser qui, comment ??? M. Macron appellerait-il ce maire à organiser des pétitions, voire des manifestations ? Quand on sait le sort fait par nos autorités à de telles entreprises, on est gagné par la perplexité. M. Macron aurait-il donc oublié qu’il est président de la république et qu’il lui suffirait à peu près de claquer du doigt an conseil des ministres pour faire proposer une loi conforme aux intentions du maire de Langouet, loi qui serait rapidement votée par une majorité parlementaire à sa botte ?
En attendant, quelques dizaines de maires ont suivi l’exemple de celui de Langouet. Peut-être est-ce le premier résultat de cette « mobilisation » que M. Macron dit souhaiter ? Certes, quelques dizaines de maires sur environ trente-six mille, c’est peu. Mais, là encore, c’est un début.
Il ne faut d’ailleurs pas désespérer : le gouvernement entend, dit-on, proposer l’interdiction d’épandre des pesticides à une distance inférieure à une limite sur laquelle il hésite encore : cinq ou dix mètres ? Comme on dit dans certaines entreprises modernes, modèles du nouveau monde macronien : on avance à petits pas ! Ou à un train de sénateur, c’est selon.
Et ces courageux maires rejoindront peut-être les cohortes de ceux qui ont le sentiment que ce gouvernement se moque d’eux sans aucune espèce de pudeur.

dimanche 25 août 2019

Les étonnantes vertus de M. Trump

Commençons par évoquer un souvenir d’enfance : mon étonnement, à l’école, devant une carte du monde suspendue à un mur de la salle de classe, où le Groenland était plus grand que l’Amérique du Sud. Constatant, en consultant d’autres cartes, que ce n’était pas toujours le cas, je compris que la projection d’une sphère sur un plan ne peut que provoquer ce genre de distorsion, source d’inexactitudes et de surprises.
Observons que la projection utilisée sur la carte qui m’avait tant étonné est une projection cylindrique tangente, dite de Mercator. Les promoteurs de théories farfelues en seront pour leurs frais : pas plus qu’elle n’est plate, la Terre n’est pas cylindrique ! Cependant, il est plaisant de relever que Mercator signifie en latin marchand et qu’il s’agit de la traduction de Kaufmann, nom véritable de l’inventeur présumé de ladite projection : que Mercator soit plus chic qu’un vulgaire Kaufmann, c’est une chose[i] ; mais une autre est que, dans tous les cas, cela évoque des achats et des ventes.
On s’est beaucoup amusé, ces derniers jours, avant, avec l’aide d’historiens et d’experts en stratégie ou en géopolitique, d’en parler sur un ton plus sérieux, d’une récente déclaration de M. Trump, une de celles dont il semble avoir le secret.
Il s’agit bien entendu de l’intention qu’il a affichée au nom des États-Unis, par le biais, comme de coutume, de Touiteur, d’acheter le Groenland. Devant le refus poli mais ferme des autorités danoises et groenlandaises, M. Trump a annoncé qu’il annulait une visite au Danemark : selon lui, on lui aurait répondu de manière méchante. L’anecdote est drôle et souligne une fois de plus le sans-gêne et le ton puéril dont M. Trump fait volontiers montre. Personne, cependant, n’a à ma connaissance poussé la plaisanterie jusqu’à supposer que M. Trump aurait pu être tenté par une représentation du Groenland selon la projection de Mercator.
Mais, historiens et experts en tout genre l’ont rappelé, l’idée avait déjà été émise en 1946 par Harry Truman, alors président des États-Unis. Et il y a d’autres précédents, bien avérés, ceux-ci, dans l’histoire des États-Unis : l’achat de la Louisiane à la France, en 1803, celui de l’Alaska à la Russie, en 1863, et même celui des Îles Vierges… au Danemark. L’histoire nous fournit d’ailleurs des exemples plus anciens d’étranges marchandages : après tout, c’est à coups d’espèces sonnantes et trébuchantes versées au roi d’Angleterre que Louis XI mit fin à la guerre de cent ans ; c’était plutôt astucieux, tant on ne prend parfois les gens que par les sentiments… De plus, point n’est besoin d’être grand clerc pour comprendre que l’ambition de la part des États-Unis d’avoir accès aux ressources naturelles du Groenland[ii] et d’être plus présents dans la région arctique est parfaitement rationnelle.
Mais il y a quelque chose qui semble surtout gêner les plus atlantistes dans les manières grossières de M. Trump, dont nous venons d’avoir un récent exemple. Peut-être est-ce une constante américaine, un vieux fond rustaud et parfois franchement inamical qu’ils avaient oublié : ce n’est pas seulement M. Trump qui se croit tout permis en tant que maître du monde de droit divin, ce sont les États-Unis. En mettant les pieds dans le plat, M. Trump nous rappelle que lorsqu’un président des États-Unis met la main sur le cœur, on ne peut exclure que ce soit pour tâter l’épaisseur de son portefeuille, talisman censé lui garantir la toute-puissance. Que ce rappel soit déplaisant à ceux des responsables européens qui se sont choisis un tel maître[iii], cela se conçoit fort bien, mais il est utile, et c’est là la vertu – à son corps défendant, probablement – de M. Trump. Suggérons-leur d’imaginer – et de bâtir – une Europe un peu plus libre.


[i] De même que, dans un autre domaine, le grec Melanchton a plus d’allure que l’allemand Schwarzerd.
[ii] Qui seront probablement plus accessibles du fait d’un réchauffement climatique que M. Trump prétend nier.
[iii] Au nom, certes, d’authentiques services qui nous furent rendus autrefois.

mardi 20 août 2019

Chassez l’artiste…

S’il est un écrivain que je devrais détester, c’est bien Céline : antisémite, athée, buveur d’eau ayant en horreur le tabac, et j’en passe… Sans parler de la mauvaise foi avec laquelle il se dépeignit en martyr après les déboires qu’il dut endurer après la Libération, déboires d’ailleurs bien moindres que ceux de quelques-uns de ses compagnons dans l’erreur. Je précise à toutes fins utiles que les châtiments qu’eurent à subir certains furent à mon très humble avis démesurés.
Ces plaintes, ces gémissements, on les retrouve bien entendu dans les Cahiers de prison récemment publiés chez Gallimard. D’autant que, comme le titre l’indique, ils furent rédigés en prison, en 1946, à Copenhague, alors que Céline redoutait d’être extradé en France et de finir comme Brasillach. On pourrait s’attendre à un document historique d’un intérêt médiocre, mais voilà, on ne peut pas passer ses journées ni gaspiller le peu d’encre et de papier dont on dispose à geindre sur son sort. Peu à peu, entre les récriminations et les plaidoyers pro domo remâchés et répétitifs d’un pamphlétaire qui regrette de s’être un tantinet emmouscaillé, et même au cœur de ceux-ci, l’artiste se ressaisit. Des noms de personnages apparaissent, ceux des personnes réelles se déforment, les phrases prennent progressivement un rythme inimitable. Des fragments de réalité ou d’imagination prennent un tour halluciné, et cela devient passionnant : nous voici devant le creuset où l’artiste fond ses souvenirs, ses visions, sa langue. Encore quelques années et naîtront, entre autres, les romans de sa « trilogie allemande ». Ces cahiers constituent donc, au-delà des circonstances, des « travaux pratiques » complétant ou illustrant à l’avance les Entretiens avec le professeur Y.
Il serait cependant abusif de dire à la lecture de ce cahier : chassez l’artiste, il revient au galop. Disons qu’il revient peu à peu, d’un pas lent, celui qui sied au labeur par lequel son phrasé paraîtra naturel, parlé. Il va sans dire que, malgré mes préventions, Céline est un écrivain que je ne déteste pas[i].
Fort différente fut la trajectoire de Curzio Malaparte. Celui-ci ne connut les ennuis – et la prison – que lorsqu’il se trouva être du côté des vainqueurs, des puissants du moment : dans les années 1930 alors qu’il était encore réputé fasciste – de moins en moins, certes – et fin novembre 1943, après avoir rempilé du côté des Alliés[ii].
La première de ces captivités – en fait une relégation aux îles Lipari – lui laissa probablement le temps d’écrire les nouvelles de Sang. La seconde fut trop brève (de l’ordre d’une semaine à Naples) pour qu’il pût en naître quoi que ce soit – sinon de lapidaires entrées dans son Journal secret (récemment traduit et publié chez Quai Voltaire), comme : « Prison. Faim. » En prévision d’éventuels ennuis ultérieurs (qui n’eurent pas lieu), Malaparte rédigea plusieurs versions d’un plaidoyer pro domo à sa manière. Deux exemples de tels textes figurent dans le Cahier de l’Herne « Malaparte » paru en 2018[iii] : une « autobiographie » datée de 1945 et un « portrait de l’auteur par lui-même » de 1948. Dans ce dernier morceau – outre la revendication d’être un écrivain, un artiste donc, et non un chroniqueur et un journaliste – une petite pointe de narcissisme (pince-sans-rire ?) : « Pour terminer mon autoportrait, j’ajoute que ma stature est d’1 mètre 84 centimètres, que je pèse 74 kilos, que je suis fort, sain, athlétique… »
Assurément, cette fantaisie révèle plus l’artiste que le polémiste ou le reporter plus ou moins compromis (ou que l’on cherche à salir) qui souhaiterait se justifier.
L’impression est confirmée à la lecture des meilleures pages du Journal secret, celles sur la Finlande, dont la découverte par un Toscan curieux est une occasion d’étonnement, donc de poésie, pour peu que ledit Toscan ait du talent. Il en restera quelque chose dans La Volga naît en Europe et dans Kaputt.
Il est en général intéressant, du reste, de voir ce que font les écrivains des circonstances où l’on leur cherche, à tort ou à raison, des poux. Décidément, l’heure des comptes, autour de 1945, est riche en exemples (on se demande pourquoi). Si l’on fait un tour en Allemagne, Jünger se vit interdire la vente de ses œuvres en zone d’occupation britannique après avoir refusé de répondre à un questionnaire sur ses activités du temps des nazis, alors qu’il n’avait rien à se reprocher[iv]. Un autre écrivain « de droite », Ernst von Salomon, répondit au contraire fort volontiers au questionnaire auquel les Américains soumirent les habitants de leur zone. Il est vrai que ce fut pour en tirer un épais volume, Le Questionnaire, rare exemple d’humour prussien, mêlant de manière parfois inextricable la lucidité et la mauvaise foi.
À propos de dénazification, tous ne furent probablement pas logés à la même enseigne : il est des métiers dont on aura toujours besoin, moins artistiques il est vrai. J’écris cela en songeant à un film allemand joué en ce moment en France, L’Œuvre sans auteur, de Florian Henckel von Donnersmarck : on y croise un médecin dénué de tout scrupule, successivement nazi, communiste et bon citoyen ouest-allemand (un pareil rôle de méchant a dû être un régal pour l’acteur qui l’a joué)[v].
Mais les artistes sont sans doute moins souples, surtout quand ils laissent traîner leurs mains dans la politique…


[i] Et nous ne sortirons jamais de la rengaine « Céline, quel génie, mais quel salaud, mais quel génie, mais… ». J’en ai déjà touché un mot ici il y a quelques années.
[ii] Une partie des engagements de Malaparte laissent perplexe (le fascisme dans ses jeunes années, le communisme à la fin de sa vie) pour un homme chez qui on sent un désir sincère de justice et de liberté.
[iii] Donc l’année des 120 ans de la naissance de Malaparte. Ah, commémorations !
[iv] Les Britanniques, pendant ce temps-là, pouvaient en trouver des traductions chez eux.
[v] Pour rester dans les considérations sur les artistes, notons que le sujet de ce film est la difficile éclosion du talent d’un peintre à travers les secousses de l’histoire allemande au milieu du XXe siècle. Ce film – très intéressant – est par ailleurs inégal : bon sujet, bon argument, bon scénario ; bons acteurs, bien dirigés, avec des décors et des costumes soignés ; mais c’est filmé et monté à la paresseuse, sans style, sans rythme.

samedi 10 août 2019

De quelques jubilés

L’homme aime à commémorer les événements, en particulier au bout d’un nombre « rond » d’années. La raison pour laquelle ce genre de nombre est considéré comme rond lorsqu’il est un multiple de 5 – plus particulièrement de 10 ou de 25 – tient probablement à des facilités de calcul. J’ignore pour ma part si 5, 10 ou 25 ont quelque signification symbolique, mais force est de reconnaître que les multiples de 3 ou de 7, par exemple, sont un peu moins faciles à calculer et à ajouter aux années où se sont produits les événements à commémorer.
Sur ces bases arithmétiquement simples, voire simplettes, les événements à commémorer l’été 2019 n’ont pas manqué ou ne manquent pas. Retenons-en trois.
Pour commencer, prenons les 75 ans de la libération de Paris. La mémoire en est chère à tout Parisien et, pourquoi pas, à tout Français. J’en ai déjà touché un mot ici, il y a cinq ans, cédant déjà aux facilités arithmétiques dont je me gaussais à l’instant. Hélas, pour quelques années, Notre-Dame de Paris manquera à ces célébrations. C’est tout ce que j’ajouterai à mes propos d’il y a cinq ans.
Observons qu’un gros mois avant d’être libérés (ou de se libérer), quelques Parisiens purent dire, aussi surpris qu’amusés : « tiens, ils s’arrêtent entre eux, maintenant ». C’était le 20 juillet 1944, date que l’on pourrait croire plus commémorée en Allemagne qu’en France : jamais des Allemands n’avaient été aussi près de se débarrasser eux-mêmes du régime nazi. J’étais prêt à céder à ce préjugé, sur la base de souvenirs vieux de 25 ans : à Stuttgart, où je me trouvais l’été 1994, les vitrines des librairies étaient envahies d’ouvrages consacrés à cet événement, vieux alors de 50 ans ; mais il est vrai que le maire de Stuttgart se nommait alors Rommel et avait quelque intérêt à associer le nom de son père à celui des conjurés. Et, après tout, Claus von Stauffenberg était un Wurtembergeois.
Or, paraît-il, on ferait aujourd’hui la fine bouche en Allemagne devant ce souvenir. C’est que, voyez-vous, tous les conjurés n’étaient pas de tendres démocrates et qu’ils ont attendu juillet 1944 pour passer à l’action, alors que le IIIe Reich commençait à accuser une tendance au rétrécissement. À la première de ces réserves, il est facile de répondre par cette question : et les tendres démocrates, qu’avaient-ils tenté jusque-là ? Répondre à la second est plus délicat : il est vrai que bon nombre des conjurés étaient des militaires que les succès des armées allemandes avaient pu griser un moment ; mais il est aussi et surtout vrai que renverser un régime totalitaire en commençant par éliminer le chef suprême de celui-ci n’est pas un tâche des plus faciles. Avant de reprocher aux conjurés de juillet 1944 le caractère tardif de leur acte, il convient de se renseigner sur la préparation de celui-ci et sur les difficultés qu’ils rencontrèrent pour l’accomplir. Il y a des piles de livres là-dessus. Et, surtout, il convient de ne pas dénigrer le courage d’hommes qui payèrent de leurs vies l’échec d’un noble sursaut, d’autant plus noble qu’il y en eut bien peu d’autres en Allemagne pour tenter l’entreprise.
Du courage, il en fallut probablement une bonne dose aux trois astronautes américains qui, en juillet 1969, s’en allèrent sur la Lune. Le cinquantenaire de cet exploit, aussi technique qu’humain, nous aura été rappelé cet été. Il est à noter que pour sa part technique, il doit beaucoup aux hautes compétences de Wernher von Braun. L’homme s’y connaissait depuis un moment en fusées : pendant que Stauffenberg échouait (de peu) à pulvériser Hitler, les jolies fusées de Werhner von Braun, après une parfaite trajectoire, parvenaient à faire découvrir aux Londoniens les dernières merveilles de la technique allemande. Et, du reste, von Braun ne se souciait guère, croit-on savoir, des conditions dans lesquelles ses jolies fusées étaient fabriquées[i].
C’est peut-être pourquoi je préférerai toujours mille fois un Claus von Stauffenberg à un Wernher von Braun.


[i] Les amateurs de littérature américaine pourront lire L’Arc-en-ciel de la gravité (Gravity’s Rainbow) de Thomas Pynchon. Et les amateurs de chansons américaines pourront en écouter une, irrésistible, de Tom Lehrer.

samedi 6 juillet 2019

Uchronies et monuments


Lorsqu’il faisait partie des Beatles, John Lennon déclara un jour que désormais ceux-ci étaient plus célèbres que Jésus. Naturellement, l’affirmation fit scandale. Mais était-elle l’expression blasphématoire de quelque mégalomanie ou le constat grinçant[i] de la décadence d’une civilisation déchristianisée et partant prête à sombrer dans n’importe quelle idolâtrie ?
Quoi qu’il en soit, nous savons que la venue du Christ a profondément changé l’humanité, tandis que si les Beatles n’avaient pas existé, nous connaîtrions tout simplement quelques chansons en moins. Cette dernière hypothèse est l’argument d’un film récemment sorti, Yesterday, qui porte évidemment le titre d’une des plus célèbres chansons des Beatles. L’idée est amusante, certes, mais guère originale. Les auteurs du film ont paraît-il été accusés de plagiat, cette hypothèse ayant paraît-il fait l’objet d’une bande dessinée parue il y a quelques années. On a aussi évoqué un film français, Jean-Philippe, où Jean-Philippe Smet ne serait jamais devenu Johnny Hallyday. Bon, d’une autre côté, de Johnny Hallyday aux Beatles, il y comme un écart…
Il n’est pas interdit de se demander si une telle idée n’aurait pas pu être traitée autrement, en envisageant la relative banalité de la question et les multiples façons, plus ou moins futiles, de se la poser. Avec un potentiel comique, voire satirique, assez vertigineux.
Les enthousiastes des Beatles trouveront peut-être ces propos choquants. Que l’on se rende compte : le monde, la vie sans Yesterday !!! Ils pourraient se consoler avec Yesterdays, chanson écrite par Jerome Kern et Otto Harbach en 1933. De nombreux musiciens de jazz en ont donné d’entêtantes versions.
Ce genre d’exercice uchronique ne se limite pas aux chansons de variétés. Jacques Laurent, écrivain au moins talentueux mais parfois aveuglé par son antigaullisme, s’y livra avec délices en ce qui concerne le général de Gaulle. Sa conclusion se laisse deviner : le monde en général et la France en particulier seraient exactement ce qu’ils sont si le général de Gaulle n’avait pas existé. Qu’il me soit permis d’en douter, avec toute l’admiration que j’ai pour l’artiste qu’était Jacques Laurent.
Il faut cependant reconnaître que certains des successeurs du général de Gaulle semblent s’être démenés pour donner raison in fine à Jacques Laurent. Il suffit pour cela de songer à la progressive restauration de la soumission inconditionnelle de la France à l’OTAN (et à travers elle à la politique étrangère des États-Unis[ii]) ou au manque complet d’esprit critique que manifestent nos gouvernants quant aux institutions européennes, aux traités de libre-échange ou à d’autres fantaisies non exemptes de reproches.
Cela commença-t-il dès la présidence de Georges Pompidou ? Ou celle de M. Giscard d’Estaing ? Sous Mitterrand[iii], en tout cas, c’était acquis. Et cela s’est poursuivi par la suite.
Or le général de Gaulle était populaire. Il était donc impensable de traiter pour rien son héritage, son œuvre, sa trace, quoi qu’on en pense. Nos gouvernants s’empressent donc la plupart du temps, depuis bientôt cinquante ans, d’invoquer cette haute figure pour mener des politiques contraires à la sienne. Au lieu d’éprouver globalement de la reconnaissance envers un homme (quitte à en critiquer certains traits), ils en ont fait une idole bien commode.
La réflexion m’est venue en lisant cette phrase dans Et vive l’aspidistra ![iv], de George Orwell :
« Si l’on veut savoir ce que pense vraiment de lui la famille d’un défunt, on peut s’en faire une bonne idée au poids de sa pierre tombale. »[v]


[i] John Lennon, semble-t-il,  pouvait avoir de l’humour. On raconte que lorsque les Beatles, encore peu connus, avaient dû rentrer d’Allemagne, où ils s’étaient produits quelque temps dans une cave de Hambourg, John Lennon préféra prendre un avion de la Lufthansa parce que les pilotes allemands connaissaient bien le chemin pour aller en Angleterre.
[ii] À ce propos, les foucades de M. Trump ont ceci de bon que nos gouvernants sont bien obligés de se poser des questions.
[iii] Que Jacques Laurent, dans son Histoire égoïste, disait avoir rencontré à Vichy…
[iv] Titre original : Keep the Aspidistra Flying.
[v] Ma traduction libre et malhabile de : If you want to know what a dead man’s relatives really think of him, a good rough test is the weight of his tombstone.