samedi 25 septembre 2021

Emballements

 En ces temps de constante accélération, à peine a-t-on le temps d’y penser qu’une chose a déjà disparu ou a été oubliée. Ainsi, j’ignore pour combien de temps l’Arc de Triomphe de la place de l’Étoile est censé rester emballé selon les spécifications laissées par feu Christo et même s’il l’est encore aujourd’hui.

À ce sujet, je ne joindrai pas ma voix à celles qui, dans quelques milieux dits culturels, chantent les louanges de cette dernière œuvre d’un artiste défunt, ni à celles qui tonnent contre la supposée profanation d’un monument national. Je pourrais me contenter de trouver que ça a de la gueule ou de demander quand et où doit être emporté le monument que l’on vient ainsi d’emballer. Mais essayons de penser un peu, ce n’est pas toujours déplaisant, tant l’exercice que le résultat.

Le résultat de mes réflexions est que les emballages de Christo ne relèvent tout simplement pas du domaine de l’art. Non qu’ils soient laids ou offensants. Mais, pour commencer, le caractère de récidive qu’ils présentent (l’Arc de Triomphe après le Reichstag et, il y a quelque chose comme trente-cinq ans, le Pont-Neuf) en font plus des événements orchestrés selon des procédés éprouvés que des œuvres d’art. Poursuivons : l’idée d’emballer quelques monuments plus ou moins chargés de symboles peut être amusante, voire belle, par l’aspect inhabituel que cet emballage peut leur donner. Un véritable artiste en fera alors la représentation grâce aux dons dont il aura été pourvu : l’idée, l’illusion le talent suffisent, tandis que la réalisation vient tuer toute imagination, tout art en tant que représentation et non réalisation d’un rêve. Imagine-t-on Hubert Robert détruisant le Louvre ?

D’où vient alors l’erreur consistant à considérer comme de l’art ce qui manifestement n’en est pas ? Certes, le snobisme y a une part qui est loin d’être négligeable. Mais aussi et surtout, depuis l’apparition (il y a environ un siècle) de la vaste supercherie nommée art contemporain, l’erreur est cultivée par un certain nombre de petits malins professant qu’il suffit de se proclamer artiste pour produire de l’art. De là l’agenouillement des snobs devant n’importe quel fruit d’une élucubration d’un de ces petits malins, que ce fruit soit fade, laid, obscène, identique à un autre ou relevant de l’événement ou du divertissement. Et les petits malins savent que cela rapporte, les Kapoor et autres Koons ne diront pas le contraire.

Reconnaissons cependant deux mérites aux « œuvres » de Christo : elles n’offensent point le regard et ont le mérite d’être provisoires. Ceux qui crient au vandalisme devraient apprécier ce caractère réversible.

 

Il est des domaines, fort différents de celui évoqué ci-dessus, où la réversibilité des choses affole, que dis-je, terrifie les progressistes. Il n’est besoin que de se rappeler sur quel ton il a été question, il y a quelques semaines, dans divers de nos organes de presse, du rétablissement de l’interdiction de l’avortement au Texas et de l’aval donné à cette loi par la Cour suprême des États-Unis. Les belles voix de nos radios nationales semblaient hésiter entre l’abattement et la panique à tel point que c’en était réjouissant. Enfin, presque : la prime promise à qui dénoncera une femme ayant avorté n’est pas du meilleur effet. Pourquoi faut-il que des imbéciles viennent toujours gâcher une bonne nouvelle ?

Observons au passage que quelques jours plus tard, lorsque la Cour suprême du Mexique approuva la décision d’autoriser l’avortement dans ce pays, le ton fut tout autre chez nos journalistes. Je n’ai pas entendu parler de quelque mainmise sur ladite Cour suprême, à l’issue de quelques basses manœuvres politiciennes, d’une poignée de juges progressistes aux sombres desseins.

(Mais laissons-là les Amériques, surtout celle du Nord, laquelle a récemment, comme toujours, montré aux atlantistes ce qu’elle entend par alliance. Sauront-ils le comprendre un jour ?)

À propos d’imbécillités venant tout gâcher, quelqu’un peut-il me dire si, dans leurs débats préliminaires aux prolégomènes d’une préparation de l’élection présidentielle de 2022, les membres d’un fameux parti se présentant comme écologiste ont parlé d’écologie ? Les rares propos de Mme Sandrine Rousseau parvenus à mes oreilles me donnent quelques doutes. Ce serait drôle si l’écologie n’était pas un sujet grave.

dimanche 22 août 2021

« Vivonne » (Jérôme Leroy)

Entre les pandémies, les guerres – civiles ou internationales –, les catastrophes naturelles – dont on nous dit qu’elles ne sont qu’un avant-goût de ce qui nous attend – et diverses incertitudes politiques, l’humanité – et en particulier la civilisation européenne – serait-elle en train de déchoir d’une manière effrayante ?

À ce propos, un lecteur superficiel de Vivonne, le dernier roman de Jérôme Leroy, pourrait refermer le volume en se disant, avec un soupir las, qu’il a encore perdu son temps avec une de ces dystopies à la mode qui n’ont pour effet, en se déroulant dans un futur proche dont les circonstances ne seraient qu’une exagération somme toute logique de celles que nous vivons aujourd’hui, que de plomber un peu plus, avec talent, certes, son moral. Ne jetons pas la pierre à un tel lecteur : après un prologue de feu et de sang que l’on devine dans un futur plus lointain, nous voici en France, entre 2025 et 2030, et le moins que l’on puisse dire est que le tableau n’est pas réjouissant. Les catastrophes climatiques se succèdent et notre pays, comme ceux qui l’entourent, est ravagé par une guerre civile où s’opposent plusieurs factions qui ressemblent à des caricatures armées de ce que nous connaissons aujourd’hui : identitaires de tout poil, islamistes, zadistes, décroissants rêvant de déclencher une grande panne mondiale (le Stroke)… sans oublier que tout le monde, pour désigner le gouvernement, dit « les Dingues ». En somme, nous avons sous les yeux ce que le monde devenait si tous les imbéciles, les fanatiques et les utopistes se donnaient les moyens d’aller au bout de leur sottise.

Une telle situation, pour un romancier digne de ce nom, est l’occasion de quelques intéressants récits de combats et de catastrophes, pourvu que le point de vue adopté soit pertinent. Ici, les combats sont vus par les yeux de Chimène[i], khâgneuse devenue milicienne dans les rangs de « Nation Celte », troupe sanguinaire dont la cause, aussi douteuse que bouffonne, ne l’intéresse guère. Le point de vue de Chimène, cynique et lettré, est rendu en phrases souvent courtes qui peuvent prendre valeur d’aphorismes… Est-ce à dire qu’en 2030 le François Sanders de Nimier serait une jeune fille, et que son Casse-Pompons s’appellerait désormais « Le Nain » ? Peut-être : les allusions à une littérature hussarde ne manquent pas dans Vivonne, tout en n’étant pas les seules, les noms de Drieu, Aragon ou Roger Vailland apparaissant au détour de quelques pages…

Mais tout n’est pas dans l’époque et les tribulations qu’elle impose : après le prologue déjà mentionné, nous sommes avertis :

« Alexandre Garnier pleurait dans son bureau et il ne savait pas pourquoi.

Il ne pleurait pas parce que la rue de l’Odéon s’était transformée en rivière en crue qui charriait, de temps à autre, une voiture… »

Nous allons ainsi découvrir peu à peu ce qui en fait abat Alexandre Garnier : Adrien Vivonne, son ancien camarade de classe, poète dont il est devenu l’éditeur négligent. À travers les chapitres intitulés « Vivonne, un essai de biographie », nous comprendrons les relations entre les deux hommes : à Garnier les affaires, l’aisance matérielle, une forme de réussite bourgeoise et cultivée ; à Vivonne la grâce des gens vraiment sérieux, celle de suivre leur vocation, en l’occurrence celle de poète (pour Agnès Villehardouin, son amante des jeunes années, ce sera une vocation religieuse). Entre eux, ce n’est pas d’amitié qu’il faut parler, mais du sentiment mêlant l’admiration, la rivalité et l’envie qu’éprouve Alexandre Garnier : celui-ci a cru pouvoir dominer (et détruire, peut-être) Adrien Vivonne par des moyens matériels, en éditant mal ses recueils de poèmes avec des airs de sollicitude condescendante. Ce sentiment est fort bien dépeint, jusque dans le déni (mais attention, pas de psychanalyse de comptoir, la délégation viennoise n’étant pas invitée ici, pour paraphraser Nabokov, autre admiration affirmée de Jérôme Leroy – comment d’ailleurs, dans un roman évoquant un poète plus par le commentaire et le récit que par ses poèmes, ne pas penser, toutes proportions gardées, à Feu pâle ?).

On sait peu de choses de la poésie de Vivonne, à part les titres de ses recueils et quelques-unes de ses sources d’inspiration : les petites villes de province (Vivonne, peut-être ?), le bruit du vent, l’eau (à tel point que l’on se prend à rêver : il faudrait qu’existât une rivière qui s’appellerait le Vivonne)… Ce que l’on sait, c’est qu’il jouit chez quelques lecteurs d’une admiration quasi-religieuse, certains d’entre eux n’hésitant pas à prêter à ses poèmes le pouvoir de faire disparaître les lecteurs s’y abandonnant assez, leur permettant d’échapper à la médiocrité, à la laideur et à la brutalité du monde. Disons que cette part mystique est la plus faible du roman, mais qu’elle peut être vue comme la manifestation d’une foi de son auteur dans le pouvoir de la littérature, ce qui n’est pas méprisable. Cette part mystique, un peu mièvre donc, comme toutes les mystiques athées, revient à Béatrice Lespinasse, responsable dévouée d’une médiathèque dans le Limousin et inconditionnelle de Vivonne.

Un roman polyphonique bien construit finit par faire converger les voix qui le composent. Jérôme Leroy n’étant pas un vain tartineur de papier, c’est fort logiquement qu’il fera se rencontrer Alexandre, Béatrice et Chimène, tous trois à la recherche de Vivonne, dont personne n’a de nouvelles depuis des années. Sans tout déflorer, contentons-nous de dire que les fruits de cette quête seront variés, à la mesure de chacun des trois personnages. Et que cette quête se conclura sur un épilogue nous ramenant dans le futur lointain et sanglant du prologue[ii], peut-être d’une manière moins désespérante que celui-ci, du point de vue de l’auteur.



[i] Pardon, je n’ai pas pu résister.

[ii] Le catholique que je suis est un peu ennuyé par les oripeaux « chrétiens » brandis par les « Autres » persécutant les « Amis ». Mais peut-être ces « Autres » représentent-ils le dernier stade de la caricature identitaire (se parant ici, donc, d’apparences chrétiennes) qui s’est déjà manifestée sous bien des formes au cours du roman…

dimanche 25 juillet 2021

« Téléréalité » (Aurélien Bellanger)

 Aurélien Bellanger aurait-il changé ? En termes statistiques, c’est le cas : après quatre romans dont le nombre de pages tournait autour de 484 pages (avec un écart-type de 8,9 pages et un coefficient de variation inférieur à 2%), la moyenne tombe avec Téléréalité, son cinquième roman, à 436 pages, l’écart-type passant à 107,8 pages et le coefficient de variation à 25% ! Il faut dire que Téléréalité ne compte que 244 pages, soit moitié moins que les quatre précédents romans de Bellanger.

La brièveté – relative – de Téléréalité est reflétée en quatrième de couverture : « L’homme qui voulait faire de la télévision un art », y lit-on seulement. Un défi aux critiques littéraires paresseux !

Dans Téléréalité, nous voyons prospérer Sébastien Bitereau, fils d’un plombier de la Drôme et jeune comptable, prospérer dans le petit monde de la télévision dont il deviendra un des maîtres, avant un drame personnel qui aura sur sa vie des conséquences dans divers domaines, le domaine spirituel n’étant pas le moindre. Curieusement, on croirait avoir affaire à une réduction de Théorie de l’information, premier roman de Bellanger, transposée à la télévision. L’intérêt est d’y voir un monde de plus en plus tourné vers lui-même, se célébrant par des émissions exploitant des archives télévisées, avant de se tourner vers le néant des candidats de téléréalité, personnes vides éprises d’elles-mêmes ou de l’idée qu’elles se font d’elles-mêmes.

Comme dans les romans précédents de Bellanger, en particulier Théorie de l’information et Le Grand Paris, on croise ici et là dans Téléréalité quelques personnages réels influençant Sébastien Bitereau ou influencés par lui, de même que l’on explore les coulisses, l’envers du monde contemporain ou du moins d’une partie de celui-ci dont la puissance n’est pas négligeable. Magie balzacienne ?

Les statistiques étalées plus haut n’étaient pas qu’une pitrerie de la part de votre serviteur : cette magie semble lasser Bellanger, ce qui explique peut-être la brièveté de Téléréalité. Peut-être lassera-t-elle aussi le lecteur habitué de Bellanger par la sensation de déjà vu qu’elle procure. L’impression est que Bellanger s’est contenté d’appliquer une recette qu’il connaît et maîtrise bien, avec le talent qu’on lui connaît, mais sans passion, comme par routine. Téléréalité peut en revanche être recommandé à qui voudrait découvrir à peu de frais une partie de son art romanesque – pas la meilleure, il est vrai, qui se trouve dans L’Aménagement du territoire et Le Continent de la douceur.

(Sinon, Aurélien Bellanger a donné à la revue Limite[i] un court texte, « Vous n’aurez pas Mayenne », où il est question d’une de ses expéditions cyclistes, autrement sportives que celles de votre serviteur. Un signe de renouveau, peut-être ?)



[i] Dans son numéro 21, de janvier de cette année, ce qui ne nous rajeunit pas.

dimanche 27 juin 2021

Confusions

L’avez-vous senti ? La terre a tremblé le 8 juin du côté de Tain-l’Hermitage, sous l’effet du choc entre la main d’un énergumène et la joue de notre président de la république. C’était du moins ce que pouvaient laisser croire tous les organes de presse qui ont beurré d’abondantes tartines à ce sujet. Entre deux mentions des théories d’Ernst Kantorowicz (un des penseurs que les commentateurs politiques aiment probablement le plus citer sans en avoir lu une page), on s’est répandu en conjectures inquiètes sur le cri de Montjoie Saint-Denis proféré par le jeune homme un peu énervé qui a souffleté M. Macron. Lequel en a vu d’autres depuis en matière de gifles, au sens figuré cette fois, fort heureusement. Là encore, nos commentateurs politiques ont fait ce qu’ils ont pu, nous rassasiant de gloses post-électorales tendant à prouver qu’ils avaient raison de s’être trompés. Ces gens n’ont rien à envier à ceux qui font l’objet de leurs commentaires, ni aux commentateurs de foutebôle.

Pour revenir à la gifle bien réelle reçue par M. Macron, observons que l’auteur de ce malheureux geste est déjà en prison, où il lui a été vivement conseillé de séjourner pendant quatre mois, histoire sans doute de se calmer un peu. La justice sait être rapide, quand elle veut bien.

On ignore en revanche si les excités qui, le 29 mai, ont lancé divers projectiles sur une procession en mémoire des martyrs de la rue Haxo feront l’objet de décisions aussi fermes at rapides. Il est hélas permis d’en douter, alors que deux pèlerins durent être hospitalisés après les coups reçus. Soit dit en passant, et pour consoler ces pèlerins, la haine exprimée par le monde, parfois avec violence, fait partie des dures grâces promises aux chrétiens. Nous devrions savoir cela depuis les Béatitudes. Les martyrs de la rue Haxo le savent depuis cent cinquante ans.

Observons que les agresseurs étaient à côté de la plaque, confondant une procession avec une manifestation politique, et criant « à bas les versaillais ». Sans doute faut-il y voir l’incapacité des esprits partisans à avoir d’autres considérations (si j’ose ce mot flatteur) que politiques. Sans doute aussi une connaissance partielle et orientée de l’histoire, poussant à traiter de « versaillais » le reste du monde, même quand il n’a rien à voir avec ce camp. Ajoutons l’hypothèse que, parmi ces communards en peau de lapin, le rouge se porte au moins autant dans les gosiers que sur les drapeaux, et qu’on lève autant le coude que le poing.

Ce regrettable événement, s’il a fait peu de brui dans la grosse presse, en a fait pas mal dans un petit monde catholique parisien. On s’est envoyé des tribunes à la figure (ce qui est mieux que des verres ou des gifles), dans la Croix notamment. Une de ces tribunes, qualifiant la procession en question d’aberration spirituelle et politique, a provoqué une certaine indignation. N’accablons pas ses auteurs et disons que tout le monde peut se tromper. Et même y mettre le paquet, cette tribune bancale et incohérente accusant le clergé français du XIXe siècle de « copinage avec la bourgeoisie capitaliste » avant de sommer nos prêtres de se contenter d’administrer les sacrements aux fidèles.

Certes, administrer les sacrements, voilà qui est le propre d’un prêtre. Mais il s’est aussi trouvé parmi les martyrs de la rue Haxo des prêtres qui ne se sont pas limités (si j’ose dire) à cela. Les auteurs de cette pauvre tribune n’ignorent pas qui était, par exemple, le père Planchat ? Lui dire de se contenter d’administrer les sacrements aux fidèles, c’eût été sans doute le rêve des riches et des puissants d’alors, des versaillais et de tous leurs successeurs.

Du reste, ses auteurs avaient mieux à faire que de produire cette indigente tribune reflétant une vision idyllique, voire gentillette, de la Commune de Paris[i] et de provoquer des chamailleries à propos d’événements vieux de cent cinquante ans. On aimerait les entendre à propos du projet de loi dit bioéthique, où s’unissent curieusement – et pour le pire – une partie de ceux qui se réclament des communards et les parfaits versaillais de la « République en marche ».



[i] Précisons que les crimes commis par des communards n’ôtent rien à ceux des versaillais, plus massifs. Cyniquement, on pourrait dire que les versaillais étaient plus nombreux et plus armés.

vendredi 9 avril 2021

Un peu moins de bruit !

Les outils de communication que la technique contemporaine met à la disposition de beaucoup d’entre nous pourraient être une bénédiction. Que de beautés, de vérités et de discussions ils pourraient aider chacun à découvrir ou à partager ! C’est parfois le cas, ne nous plaignons pas trop. Ces outils sont après tout ce que nous en faisons.

Or, le plus souvent, ils sont le relais de querelles aussi enflammées qu’insignifiantes. Faut-il encourager les « réunions non-mixtes » ou s’en indigner, Pépé le putois est-il un véhicule de la culture du viol, un sapin de Noël n’est-il qu’un arbre mort, voilà des questions que d’aucuns jugent essentielles, auxquelles ils se sentent obligés de répondre – de préférence de manière tranchée et brutale au moyen de quelques touites, par exemple – et dont nous n’avons cure. Les opinions, telles qu’elles sont transmises par divers canaux, s’empilent ainsi en une cacophonie de piaillements indigents. Un ministre a même pris la peine, ces derniers jours, de faire savoir à qui aura voulu l’entendre, qu’il était favorable à l’octroi de la Légion d’honneur au président d’un aéro-club à qui la municipalité de sa commune – de sensibilité écologiste – avait refusé de renouveler une subvention représentant environ un cent-cinquantième de son budget. Nous en sommes là. Mais après tout il ne tient qu’à nous de ne pas prêter une attention excessive à tout ce bruit, histoire de ne pas céder devant ce vaste complot contre toute espèce de vie intérieure qu’est – selon les mots de Bernanos il y a bien soixante-quinze ans – le monde moderne.

Il est cependant des bruits dont il faut bien dire quelque chose. Au détour d’une note parue dans une livraison récente de la Revue des deux mondes, je pus lire que d’aucuns, aux États-Unis, feraient bien un sort à Flannery O’Connor en décrétant que celle-ci était raciste, le mot nègre[i] apparaissant souvent dans ses nouvelles et ses romans. Cette note étant elle-même une recension de la livraison de décembre 2020 de l’Atelier du roman[ii], je courus me procurer ladite livraison. Laquelle contient un dossier de pas moins de soixante-quinze pages sur Flannery O’Connor. L’un des contributeurs à ce dossier, Trevor C. Merrill, outre un intéressant article sur « Le roman selon Thomas d’Aquin », nous apprend dans une chronique de quoi il retourne : en juin 2020 est paru dans le New Yorker un article[iii] accusant Flannery O’Connor de racisme en s’appuyant sur le contenu de quelques lettres et cartes postales qu’elle avait envoyées à sa famille en 1943 (à l’âge de dix-huit ans, donc) lors d’un voyage dans le Massachussets (mentalement aux antipodes de sa Géorgie natale). Peu après la parution de cet article, une étudiante de l’université Loyola, sise dans le Maryland, a lancé une pétition (en ligne, bien entendu) pour obtenir que le nom d’un foyer d’étudiantes de ladite université ne porte plus le nom de Flannery O’Connor et obtenu gain de cause. Les explications du président de l’université Loyola, dont Trevor C. Merrill rend compte, sont un trésor de sinuosité qu’on ne trouve d’ordinaire que dans les plus malveillantes caricatures de jésuites. Trevor C. Merrill précise en outre que des voix se sont élevées avec les meilleures intentions du monde pour défendre la mémoire de Flannery O’Connor, puisant dans son œuvre pour démontrer son opposition au racisme dont, pas loin de soixante ans après sa mort, certains l’accusent. Et il n’a pas tort d’écrire que ces défenses sont maladroites et favorisent les accusateurs, en contribuant à faire (en l’occurrence) du racisme « la seule question valable ».

Faut-il dire quelque chose en défense de Flannery O’Connor ? Oui, et c’est assez simple : si elle a tenu un jour les propos racistes qu’on lui prête et manifesté ici ou là des préjugés dans le même sens, voilà de mauvaises pensées et de mauvaises paroles. Si elle en a eu conscience, étant une catholique aussi pieuse que sincère, elle s’en sera probablement ouverte à son confesseur. Et cela ne nous regarde pas.

Quant à l’œuvre de Flannery O’Connor, elle n’est pas là pour distribuer les bons ou les mauvais points. C’est un regard d’une richesse et d’une profondeur considérables, qui porte sur de tout autres sujets. C’est ce que ce dossier de l’Atelier du roman, au-delà de vaines controverses contemporaines, tente de nous faire découvrir ou de confirmer si l’œuvre de Flannery O’Connor nous est familière, par exemple si nous avons lu Mystère et manières. Les lecteurs assidus de Flannery O’Connor y trouveront donc un certain plaisir[iv] ; puisse la curiosité des autres être éveillée.

On réclame donc un peu moins de bruit et un peu plus de beauté et de vérité !

(Et votre serviteur vous souhaite de joyeuses – et saintes – fêtes de Pâques.)



[i] Fort crûment dans le texte, d’ailleurs : nigger ; le mot n’est pas des plus agréables, mais encore faut-il lire les autres mots du texte…

[ii] Revue désormais éditée chez Buchet-Chastel. On y retrouve avec plaisir, en guise de culs-de-lampe, quelques dessins de Sempé.

[iii] « Sinistre » selon les mots de Trevor C. Merrill, qui en écrit encore qu’il « est très bien structuré, efficace à tous les niveaux, que ça vaut presque la peine d’être lu. »

[iv] Ne serait-ce que dans le propos liminaire de « La terrible grâce du Seigneur », article de Nunzio Casalaspro : « Flannery O’Connor écrit des romans catholiques dont les protagonistes, protestants, ressemblent à des fols-en-Christ orthodoxes. »

samedi 20 février 2021

« Ce monde est tellement beau » (S. Lapaque)

 Sébastien Lapaque aime tant les théories qu’il en échafaude parfois lui-même : d’Alger, de Rio de Janeiro, voire de la carte postale ou de la bulle carrée, sa bibliographie en témoigne. La pratique ne manque pas non plus, et pas seulement du point de vue littéraire, comme le prouve Ce monde est tellement beau, son dernier roman.

Pratique ? Encore convient-il de s’entendre sur l’acception à donner à ce mot. Car nous sommes prévenus dès le deuxième chapitre par un aphorisme que nous devons être nombreux à regretter de ne pas avoir écrit : « Les gens pratiques sont fatigants, ils passent leur temps à vous faire des remarques saugrenues. » Un point-virgule nous eût fait toucher à des délices dignes de Nimier…

Mais revenons à ces gens pratiques. Qui sont-ils ? On pourrait dire : ceux dont les préoccupations, voire les ultimes aspirations, ne sont que terrestres et physiques. La richesse, le confort, le bien-être, la bonne santé, voilà leurs horizons, dont la poursuite doit impérativement faire l’objet d’une constante évaluation, afin d’être optimisée. Pas une minute à perdre en contemplation (qu’ils nommeront rêvasserie).

Des gens pratiques, Lazare, héros et narrateur de Ce monde est tellement beau, en est entouré : son père, ses frères, sa compagne qui vient de le quitter et la sœur de cette dernière. Une vie terre-à-terre en quelque sorte exaltée par le bruit contemporain semble leur convenir à merveille. Or, ce bruit, ces horizons bas, Lazare ne les supporte plus, au point d’avoir eu un jour la révélation du nom à donner à tout cela : l’Immonde. Cette révélation, si elle est un signe de lucidité, n’est pas sans dangers ni, pour user d’un vocabulaire tout à fait pertinent, ses tentations.

Celle de s’en accommoder, voire de s’y adapter ? Guère, si l’Immonde est désormais révélé. Celle de se révolter ? La plus forte à première vue, avec celle de sombrer dans la dépression ou l’à-quoi-bonisme. Cette dernière n’est pas sans menacer Lazare, avec celle d’un repli hautain, fort confortable à sa manière. Car Lapaque n’est pas Houellebecq : il finit ses paragraphes et ses personnages ne s’abandonnent pas aux troubles charmes du naufrage. Lazare sait garder de la tenue, y compris vestimentaire : « Porter une cravate sous un pull en laine d’Écosse était une habitude surannée, mais j’y tenais. »

Sur quoi s’appuyer pour sortir de cette ornière ? Il n’y a pas trente-six solutions : la foi. Et la pratique qui en découle, pratique qui ne saurait être une habitude, mais un cheminement, un apprentissage sans fin. Quelques personnages vont aider Lazare sur ce chemin.

Pour commencer, il y a Lucie, voisine de Lazare, charmante ornithologue passionnée de Shakespeare. Avec elle, sous le prétexte de découvrir la richesse et la beauté – menacées par la brutalité et la gloutonnerie de l’Immonde – du règne animal et du théâtre élisabéthain, le roman aurait pu prendre le chemin d’une idylle qui se serait vite affadie : ma-chérie-m’a-quitté-mais-Lucie-m’a-fait-connaître-le-vrai-amour-en-m’apprenant-les-vraies-valeurs. Soyons sérieux une minute, voulez-vous bien ? Lucie, aussi jeune et jolie soit-elle, n’est qu’un guide parmi d’autres sur un chemin que Lazare doit parcourir lui-même.

Il en va de même de quelques rencontres, comme celle de Denis, ancien « dealer d’optimisme » revenu à la religion juive, ou de quelques amis qui sont pour lui comme des repères, Walter ou Saint-Roy notamment. De proche en proche, ils lui feront faire d’autres rencontres qui le pousseront à faire le saut de la foi, comme le père Raguénès ou Xavier, le frère de Walter (on pourra faire à Lapaque, à propos de Xavier, le reproche de lui mettre dans la bouche des propos qui semblent plus écrits que parlés ; les tirades de Xavier paraissent parfois manquer de naturel ; trop théoriques, peut-être ?).

L’effort qu’a à faire Lazare passe par la découverte des beautés du monde – la Création et les œuvres des hommes en harmonies avec celle-ci, aussi bien dans un match de rugby entre clubs amateurs que dans une forêt, un oiseau ou Shakespeare (libéré des élucubrations de metteurs en scène contemporains) – en franchissant le mur de l’Immonde. Et peu à peu en tirer les conséquences, entrer dans les églises autrement qu’en touriste. À ce propos, une interrogation : lorsque Lazare, passant à Chartres, sa ville natale, un dimanche[i], se décide à entrer dans la cathédrale pour assister à la messe, on lit : « un clerc apporta un livre saint serti d’argent tandis qu’un autre balançait un ostensoir qui diffusa une odeur d’encens dans la nef. » Il s’agit évidemment d’un encensoir et non d’un ostensoir. Alors ? Lapaque aurait-il commis un lapsus que, dans un monde affreusement déchristianisé, aucun correcteur n’aura relevé ? Au travail, Lapaque ! Évangélisez-nous un peu ces gens de chez Actes Sud ! Ou alors, s’agit-il d’user à dessein d’un vocabulaire pour le moins approximatif afin de suggérer l’ampleur de l’ignorance, voire de la misère de Lazare à ce moment du récit ?

Quoi qu’il en soit, Ce monde est tellement beau comporte une exhortation à s’abandonner à la foi – confiance et louange – dans la bouche de Walter, exhortation de joueur de rugby à qui hésiterait au seuil de cette foi : « Il faut mettre la tête ! cria Walter, rentrer au casque ! »



[i] Le premier dimanche de Carême, soit dit en passant. C’est en ce moment que ça se passe !

mercredi 27 janvier 2021

Aimer Paul Morand ?

 - Naturellement, pas du tout. Je le déteste même, au point d’entretenir cette détestation par la lecture abondante de ses œuvres.

C’est ainsi que j’avais répondu, voici quelques années, à une amie que m’avait interrogé devant le bon mètre de Morand qui garnissait ma bibliothèque.

Est-ce l’abondance d’one œuvre parfois inégale, que l’on ne sait trop comment aborder, ou celle des clichés dont il pâtit autant qu’il sut en profiter, qui intimide ou repousse le lecteur hésitant ? Les deux, peut-être. Efforçons-nous au moins, pour nous en débarrasser, d’énumérer les clichés.

L’Homme pressé, titre d’un de ses romans, en résume une bonne partie. Il faut d’ailleurs observer que le héros de ce roman, en partie un autoportrait de Morand[i], se rend en permanence insupportable à son entourage, voire à lui-même, par sa manie de vivre vite. Le cliché a donc sa part d’ambiguïté. Voilà pour la vitesse, le Morand sportif, courant d’air étourdissant jusqu’à sa mort à 88 ans[ii].

Citons aussi le mondain cosmopolite, ou encore l’écrivain-diplomate (à l’instar de Claudel ou de Saint-John Perse), avec une touche d’exotisme et de « Bœuf sur le toit ». Le mondain fut plutôt vraisemblablement un snob, du moins dans sa jeunesse. Quant au diplomate, le moins que l’on puisse en dire est qu’il n’a pas laissé de trace impérissable au cours d’une carrière en pointillé. Une, peut-être : son départ pour Vichy l’été 1940 alors qu’il était encore alors en poste à Londres, qui lui valut surtout une rancune tenace de la part du général de Gaulle.

À propos de Vichy, on connaît la suite, dont des détails nous sont fournis dans le Journal de guerre de Morand. Et c’est plutôt consternant : au conformisme du haut fonctionnaire soucieux de sa carrière s’ajoutent des vues singulièrement courtes en matière politique[iii] et une indifférence qui confine à la sécheresse de cœur ou d’âme devant les horreurs dont le gouvernement de Vichy se rendit complice. Un côté « que voulez-vous que ça me fasse », mêlé d’embarras quand certaines voix s’élèvent devant ces horreurs ; ainsi en août 1942 :

« Les évêques font une démarche collective des plus énergiques en faveur des Juifs de la zone libre. […] C’est inouï l’enjuivement des curés. C’est à vous rendre anticlérical. »

Ou encore en septembre de la même année :

« La brave aubergiste dit qu’elle est isolée, qu’elle n’a pas de radio, qu’elle ne lit jamais le journal. Elle n’a d’opinion sur rien, sauf sur une chose :

- C’est mal de séparer les Juifs de leurs enfants, dit-elle. D’ailleurs puisqu’on les a accueillis, il faut les garder !

C’est inouï la force de pénétration de la propagande juive. »

Ce qui est inouï en l’occurrence, c’est surtout la bêtise des remarques de Morand, une bêtise qui a quelque chose de diabolique[iv].

Ce Journal de guerre comporte cependant des aspects intéressants, dont une occasion manquée. On y lit en effet un portrait par petites touches de Pierre Laval, que Morand côtoie de près en 1942-43 ; on rêve de voir apparaître dans un roman ce personnage de parfait politicien, sûr de lui, cynique, prêt à tous les marchandages et à toutes les justifications d’iceux, jamais avare d’une anecdote ou d’une observation tendant à prouver sa fine intelligence, son empathie, son bon sens paysan. Morand n’en fera jamais rien, trop séduit puis trop déçu ou lassé par le personnage, peut-être[v] ?

Ici et là, dans ce Journal, apparaissent aussi quelques formules qui nous rappellent que nous avons quand même affaire à un écrivain et que c’est en somme ce qui nous intéresse : « Maxim’s ressemble à un sous-marin décoré avec des iris qui aurait coulé en 1900 », note Morand début 1942. L’homme a beau faire de touchants efforts pour devenir un parfait imbécile, voilà que, comme par inadvertance, l’écrivain surgit avec tout ce qui fait son charme : la note brève, l’image inattendue, voire incongrue, moins flatteuse que chez son contemporain Cocteau.

Parler de Morand exige donc un sens peu répandu de la nuance. À ce propos, il faut saluer et recommander sa biographie récemment parue chez Gallimard[vi], que nous devons à Pauline Dreyfus. Le ton est juste, ainsi que le point de vue, mêlant à l’admiration qui s’impose la sévérité qui convient, sans oublier une certaine ironie[vii]. Cela n’est pas une surprise de la part de l’auteur d’Immortel, enfin, roman où il est question des splendeurs et des ridicules d’un Paul Morand vieillissant.

(Naturellement, je ne déteste pas Paul Morand.)



[i] Si un écrivain trouve matière à écrire, et à écrire bien, sur quelque sujet que ce soit, y compris un de ses traits de caractère poussé jusqu’à la caricature, pourquoi l’en blâmerait-on ?

[ii] Le cliché de l’homme à femme relève du même domaine : en coup de vent, déjà ailleurs.

[iii] La facilité avec laquelle Morand (ainsi que d’autres) a gobé la fiction vichyssoise – sans en ignorer le côté vain, intrigue de ville d’eaux – et accepté une certaine soumission à l’Allemagne laisse pantois.

[iv] Avec, à côté, la mention d’aides apportées à des amis juifs. Curieuse incohérence de la part de qui ne perçoit pas la fausseté de vues générales auxquelles il adhère à travers les cas particuliers où, par amitié ou par humanité, il contredit ces vues. Mais n’accablons pas Morand. Il ne fut pas le seul dans ce cas.

[v] On passe de « Laval a l’air de marcher somnambuliquement vers un but connu de lui seul : ça m’impressionne » (mars 1943) à « Le côté paysan, amour de la terre, connaissance de la ferme, etc., chez Laval est "acquis". Ce n’est pas un vrai paysan » (juin 1943).

[vi] Ainsi que le Journal de guerre déjà cité.

[vii] Cette biographie est à lire jusqu’aux remerciements inclus, où l’on apprendra (de seconde main, certes) ce qui distingue les Morandiens des Proustiens et des Céliniens.

jeudi 21 janvier 2021

Le sans-culotte Trump

En ce 21 janvier, comme chaque année, je m’efforcerai de livrer quelque réflexion, si possible intelligente, à la mémoire de Louis XVI, sans éviter un regard critique.

Prenons les États-Unis, nés d’une erreur de ce roi assassiné un 21 janvier. Cette nation, si les folies ultérieures de l’Europe n’avaient provoqué son intervention en nos contrées à plusieurs reprises, serait-elle autre chose que l’objet d’un regard amusé et, il faut le reconnaître, un brin condescendant de notre part ? En somme, les États-Unis, s’ils n’étaient devenus si puissants, seraient encore pour nous une curiosité plus ou moins pittoresque. Tandis que désormais le moindre événement agitant ces plus ou moins sympathiques provinces fait frémir le monde, et en particulier l’Europe.

Hier, par exemple, M. Biden a été installé comme nouveau président des États-Unis. Toute la presse européenne s’est répandue en reportages en direct sur son intronisation, comme siu chaque pays d’Europe aspirait à être choisi comme le cinquante-et-unième des États-Unis d’Amérique du Nord.

Ne boudons pas cependant notre plaisir : nous ne regretterons pas, de ce côté-ci de l’Atlantique, M. Trump et ses foucades. Les atlantistes se réjouiront d’avoir enfin un patron plus poli auprès de qui prendre des ordres. Les autres, dont votre serviteur, passeront ce pitre par pertes et profits, regrettant cependant l’occasion manquée de prendre conscience de la nécessité de nous affranchir de l’encombrante tutelle américaine. Donc, sic transit gloria mundi, et hop ! atlantistes ou non, renvoyons M. Trump à ses parties de golf ou à d’autres plaisirs sans conséquences pour nous.

Ce dernier a paru éprouver quelques difficultés à admettre sa défaite électorale. Naturellement fruste dans son expression, l’intéressé a manifesté sa déception à la manière d’un petit garçon renversant tous les pions d’un jeu où il est en train de perdre. Que voulez-vous, les Américains sont de grands enfants !

Ce dernier jugement, d’aucuns se seront fait tancer par des esprits sérieux pour l’avoir émis à propos de partisans de M. Trump venus à Washington prendre d’assaut le Capitole voici une quinzaine de jours. À ceux qui n’ont vu dans cette lamentable mascarade qu’une manifestation d’un folklore douteux, toutes sortes de références historiques ont été opposées pour leur répondre qu’il s’agissait d’une affaire sérieuse. On a parlé de fascisme.

Par chez nous, il s’est trouvé quelques esprits narquois pour citer des extraits de L’Éducation sentimentale où Flaubert se régale à dépeindre les émeutiers (ou les insurgés, tout dépend du point de vue) de 1848 envahissant les Tuileries. Nous voilà en bonne voie, et je ne résiste pas au plaisir (si l’on veut) de remonter encore d’un bon demi-siècle, pour nous ramener en 1793. Voici ce qu’écrit Jean-Christian Petitfils dans sa biographie de Louis XVI sur les délibérations de la Convention relatives au sort à faire au roi :

« Ainsi chauffées à blanc par la presse populaire, certaines sections parisiennes, impatientes de clore le procès, rendaient des arrêts incendiaires, réclamaient une distribution d’armes, envisageaient même de purger la Convention de ses tyrans, c’est-à-dire des députés girondins (c’est ce qu’ils feront en mai 1793), et de se porter aux prisons pour y renouveler la justice populaire de septembre 1792. Au club des Jacobins, le conventionnel Louis Legendre, ancien boucher parisien, demanda de découper le corps de l’ex-souverain en quatre-vingt-quatre quartiers et de distribuer ceux-ci à chaque département, afin de servir d’engrais aux arbres de la Liberté… Un des principaux chefs de la démagogie, Le Peletier de Saint-Fargeau, représentant de l’Yonne, considérait que si le roi n’était pas condamné à mort, le peuple avait le droit absolu à l’insurrection afin "d’ôter sa confiance à ses mandataires". C’était toujours l’affrontement entre la théorie de la démocratie insurrectionnelle et le concept de représentation nationale ! »

Après tout, les émeutiers de Washington, énergumènes frustes, violents, affublés d’oripeaux grotesques et plus ou moins téléguidés par de tranquilles agitateurs, rappellent furieusement « nos » sans-culottes. Oui, vous savez, ce « peuple » soulevé contre la « tyrannie », tant célébré par les plus fermes républicains – au sens français du terme – de chez nous.

mercredi 30 décembre 2020

Dans la brume

 Les myopes, dont votre serviteur, sont exposés depuis quelques mois à un dilemme dès qu’ils sortent : voir le monde à travers un voile de buée résultant du port du masque, ou ôter leurs lunettes pour ne plus en avoir qu’une vague impression. Pour ma part, j’ai choisi la buée. Dans les rues de Paris, aux heures sombres, les réverbères et les feux des voitures s’irisent dans le brouillard de mes lunettes. Un des rares charmes de l’année 2020.

Cette buée ne voile pas que notre vue. Il semble que le brouillard ait envahi les esprits, des peuples aussi bien que des gouvernements. Et cela, évidemment, a moins de charme.

J’en veux pour exemple les prétendues méthodes ou stratégies utilisées ici et là pour lutter contre l’épidémie qui a envahi nos vies voici bientôt un an. L’hiver dernier, nos gouvernants rejetaient avec mépris l’idée de contrôler les frontières et de placer en quarantaine quiconque viendrait de l’étranger : « les virus n’ont pas de passeport », psalmodiaient-ils, heureux de cette trouvaille. Cette contrainte nous eût peut-être évité bien des déboires et bien d’autres contraintes, plus pesantes. À vouloir user d’arguments (ou plutôt d’incantations) d’ordre idéologique contre une mesure d’hygiène connue depuis longtemps, ils se sont par la suite improvisés hygiénistes, ayant recours à des méthodes franchement archaïques, quoique d’une certaine efficacité. Ajoutons l’apparition d’applications à télécharger sur son téléphone portable (à condition de disposer d’un modèle adéquat), et nous avions sous les yeux ce mélange d’archaïsme et de foi aveugle en la technique qui caractérise la modernité tardive.

Voici qu’apparaissent peu à peu des vaccins qui pourraient finir par nous débarrasser de cette insistante pandémie. On le souhaite, évidemment, et nous gouvernants le claironnent. La vitesse à laquelle ces vaccins sont apparus et l’habitude d’avoir entendu nos responsables politiques dire tout et le contraire de tout sont probablement les raisons pour lesquelles tant de Français s’en méfient. Après tout, nous ne savons pas trop ce qu’on nous inoculera. De même, d’ailleurs, que nous ne savons pas trop de quoi sont faits les médicaments que nous ingérons volontiers quand nos médecins nous les prescrivent. Peut-être est-ce là un argument qui pourrait apaiser nos craintes ?

Mais assez parlé de ce maudit virus. Il est d’autres exemples de confusion, aussi intéressants que drôles car la confusion ne réside pas où l’on pourrait croire. Ainsi, il y a quelques semaines, les journalistes et les lecteurs de Marianne se sont étonnés – pour ne pas dire étranglés – de ce que Mme Agnès Pannier-Runacher, ministre déléguée chargée de l’industrie ait déclaré que le libéralisme était « la meilleure façon d’être de gauche ». N’étant personnellement ni de gauche ni libéral, je ne me prononcerai pas quant à la pertinence de l’épithète utilisée par Mme Pannier-Runacher. Il n’est en revanche pas interdit de penser qu’être libéral peut être une manière d’être de gauche, voire d’être socialiste. Le saint-simonisme et ses évolutions peuvent être cités en exemple. C’est ce qu’a fait Frédéric Rouvillois dans un essai intitulé Liquidation, paru cette année aux éditions du Cerf. Le sous-titre en étant « Emmanuel macron et le saint-simonisme », on comprendra aisément que Rouvillois entend ici donner une cohérence aux choix politiques de M. Macron, que l’on résume un peu trop facilement par son fameux en même temps. Cet essai consiste largement, en les classant selon différents thèmes, à confronter d’amples citations d’écrits saint-simoniens à des discours ou des propos de M. Macron et des plus lettrés de ses conseillers, parrains, suiveurs ou thuriféraires. Le rapprochement est pertinent, et certains desdits conseillers (etc.) l’assument et même le revendiquent depuis un bon moment. La différence avec Liquidation réside dans le fait que son propos n’est guère favorable à la politique de M. Macron (« l’utopie des très riches »). Cet essai relativement bref (et, dirait-on, édité d’une manière quelque peu expéditive) vient apporter un éclairage au point aveugle du XIXe siècle à travers les âges, de Philippe Muray : la parenté entre le socialisme et le libéralisme, issus du même bouillonnement de pensée magique vieux d’environ deux cents ans (et dont il faudrait sérieusement songer un jour à nous défaire), voire l’hybridation entre les deux.

Après tout, concevoir ce à quoi l’on entend s’opposer est toujours plus fécond que marmonner ou éructer – selon son tempérament – des slogans hostiles, voire haineux. Je recommande donc la lecture de Liquidation aux journalistes et aux lecteurs de Marianne.

Et je souhaite à mes lecteurs une joyeuse et sainte fête de Noël. En espérant que 2021 sera un meilleur millésime que 2020.

samedi 28 novembre 2020

L’essentiel et le reste

 Si le confinement qui nous fut imposé entre mars et mai de cette année avait comme un caractère de douleur mêlée d’angoisse et d’attente, celui que nous subissons depuis fin octobre donne un sentiment de perplexité teintée d’amertume. Comme si « on ne la faisait plus » aux redoublants. Beaucoup d’entre nous renâclent quant au caractère essentiel ou non essentiel de tel ou tel motif de sortir de chez nous, motif que nous cochons sagement sur nos attestations.

Faut-il voir dans la distinction officiellement faite entre nos diverses activités un manifeste, voire un programme, du macronisme ? Ce serait donc : bosser et bouffer, le reste comptant pour du beurre ? Le reste ? Citons : aller s’acheter un (bon) livre, rendre une brève et prudente visite à ses vieux parents, ou encore pratiquer sa religion. Ce tri a quelque chose d’offensant.

On pourrait y voir un problème de vocabulaire : notre gouvernement n’aurait-il pas plutôt dû nous dire que c’était justement de l’essentiel qu’il nous serait demandé de nous priver un temps, afin de pouvoir mieux le retrouver ensuite[i] ? Non que travailler ou se nourrir, encore moins travailler pour se nourrir, soient des occupations méprisables. Elles sont même nécessaires. Après tout, personne ne souhaite mourir de faim ou de misère, ni en faire souffrir d’autres. Mais, à travers ce problème de vocabulaire, notre gouvernement semble avoir un problème de communication ou plutôt de point de vue.

Pour s’en rendre compte, il suffit d’entendre nos ministres dire « les Français » plutôt que « nous ». Ils paraissent ainsi s’exclure de la nation au gouvernement de laquelle ils participent. Si l’on ajoute à cela les attestations à remplir pour sortir faire trois pas dans la rue, on pourra comprendre que certains esprits fatigués finissent par se sentir administrés par quelque autorité d’occupation. Il n’est pas étonnant dans ces conditions que certains finissent par gober la première faribole complotiste qui leur passe sous les yeux.

Il faudrait aussi – avis aux amateurs ou, mieux, aux universitaires – prendre le temps de se pencher sur la manière qu’ont certains ministres ou hauts fonctionnaires de s’adresser à nous (ou aux Français, comme on voudra), manière souvent relayée dans la presse : nous serions au mieux de petits enfants (que l’on encouragera par des métaphores guerrières ou par des injonctions comme « Papi et Mamie vont à la cuisine manger leur part de bûche »[ii]), ou alors des benêts (la ridicule affaire des masques, ce printemps, en a été une des premières et plus mémorables illustrations), ou bien, au pire, des suspects qu’il importe de tenir en respect (combien de fois aurons-nous entendu parler de « tour de vis » ou de « durcissement » à propos des règles sanitaires que nous avons à appliquer ?)[iii].

Le sommet du ridicule a été atteint avec une des annonces faites mardi 24 novembre par M. Macron, annonce confirmée le 26 par M. Castex. Il s’agit bien entendu de l’autorisation des célébrations religieuses limitées à trente personnes. Cette limite n’ayant à peu près aucun sens, mieux eût encore valu prolonger de deux semaines l’interdiction des célébrations en public, ce que nous eussions pu endurer avec tristesse mais aussi avec patience[iv]. Il est malheureusement possible de supposer que le protocole proposé par nos évêques pour un bon déroulement – du point de vue sanitaire – des messes n’aura pas même eu l’heur d’être étudié par le gouvernement. Plus que de la malveillance, il faut y voir une probable marque de paresse intellectuelle et de mépris. Nous en avons hélas l’habitude.

Il n’en demeure pas moins que cette inepte décision gouvernementale – outre favoriser assez dangereusement un sentiment de défiance et des désirs de désobéissance civile – a été l’occasion d’un grand nombre de plaisanteries, ce qui fait toujours du bien par ces temps sombres et confus[v]. Comment ? entends-je déjà protester. Des plaisanteries alors qu’un terrible fléau nous frappe ? Oui, des plaisanteries, du rire, dans la mesure où rire des choses sérieuses est parfois une chose sérieuse.

Il reste à dire de ces temps, une fois qu’ils seront derrière nous, qu’ils devraient constituer un matériau romanesque fécond, pour peu que quelques écrivains se laissent aller à une veine à la fois profonde et narquoise. Pour les inspirer, on leur donnera à méditer ce qu’écrivit Flannery O’Connor sur son premier roman, La Sagesse dans le sang : « C’est un roman comique sur un chrétien malgré lui, et en tant que tel, très sérieux, car tous les romans comiques de quelque valeur doivent porter sur des questions de vie ou de mort. »

Le programme est ambitieux. Les candidats sont autorisés à prendre le temps nécessaire pour se préparer.



[i] Le roi de Suède, qui n’a pas une réputation d’orateur enflammé, en a été capable, le dimanche des Rameaux, en disant à son peuple que, malgré l’importance des fêtes de Pâques, il allait peut-être falloir s’abstenir cette année de célébrations religieuses et retrouvailles familiales.

[ii] Celle-ci est intéressante, outre l’appellation familière de « Papi et Mamie », par l’emploi du présent de l’indicatif, le futur simple étant probablement un temps que nous ne sommes pas censés encore maîtriser, pauvres petits enfants que nous sommes.

[iii] Serait-ce là un mal typiquement français ? J’ai comme l’intuition qu’aucun gouvernement ou aucun régime dans notre pays ne se sent à l’aise avec la notion de légitimité depuis 1792 environ (!), d’où une méfiance a priori envers la population de la part du pouvoir, quel qu’il soit.

[iv] Enfin… divers génies n’ont pas réussi à imposer un report de Noël, contrairement au Black Friday : tout n’est pas perdu !

[v] Un florilège – incomplet et d’une valeur inégale quoique comprenant quelques excellentes trouvailles – a été proposé il y a peu dans La Vie.

mercredi 11 novembre 2020

« La grande épreuve » (Étienne de Montety)

 Les récents assassinats commis en France par des islamistes[i], outre ajouter à la tristesse des épreuves que nous traversons tant bien que mal en ce moment, nous obligent à nous souvenir du martyre, en 2016, du père Jacques Hamel. C’est évidemment ce martyre qui a inspiré à Étienne de Montety son dernier roman, La grande épreuve, paru il y a quelques mois aux éditions Stock. La trame en est donc aussi simple qu’effroyable : à la fin d’une messe qu’il célébrait, un vieux prêtre est égorgé par deux islamistes, lesquels se laisseront ensuite abattre par les policiers venus libérer leurs otages.

Ce que nous dépeint La grande épreuve, c’est le chemin qui va mener cinq personnages à leur rencontre tragique un matin d’août dans une église : le prêtre et ses deux assassins, bien entendu, mais aussi une religieuse qui assistera à l’assassinat, et l’officier de police qui dirigera l’assaut.

Commençons – de manière à nous en débarrasser – par adresser un reproche à Étienne de Montety : La grande épreuve est-il vraiment un roman ? Nous y verrions bien plutôt le récit romancé – par la transposition des lieux, des noms et des détails concernant les personnages – de l’assassinat du père Hamel, mêlé à la synthèse de quelques « cas » de parcours de djihadistes. L’ensemble « fonctionne », si j’ose dire, par une construction intelligente qui tisse la toile tragique dans laquelle vont se prendre les personnages. Mais cela semble écrit dans un style d’enquête journalistique fait pour que quelques critiques paresseux le qualifient de haletant[ii].

Une fois énoncé ce reproche, venons-en à ce qui fait l’intérêt de La grande épreuve.

Cet intérêt réside dans la description des personnages : le père Georges Tellier, la petite sœur Agnès de Jésus, Daoud et Hicham (les deux assassins), et enfin le capitaine Frédéric Nguyen. Ces personnages ont entre eux des relations de ressemblance et d’opposition.

Il y a bien entendu l’opposition entre le martyr chrétien – le père Tellier – et ses assassins, « martyrs » selon une conception radicalement fausse. Le père Tellier nous est décrit comme un prêtre apparemment sans charisme exceptionnel, assailli parfois de doutes quant à sa vocation, sympathique assurément, mais, semble-t-il, un peu fatigué. Or voici que survient l’épreuve, celle du martyre : il lui faut l’accepter sans fléchir ; d’abord en essayant de raisonner les tueurs afin de les empêcher de commettre leur crime, puis, voyant à qui il a à faire en fait, à travers deux jeunes imbéciles, en luttant avec les pouvoirs qui lui sont conférés :

« Une certitude soudain, fulgurante, le saisit : cette violence qui vient d’éclater a un nom, celui que l’Église donne au Mal depuis toujours. Le responsable c’est celui qui prend possession, celui qui divise, celui qui perd : Satan. Les voilà maintenant face à face.

Georges se débat avec une vigueur inattendue. Dans ses yeux, on lit une incompréhension mêlée de compassion : ils ne savent pas ce qu’ils font. Hicham est surpris de rencontrer une résistance et brandit son couteau pour l’intimider.

-          Au nom de Jésus-Christ, ne fais pas ça ! Au nom de Jésus !

À ce nom, Hicham sent une force le traverser, une rage, une furie intérieure qui lui ordonne : "Tue ! tue !" »

Une autre relation intéressante à relever est celle qui oppose la petite sœur Agnès de Jésus à un des assassins : tous deux ont grandi dans un milieu aisé et ont connu, chacun à sa manière, une « conversion » allant jusqu’à changer de nom ; Agnès Mauconduit est devenue la petite sœur Agnès de Jésus, et David Berteau est devenu Daoud. L’une se sent appelée par Dieu à faire rayonner le bien, l’autre se croit un devoir de tuer des « infidèles », c’est-à-dire de faire le mal.

Ce Daoud – ou David – est d’ailleurs un enfant adopté, d’origine étrangère. Élevé par un couple de braves gens pour qui toute satisfaction réside dans l’aisance matérielle, il se lance dans une quête identitaire semée de pièges dans lesquels il tombe tous. On peut l’opposer en cela au capitaine Nguyen, fils d’une réfugiée vietnamienne, qui n’a pas connu son père. Issu d’un milieu modeste, épris d’action, il trouvera sa voie dans la police (ce en quoi on pourrait aussi l’opposer à Hicham). Indifférent à toute préoccupation spirituelle, on le découvre, au moment de l’assaut, à la fois ébranlé et perplexe devant ce qu’avait bien compris le père Tellier :

« Le capitaine Nguyen n’a jamais rien observé de pareil. Il en a vu, pourtant, des yeux de forcenés, de criminels, de pédophiles. Des yeux cruels, des yeux perdus, des yeux fixes de tueurs, de vengeurs, de fous, de pervers, d’enragés, de trompe-la-mort. […]

Des regards de possédés… Mais possédés par quoi ? »

Cette interrogation vient après le combat du père Tellier, ce qui ajoute une nouvelle relation de ressemblance-dissemblance entre les personnages.

Quant au diable, le triste exemple des deux assassins, en particulier celui de Daoud, nous suggère que l’ennemi doit aimer à s’installer dans les âmes vides.



[i] Il convient de nommer les trois martyrs de Nice : Nadine Devillers, Simone Barreto Silva, Vincent Loquès.

[ii] Quelques extraits cités en donneront un exemple.

samedi 10 octobre 2020

« L’Or du temps » (François Sureau)

 Faut-il chercher sur la vie et l’œuvre d’Agram Bagramko, peintre de Ma source la Seine, d’autres renseignements que ceux fournis par François Sureau dans L’Or du temps ? Qu’il soit permis d’en douter. Nous devrons donc nous contenter au sujet de « ce réfugié aux origines imprécises, proche du groupe surréaliste depuis l’époque dite des sommeils, mais séparé ensuite de Breton par son mysticisme tranquille qui le rendit suspect » de ce que François Sureau aura bien voulu nous livrer, pour servir son propos dans la descente du cours de la Seine à laquelle il nous invite.

Ce Bagramko, quoique voyageur et nanti, sinon d’un carnet d’adresses, d’une liste d’accointances longue comme le bras[i], ne saurait être présent partout le long de la Seine, et au fil du récit nous faisons d’autres rencontres : d’intéressants généraux nommés Mangin ou Brosset, un vieux sage juif de Troyes (Rachi) et son contemporain Chrétien de Troyes ; et d’étranges lieux aussi, comme le lac d’Orient, nous sont évoqués.

Peu à peu nous approchons de Paris et, là, la Seine de Sureau semble prendre un autre cours que celui que nous connaissons[ii] : elle vient irriguer tout Paris où elle finit par se perdre. Et c’est en fait un autre livre qui commence, dont le prétexte n’est plus la Seine, mais Paris. Si Bagramko, son fantôme ou son souvenir, nous accompagne toujours, Sureau s’est trouvé ici un nouveau parrain en la personne de Jacques Hillairet, figure chère aux amoureux de Paris[iii], lequel fait l’objet d’un portrait à la fois reconnaissant et ironique sur quatre pages. Il est bon, pour évoquer Paris en artiste, de disposer des renseignements amassés avec la rigueur passionnée d’un officier du génie pour s’y repérer. Outre ce portrait et quelques références explicites, les titres des chapitres de L’Or du temps relatifs à Paris rappellent souvent ceux des méthodiques promenades proposées par le colonel Coussillan dans Connaissance du vieux Paris, avec il est vrai quelques fantaisies : « Le salut, du Luxembourg à Neuilly », « Rive droite, du Père-Lachaise à Odessa »…

Comme il a été dit plus haut, on s’éloigne ici des rives de la Seine, jusqu’à explorer des quartiers sans grand rapport avec celles-ci. Nous pourrons donc par exemple nous égarer du côté du boulevard Barbès, dans une rêverie à la fois fantomatique et féroce du magasin Dufayel : de ce temple précoce du capitalisme kitsch (ou du kitsch capitaliste ?), il ne reste aujourd’hui que quelques portails le long du boulevard Barbès ou de la rue de Clignancourt. Nous en saurons plus, au passage, sur ce nom, DUFAYEL, que l’on voit s’étaler sur les murs aveugles ou les pignons des immeubles, en gros caractères publicitaires, dans tant de vieilles photographies de Paris…

Les détours, les digressions, les méandres ou les bras morts, oserait-on dire, abondent donc dans les chapitres parisiens de L’Or du temps. François Sureau semble avoir perdu de vue son prétexte, voire son système, mais il serait un peu mesquin de le lui reprocher.



[i] Un bras plus long que ne pourrait jamais en avoir la Seine.

[ii] Pour descendre la Seine avec Sureau jusqu’à son embouchure, il y eut cet été une série sur France-Culture, reprenant d’ailleurs (des sources à Paris) pas mal de passages de L’Or du temps.

[iii] À qui est dédié son Dictionnaire historique des rues de Paris.