vendredi 30 mai 2014

Prométhée engraissé

Osons, en quelques notes aussi brèves que possible, rapprocher quelques actualités françaises et européennes qui, en apparence, n’ont que des rapports lointains. L’exercice n’est pas forcément réjouissant, quoiqu’il puisse s’avérer parfois drôle et intéressant.
Séisme
Voilà un mot qui est revenu à la mode depuis les résultats que l’on sait aux élections européennes. Il nous ramène en 2002, où il avait déjà été employé après le premier tout de l’élection présidentielle (un ami, hélas disparu depuis, avait préféré me dire, le soir de ce premier tour : « quelle poilade ! »). Ce mot, répété à l’envi, ainsi que les habituelles références approximatives aux années trente, permet de prendre des poses héroïques et surtout d’éviter de réfléchir, par exemple aux raisons qui ont fait s’abstenir la majorité des électeurs et voter une bonne partie de ceux qui s’en sont donné la peine pour le Front National.
Les belles âmes préfèreront crier séisme aussi fort que possible, et protester contre le Front National. Jeudi, quelques milliers de jeunes sont allés manifester contre le résultat d’une élection tout à fait légale. Mais le plus beau que j’aie entendu, c’est une reprise façon variétoche contemporaine du Chant des partisans par un certain Benjamin Biolay. Quelle leçon, quel courage ! Comme la résistance est commode, quand il s’agit de protester contre un parti politique légal parmi d’autres, quand c’est tout à fait permis (et même encouragé) ! Et, encore une fois, cela évite de réfléchir, ne serait-ce qu’à la manière de réfuter les arguments dudit parti.
Dans un domaine assez proche, il est plutôt encourageant de voir qu’en Ukraine, ce ne sont pas les héroïques combattants de Kiev, célébrés naguère par quelques grandes consciences horrifiées par le Front National qui ont emporté l’élection présidentielle. Je veux parler bien sûr des gens du Secteur Droit ou de Svoboda qui, autant que je sache, sont autrement inquiétants que le Front National, mais scandalisèrent moins les belles âmes de chez nous lorsqu’ils s’arrogèrent un tiers des postes dans le gouvernement de fait qui s’était installé dans leur pays jusqu’à cette élection.
Débat d’idées à l’UMP
Trop au centre, trop à droite ? Trop décomplexés ou pas assez ? Faut-il se poser en adversaire ou en concurrent du Front National pour conserver ou gagner des voix ? Voilà le débat d’idées qui semble agiter l’UMP : au fond, un problème de définition du marketing mix. C’est assez normal, puisque ce parti politique réunit des dirigeants parmi lesquels on ne saurait dire s’il s’en trouve deux qui pensent de manière compatible. Quand ils pensent.
En attendant, les voilà obligés de se passer de M. Copé, leur penseur en chef, empêtré dans une affaire de fausses factures aussi sordide que grotesque. Il est curieux de constater que ce n’est qu’après coup que tous ces politiciens comprennent que ce genre d’affaire contribue à nourrir l’abstention et les succès du Front National aux élections. Avant de recommencer, recommencer, et recommencer encore…
Mais heureusement M. Hollande veille. Il a sommé l’UMP de ne plus céder à ce genre de faiblesse. Il est vrai que ce n’est pas à gauche que l’on ferait de pareilles bêtises. Qui se souvient, du reste, qu’il y a un peu plus d’un an, M. Cahuzac, alors ministre…
L’affaire qui embarrasse l’UMP et M. Copé implique une société de communication nommée Bygmalion. Un nom clairement forgé sur un jeu de mot mythologico-vaseux : Pygmalion en plus grand, Pygmalion au carré. On imagine M. Copé en Pygmalion de soi-même : érigeant sa propre statue et s’en éprenant… Certains ont ironisé sur ce nom, le travestissant en big millions. Big Mammon ne serait pas mal non plus, dans le registre de l’idolâtrie.
Mais à bien y songer, je n’aime pas ce big. Je préfère rester français et utiliser gros. A quand un Grométhée, une sorte de Prométhée obèse ? Ce serait un bon symbole de notre basse époque.
Démocratie européenne
Il est légitime de se demander si les institutions européennes sont démocratiques, malgré les récentes élections, et à quoi elles servent. On se souvient du traité de Lisbonne, qui reprend en gros les dispositions du traité rejeté entre autres par la France en 2005 (lors d’un référendum : si les gens votent mal, eh bien il n’y a qu’à se passer de leur avis). Or ce traité prévoit que des citoyens européens peuvent soumettre des pétitions à la Commission Européenne. Une de ces pétitions vient d’être rejetée par ladite commission : il s’agit d’Un de nous, qui vise à faire interdire les manipulations d’embryons humains à des fins de recherche. Cette pétition a réuni près de deux millions de signatures dans toutes l’Europe, mais apparemment ses promoteurs et les signataires n’ont pas à se mêler de ce sujet. On lira à ce propos ce qu’en dit la Fondation Jérôme Lejeune, ici, avec profit ; n’hésitez surtout pas à ouvrir le document où la Commission Européenne justifie le rejet de la pétition : trente-deux pages d’arguties vagues teintées de charabia simili-juridique pour dire en gros que les recherches en question sont tout à fait éthiques (puisqu’on vous le dit) et qu’elles représentent de juteuses occasions pour l’industrie pharmaceutique (ce qui, au fond, semble plus important pour ces gens que le reste).
Si certains se demandent à quoi sert la Commission Européenne, c’est qu’ils ne s’informent pas : elle sert, au moins, d’abord à inviter les citoyens européens à s’exprimer, ensuite à les prier de se taire. Et, pour délayer sur trente-deux pages un « oui mais non, en fait taisez-vous », il doit falloir du monde.
Vacheries
On pourrait rapprocher cette affaire de celle du projet d’installation, près d’Abbeville, d’une étable pour mille sept cents têtes de bétail (autant dire une usine à vaches), destinée à la production massive de lait et de viande destinés à la vente à vil prix. Autrefois, dans les mythes grecs, Prométhée finissait par être enchaîné. Aujourd’hui, ses adorateurs l’ont libéré et ont décidé de l’engraisser. D’où, sans doute, ce besoin de bidoche en abondance.
Cinq opposants au projet sont actuellement détenus pour avoir démonté l’autre jour quelques tuyaux sur le chantier de cette usine. Ils sont accusés de vandalisme. Car, bien sûr, les vandales, ce ne sont pas ceux qui projettent d’empiler les vaches. Pour plus de détails et pour savoir qui sont les vandales, une visite ici vous éclairera.
Dans ce cas, comme dans celui d’Un de nous, les partisans de manipulations peu ragoûtantes ne manqueront pas, bien entendu, d’accuser leurs opposants d’être des obscurantistes qui, en maniant des peurs moyenâgeuses, menacent le progrès et la prospérité (ben voyons : la prospérité de quelques-uns). Sans me vanter, c’est de ce genre d’accusation que je vous entretenais il y a quelques jours (ici). On ne saurait donc trop conseiller à ces opposants de poursuivre leurs combats sans perdre de temps à se soucier de telles accusations.
Quoi qu’il en soit, signalons aux amis du progrès que leur idole, Prométhée, à force d’engraisser, pourrait finir par avoir mal au foie.

dimanche 25 mai 2014

Le jardin d’acclimatation

Voilà déjà quelques années que je m’interroge sur la perméabilité des esprits à des nouveautés (idées, propositions ou projets) qui, en peu de temps, d’absurdités plus ou moins aimables qu’elles étaient deviennent parfois des possibilités envisageables, voire souhaitées. Les exemples ne manquent pas, il est à peine nécessaire de se baisser pour les ramasser : que ce soit le mariage dit pour tous et ses éventuels corollaires (en matière de descendance), les projets relatifs à l’euthanasie, ou encore l’idée géniale d’aller forer un peu partout pour trouver du gaz de schiste, nous sommes servis en ce moment.
Avant, j’étais moche
C’est ce que disait, si j’ai bonne mémoire, Alice Sapritch dans une publicité télévisée, il y a bien vingt-cinq ou trente ans, pour des produits servant au nettoyage des fours. Il en va un peu de même avec les « avancées », qu’elles soient sociétales, techniques, économiques, lorsque leurs promoteurs tentent à tout prix de les faire passer : soyez favorables à ces « avancées », parce que c’est bien et, surtout, parce que les choses ne seront plus comme avant. Car avant, c’était mal, et le progrès c’est le progrès. L’important sera de caser quelques enfin, quelques encore et quelques retard.
L’ennui, avec ce genre de propagande, c’est que ses effets sont apparemment limités. Certes, il doit se trouver des semi-indifférents qui, fatalistes, lâcheront qu’il faut vivre avec son temps (marque de résignation qui constitue déjà un refus de réfléchir). Cela peut faire beaucoup de monde, parfois, mais c’est encore insuffisant. C’est qu’il y a toujours ceux qui émettent des objections. Les plus ennuyeux d’entre eux sont ceux qui ont des arguments (logiques, moraux, spirituels ou autres) à opposer. Pour prendre l’exemple du mariage dit pour tous, l’Eglise catholique en France avait exprimé dès l’été 2012 des réserves quant au projet du gouvernement. Sans haine, sans quelque agressivité que ce fût. En signalant notamment qu’il y avait d’autres urgences dans un pays où se posent de vrais problèmes.
Devant de telles objections, les amis du progrès se doivent de réagir vite, et avec force. C’est qu’il s’agit d’écarter les obstacles.
Si vous êtes contre, vous êtes un monstre
Chacun connaît ce lieu commun professé par le premier tacticien en chambre venu : la meilleure défense, c’est l’attaque. Précepte que les amis du progrès ne manquent jamais d’appliquer.
Pour rester sur l’exemple du mariage dit pour tous, on sait la tournure que les choses ont prise, après les réserves exprimées par nos évêques. Passé un vague argument d’autorité de la part du gouvernement (on-a-promis-de-le-faire-alors-on-le-fera-c’est-comme-ça), il fallut à celui-ci et à ses alliés avoir recours, une fois des centaines de milliers de manifestants dans les rues, à des méthodes plus énergiques. Comme l’insulte et l’amalgame : ah, vous n’êtes pas favorables à cette loi ? C’est donc que vous êtes contre l’amour et l’égalité des droits ; d’ailleurs, vous êtes homophobes. Donc certainement racistes aussi. En somme, vous êtes des nazis. Ah, et aussi des intégristes. Et des obscurantistes.
Des franges plus militantes prirent moins de pincettes. Dans certaines manifestations favorables au projet de loi, on put voir d’aimables pancartes où était écrit kill Frigide Barjot. Au fond, ce n’est pas étonnant : à force d’assimiler toute opposition à une aberration, on finit par faire de tout opposant un obstacle avant de se rappeler qu’il s’agit d’une personne. On peut en avoir un aperçu dans un article paru ce 22 mai sur le site de Causeur, où l’auteur relève que les opposants au mariage dit pour tous ont été qualifiés de « monstres » dans une réunion publique célébrant le premier anniversaire de cette noble conquête. Dans le même genre (si j’ose m’exprimer ainsi), une récente chronique de Caroline Fourest dans le Huffington Post (ou sur France-Culture : ce sont mot pour mot les mêmes – il n’y a pas de petits profits) était assez gratinée, comparant ce qu’elle nomme « la droite catholique » à Boko Haram (et José Bové à Bertrand Cantat)…
Mais assez épilogué sur cette affaire : la technique vaut pour bien des sujets. Essayons-en quelques-uns :
Vous êtes contre l’avortement ? C’est que vous voulez asservir les femmes. Vous êtes donc un ennemi des femmes.
Vous êtes contre l’euthanasie ? C’est que vous voulez prolonger les souffrances des mourants. Vous êtes donc un sadique.
Le projet de traité de libre-échange transatlantique éveille chez vous des soupçons ? C’est que vous croyez que l’US Air Force va bombarder l’Europe à coups de poulets javellisés. Vous êtes donc un abruti.
Vous vous méfiez des cultures d’OGM ? C’est que vous vous fichez de la faim dans les pays pauvres. Vous êtes un affameur.
J’arrête là. Vous pouvez essayer. Le suffixe –phobe apparaîtra souvent. Vous serez un ennemi du progrès. Donc une menace.
Du reste, cela ne date pas d’hier : pour Sartre, un anticommuniste était un chien, pour les Nazis, les Juifs voulaient perdre la noble race aryenne (et pour Himmler l’Eglise catholique était une porcherie) ; pendant la Révolution Française, les Vendéens étaient une race de brigands. Tout cela, on l’aura compris, peut prendre des proportions variées, de l’anecdotique à l’atroce.
Hygiène mentale (et charité ?)
Il faut croire que de telles méthodes, si elles sont consciemment appliquées, doivent rencontrer un certain succès (en intimidant ceux qui auraient peur de passer pour « pas convenables » ?). Ou alors que ceux qui y ont recours sont des imbéciles qui s’obstinent à répéter une erreur. J’aurais tendance à pencher pour la première hypothèse, vu le genre de réaction de ceux qui font l’objet d’une telle diabolisation : souvent, ils ne marchent pas, mais courent.
Voyons plutôt.
Il y a d’abord ceux qui se défendent : mais non, je ne suis pas trucophobe ; d’ailleurs… Chercher à se justifier, c’est entrer dans le petit jeu du procès et reconnaître l’autorité du tribunal.
Il y a aussi ceux qui font dans la surenchère : en gros, le genre Minute. En général, cela amène devant un vrai tribunal. Belle manière pour les deux parties, dans une sorte de complicité, de se faire mousser (ce qui pourrait être ajouté aux commentaires d’un petit jeu proposé ici par Fromage Plus). Et, pour la partie civile, de jouer les vierges effarouchées, offensées par d’odieuses et vulgaires brutes.
(A propos de vierges effarouchées, il y a ceux qui s’offusquent des attaques menées contre eux avec des cris d’orfraie, achevant de passer ainsi pour de vieux machins. Autre attitude suicidaire.)
Comment réagir alors ? Par la légèreté et l’ironie, peut-être ? Pourquoi pas ? Cela peut donner d’amusants vers de mirliton (assumés comme tels, je pense, par leur auteur) chez Le Chouan des villes, blog dont le sujet – ou le prétexte – est l’élégance masculine. On pourra toutefois reprocher à ce type de réponse de s’apparenter à une forme de défense, manière évoquée plus haut.
Faut-il, d’ailleurs, réagir ou répondre à toutes ces provocations ? Peut-être pas. Ou alors y répondre à côté : oui, oui, moi aussi je vous aime bien… Et cesser de croire qu’on peut discutailler avec des gens qui refusent tout débat, tout en s’interdisant d’avoir recours aux mêmes moyens qu’eux. Sans renoncer à proposer ici et là ce que l’on croit être vrai.
Ce climat n’est pas sain. Toutes ces injonctions à se laisser gagner par la contagion de tout ce qui est nouveau, voilà qui me fait penser à Rhinocéros, d’Ionesco. Or, pour lutter contre un rhinocéros qui charge, il vaut mieux être de taille à le faire. Peut-être faut-il se faire rhinocéros soi-même ? Très peu pour moi, dans ce cas. Je préfère faire un pas de côté.
Remerciements
Ce texte (filandreux, je le crains) m’a été inspiré par le fil de commentaires qui suit le petit jeu proposé par Fromage Plus, mentionné plus haut. Plus particulièrement par un commentaire auquel j’ai répliqué « sur place ». Que l’auteur de ce commentaire en soit remercié, s’il lit ces lignes (ainsi que Fromage Plus). Le commentaire en question finit par : La vie est ailleurs. D’une part, c’est vrai, d’autre part, c’est le titre d’un roman de Milan Kundera : parfaite occasion pour vous suggérer la lecture du dernier opus du maître, La fête de l’insignifiance, qui est fort agréable.

samedi 17 mai 2014

Malheurs et gazouillements

Non, vous n’aurez pas ici de réflexions de ma part sur Mme Taubira et la Marseillaise. Ni sur la journée nantaise de la jupe, pas plus que sur la victoire au concours de l’Eurovision d’une chanteur-e autrichiens[i]. Si ce n’est que toucher le fond permet de constater, bien souvent, que celui-ci est assez meuble et offre donc la possibilité de creuser encore. Haussons donc poliment nos amples épaules devant ces sottises et les réactions disproportionnées qu’elles provoquent.
Il y a plus grave, après tout. Comme l’enlèvement récent par une bande islamiste de deux cents écolières nigérianes, promises par leurs ravisseurs à la vente sur quelque marché aux esclaves. Nous pourrions dire : qu’y pouvons-nous, puis passer à autre chose. Oui, mais à partir du moment où nous en sommes informés, à moins d’être des brutes…
Touit # prurit
De telles nouvelles provoquent inévitablement des réactions plus ou moins réfléchies. Quiconque aujourd’hui a quelque notoriété se croit sommé d’émettre un touit sur tout et n’importe quoi. Avec, le plus souvent, un résultat qui se résume à… tout et n’importe quoi. Tel M. Mariani, député UMP des Français de l’étranger, qui a asséné le 7 mai un : « #Nigéria. L'enlèvement par secte #BokoHaram rappelle que l'Afrique n'a pas attendu l'Occident pour pratiquer l'esclavage #Déculpabilisation ».
En soi, l’affirmation n’est pas complètement fausse, mais à quoi nous invite-t-elle ? Pas même à réfléchir. Cela ressemble plutôt à un ronchonnement plus ou moins forcé, censé probablement caresser quelques droitards dans le sens du poil, particulièrement avec ce « #Déculpabilisation ».
Il faudrait peut-être faire remarquer à M. Mariani que le mal commis par d’autres ne saurait exonérer nos chers et vieux pays européens des fautes qui y ont été commises, fautes dont nous sommes en quelque sorte solidaires ou héritiers, que cela nous plaise ou non. Disons que ce mal devrait nous aider à comprendre combien il importait pour nos pays de renoncer à ces fautes et combien il importe, si ce n’est déjà fait, d’en demander une bonne fois pardon – et non, soit dit en passant, d’en profiter pour faire une petite séance d’autodénigrement avec des manières de chaisières de gauche.
Quant aux droitards, pour les convaincre, comme je sais qu’il en est de fort lettrés, je leur conseille de lire – ou de relire – La cabane dans la vigne, d’Ernst Jünger, écrivain rarement détesté par les droitards cultivés et intelligents. Ils y trouveront ceci, en date du 16 mai 1945, au sujet d’une Allemagne vaincue, meurtrie, livrée au pillage et à la destruction, mais aussi pas tout à fait innocente :
« Cependant, nous ne pouvons nous dépouiller de notre appartenance à notre peuple. Il est dans la nature des choses que le malheur de notre famille, les souffrances de notre frère nous poignent plus cruellement – et aussi que nous soyons plus étroitement associés à sa faute. Elle est nôtre. Il nous faut verser caution pour elle, la payer. »
Mais toutes ces discussions, aussi intéressantes soient-elles[ii], ne libèreront pas ces jeunes Nigérianes.
Touit # humanitaire
Sur un plan terrestre, concret, que faire ? Pour vous et moi, à peu près rien. Devons-nous donc nous contenter d’une indignation aussi impuissante qu’elle est vertueuse ? Nous y reviendrons, nous y reviendrons.
Certains, en tout cas, ne se satisfont qu’à moitié de cette impuissance. Il leur faut afficher leur indignation. Pris eux aussi par la manie du touit, ils se répandent en messages finissant tous par « #BringBackOurGirls ». Ce genre d’affichage n’est ni coûteux ni dangereux et ne nécessite aucun effort particulier. Une manière facile de soulager sa conscience, en somme, comme à peu près tous les grands messages humanitaires. Ça ne mange pas de pain, comme dit le peuple.
Qu’il nous soit permis de douter de l’efficacité d’une telle attitude : comment croire aux frayeurs ou aux remords qui naîtraient chez un chef de bande fanatique parce que Mme Obama ou je ne sais quelle belle âme a écrit Bring back our girls ?
Touit # prière
Le drame des esprits modernes, dans de telles situations, c’est qu’ils ne savent pas à qui s’adresser, et que leurs suppliques risquent de se perdre dans le vide. Elles finissent par ne plus ressembler qu’à des vagissements sentimentaux et mièvres.
J’ai éprouvé – Dieu me pardonne ! – une légère crainte en lisant dans une dépêche de l’agence Zenit que le Pape lui-même avait touité son petit Bring back our girls. Oui, mais lui sait à Qui s’adresser dans ce cas, écrivant : « Unissons-nous tous dans la prière pour que soient immédiatement relâchées les lycéennes enlevées au Nigeria. #BringBackOurGirls. »
Admirable, jésuitique ruse : endossant momentanément les oripeaux de la modernité, s’infiltrant dans la masse des pleurnichards, il leur rappelle soudain quel est le seul acte raisonnable qu’ils puissent poser : prier et inviter à prier.




[i] Eh bien, perdrais-je toute notion de grammaire ? Point du tout, voyons : pourquoi ne pas appliquer à la grammaire la théorie du genre, enrichie d’une théorie du nombre ?
[ii] Vous pourrez en voir de bons exemples ici et , chez P. de Plunkett.

vendredi 9 mai 2014

Plaisir d’Europe ne dure qu’un moment

Comme nous sommes en un temps de décadence, l’écume de l’actualité est décidément un bon moyen d’en comprendre les ressorts. Nul n’ignore (quoique) la proximité d’élections au parlement européen. Mais qu’avons-nous eu comme arguments de campagne jusqu’à présent ? Et comment, dans ces conditions, aller voter ? La question embarrasse divers politiciens, partis ou organisations, en particulier pour ce qui est de nos amis les jeunes.
Va-et-vient sur le Rhin
Vous aurez peut-être entendu parler de récents propos de M. Joseph Daul, élu du Parti Populaire Européen, sur ce qui devrait inciter la jeunesse à s’intéresser à la vénérée construction européenne, tenus dans un entretien aux Dernières nouvelles d’Alsace :
« Quand j'ai des groupes de jeunes visiteurs (au Parlement européen) qui me disent que l'Europe ne sert à rien (...), je leur dis qu'à leur âge, à 18 ans, quand je voulais aller à Kehl pour voir les films pornos qui étaient interdits en France, il fallait parfois deux heures et demie pour passer la douane ! On arrivait au cinéma et le film était terminé ! »
Il ajoute encore :
« Une fois sur deux, j’avais oublié le porte-monnaie avec les marks. »
Bon nombre, dont moi, en ont pensé que si le seul argument en faveur de l’ouverture des frontières et de la monnaie unique réside dans la facilité pour aller voir des films pornographiques, c’est que la classe politique touche le fond en ce moment, et que le fond est bien bas. Oui, mais aussi qu’en somme les adorateurs de l’Union Européenne telle qu’elle a été bâtie n’ont finalement pas beaucoup de justifications à fournir à cette œuvre.
On devrait ajouter que ces propos sont plutôt méprisants envers les jeunes gens auxquels ils sont censés s’adresser : en gros, tout ce qui pourrait intéresser des jeunes gens, c’est le cul[i]. Les européistes les plus acharnés, en Angleterre ou en Suède[ii], par exemple, n’ont pas, autant que je sache, pensé à un argument analogue pour intéresser la jeunesse, dans le domaine de l’ivrognerie. Imaginons un moment cet argument massue : avec l’euro, ce sera facile d’aller vous coller d’homériques bitures à Boulogne-sur-Mer ou à Copenhague[iii] !
C’est curieux, mais je n’ai pas encore entendu ce dernier argument. Patience, la campagne n’est pas finie !
Quand on est jeune, on aime le fun
Quittons cependant le domaine de la beuverie. Boire, c’est mal. Surtout pour les jeunes. Tandis que le sexe, c’est bien. Et, d’ailleurs, les jeunes ne pensent qu’à ça. Les Jeunes Européens l’ont fort bien compris pour inciter leurs contemporains à voter : « Choisis qui tu veux dans ton parlement », leur disent-ils, montrant une jolie demoiselle, mi- inquiète, mi- ennuyée, qui semble hésiter entre deux bellâtres dont la virilité est couverte d’un drapeau européen (voir ici). J’ignore qui elle choisira, et je comprends l’inquiétude exprimée par son regard. Pendant ce temps, EELV distribue des capotes sur l’emballage desquelles on peut lire : « Donnons vie à l’Europe ! »
Autant les propos de M. Daul relèvent simplement de la grosse blague individuelle, là la stupidité devient une activité organisée, concertée, industrielle.
Personne, à moins d’être complètement crétinisé, ne saurait être dupe de tels « messages », qui suscitent déjà blagues et remarques ici et là, comme « choisis par qui tu seras baisée » ; et, quant à donner vie avec une capote, la manière de le faire demeure un mystère…
N’allons point, cependant, déplorer ce qui serait une dérive strictement contemporaine : déjà, il y a trente ans, les jeunes démocrates sociaux[iv] affichaient un jeune et beau couple au bord de l’extase, avec le slogan « Fais-moi l’Europe ! » (voir ici).
Le slogan, d’ailleurs, a été repris en 2009, cette fois par les jeunes socialistes, dans une vidéo dont un public adulte pourra apprécier la finesse ici (désolé si vous avez cliqué sur le lien ; vous aurez apprécié la présence de capotes dans ce petit machin).
En résumé, l’Europe (ou plutôt : l’Union Européenne) expliquée à la jeunesse, c’est du fun, c’est-à-dire de la baise[v]. Surtout, aucun contenu. On ne sait jamais, nos amis les jeunes pourraient se mettre à réfléchir.
L’enthousiasme d’une vieille pub
Le problème, vous l’aurez compris, réside dans l’application de méthodes de marketing – et de leur corollaire, à savoir la publicité. La politique – ou plutôt le discours qui en habille la misère – est conçue comme un produit visant différents publics qu’il va falloir séduire plutôt que convaincre, avec déclinaison d’une gamme pour chaque parti, afin de ratisser large, quitte à paraître incohérent.
Comment en effet devancer la concurrence lorsque la standardisation est telle qu’on finit par confondre les marques… pardon, les partis ? Par la magie de la publicité, voyons ! La publicité pourrait être définie comme une manière de faire acheter au chaland un produit pour d’autres raisons que celles pour lesquelles il pourrait en avoir besoin.
Les partis politiques osant de moins en moins promettre l’édification – enfin ! – du pays de cocagne[vi], les voilà obligés de tout miser sur le « message » publicitaire. En oubliant un détail : je n’ai jamais rencontré quiconque ayant acheté, par exemple, une voiture parce que, « dans la pub à la télé », une beauté du moment la conduisait.
Chagrin d’Europe dure toute la vie
J’avais émis le mois dernier (ici) une hypothèse quant à un aspect somme toute anecdotique du récent remaniement ministériel opéré par M. Hollande. En voici une autre, pour conclure le présent article : comment, avec un ministre des affaires européennes portant le beau nom de Désir, ne pas avoir envie, qu’on soit jeune ou vieux, de faire l’Europe ?
Quel sens de la com’, quand même…


[i] Il faudrait dire à ce vieux monsieur que, de toute façon, du cul, les obsédés de tout âge peuvent de nos jours en trouver en abondance sur internet.
[ii] Deux pays hors zone Euro !
[iii] Dans ce dernier cas, il faudra aussi faire passer le Danemark à l’Euro, soit faire d’une pierre deux coups !
[iv] Des centristes ; mais oui, il y a – ou il y eut – de jeunes centristes !
[v] Pardon pour ce mot grossier, mais je crois finalement que le mot sexe ne convient pas. Le sexe, est une chose sérieuse : c’est ainsi que viennent les enfants. Ce n’est pas une cigogne qui les apporte, nonobstant le fait que M. Daul est Alsacien.
[vi] Ce pays merveilleux où l’on trouve gratuitement deux variétés de saucisses : les blanches, qui poussent dans la terre, et les rouges, qui poussent aux arbres.

 

samedi 3 mai 2014

Les dangers du rire professionnel

L’écume de l’actualité permet parfois des réflexions intéressantes. Je ne veux pas parler des sifflets essuyés à Rome par M. Valls il y a quelques jours : à ce sujet, je me contenterai de vous renvoyer au point de vue judicieux exprimé ici, dans le blog de Fikmonskov, et de remarquer que s’il est permis de s’engueuler en famille, il vaut mieux que cela se passe chez soi, les fenêtres fermées, plutôt que, disons, dans une église pendant la messe.
Non, je pensais plutôt aux caricatures politiques exécutées par Jean Sarkozy, lesquelles nous ont été révélées il y a quelques semaines.
Un jeune amateur
Faut-il encore présenter le jeune homme prometteur qu’est M. Jean Sarkozy ? Visiblement, il cherche sa voie : études de droit, théâtre, gestion de l’établissement public de la Défense, politique, il s’essaie à tout. Et maintenant au dessin politique. Au vu des résultats (ici), il a encore moins de talent qu’un Plantu dans ses pires œuvres, et on ne saurait trop lui conseiller de chercher encore, en lui souhaitant de la trouver un jour, sa place. Quant à ses dessins, il pourra toujours les montrer, dans de nombreuses années, à ses petits-enfants, s’ils ont été sages, après le dessert. Cela lui fera des souvenirs.
Humour et sport professionnels
A bien y penser, il existe un parallèle entre l’humour (ou plutôt la satire) et le sport. De même qu’il est plaisant de faire un peu d’exercice, voire de participer à un sport collectif, il n’est pas désagréable d’y aller de temps en temps de son petit commentaire, amusé ou méchant, sur tel ou tel aspect de la vie ou des bêtises du moment. Et aussi d’encourager un ami sportif ou d’entendre un bon mot ici ou là. Cela n’empêche en rien le reste.
Le sportif professionnel, lui, doit passer son temps à s’entraîner, puis à se produire dans des rencontres de haut niveau. Il n’a plus de loisir, plus le temps de s’intéresser à quoi que ce soit. Pensons maintenant à un journaliste ou à un dessinateur satirique : chaque mois, chaque semaine, voire chaque jour, il doit trouver matière à rire. Il doit être drôle : on le paie pour cela.
Du reste, de même que le sportif professionnel peut facilement glisser sur la pente de l’entraînement excessif, voire du dopage, par la surenchère des performances (il faut bien assurer le spectacle), le satiriste professionnel ne risque-t-il pas de finir par se demander : de quoi vais-je pouvoir me moquer aujourd’hui ? Triste dérive, qui transforme en robot hargneux, dans un cas un être vigoureux et aimant le jeu et l’exercice physique, dans l’autre un être doué de style et d’esprit.
C’est ainsi que le satiriste tombera vite dans l’un ou l’autre travers, parfois les deux : l’aigreur ou l’affadissement.
La traversée des âges : l’exemple de Simplicissimus
Ces deux maux, que l’on peut résumer à l’épanchement de bile ou au dévoilement de petites femmes, sont d’ailleurs probablement la cause de la disparition de bien des publications satiriques : le public finit par s’en lasser. La décadence dure parfois un certain temps, qui peut être plus long sous un régime totalitaire : nos hardis satiristes se mettront pour bon nombre au pas et hurleront avec les loups. Souvent pour des raisons assez terre-à-terre : c’est qu’il faut manger, ma bonne dame !
Un exemple fort intéressant de ce genre de décadence s’est rencontré en Allemagne : de 1896 à 1944, Simplicissimus, hebdomadaire satirique munichois (dont la collection complète peut être consultée ici), suivit les tribulations de l’Allemagne. Drôle et acéré à ses débuts (au point de valoir à un de ses fondateurs, Thomas Theodor Heine, six mois de prison pour lèse-majesté), ce périodique fit platement dans le style patriotard pendant la Grande Guerre, avant de retrouver un ton plus mordant dans les années 1920 et de sombrer à partir de 1933 dans un mélange de grosses blagues (qui y avaient, à vrai dire, toujours eu leur place) et de propagande gouvernementale.
Ce qui ne varie pas dans le temps est la qualité artistique de bien des dessins, souvent influencé par les tendances de l’art moderne des années 1890-1910. Citons pour le plaisir quelques noms, outre celui de Th. Th. Heine, comme Bruno Paul, Olaf Gulbransson, Eduard Thöny, Wilhelm Schulz ou, parmi de plus jeunes, Karl Arnold. Occasionnellement, Simplicissimus accueillit aussi des contributions d’artistes plus reconnus, comme Alfred Kubin ou George Grosz.
Passé les quelques blagues médiocres sur les curés, les couples adultères, les officiers prussiens, les paysans bavarois ou les dames plus ou moins vêtues (genres qui subsisteront jusqu’au bout), cela vise joliment et férocement juste. A droite, à gauche, en Allemagne et ailleurs.
Or le tournant de 1933 est édifiant : hormis Heine (qui était d’origine juive et prit à temps le chemin de l’exil) et quelques autres, les piliers comme Arnold, Thöny, Schulz ou Gulbransson, qui avaient copieusement mangé du nazi pendant une dizaine d’années, retournèrent leurs vestes sans grande difficulté. Et souvent en conservant leur talent artistique, bien que celui-ci, avec l’âge, pût donner des signes de faiblesse ou de monotonie.
Pourquoi chercher cet exemple à l’étranger ? C’est qu’en France on ne vit pas à la même époque – parfois aussi agitée chez nous – de publication équivalente durer aussi longtemps avec la même qualité picturale (qu’on veuille bien songer que l’Assiette au beurre cessa de paraître en 1912 ; et qu’en matière de dessin le Canard enchaîné n’est jamais allé à la cheville de Simplicissimus ou de l’Assiette au beurre).
On pensera plus en France à quelques parcours individuels, comme celui de Ralph Soupault : dessinateur au trait expressif, simple et élégant, il mit son incomparable talent dans des dessins visant juste (comme ici en 1934) ou franchement odieux (comme pendant l’Occupation). Venu de la presse nationaliste, c’est par conviction qu’il tomba dans le collaborationnisme le plus infect et le plus stupide, sans rien perdre de la force de son trait[i].
Où l’on voit que les convictions et l’estomac peuvent mener aux mêmes errements.
Oui, mais l’amateur, l’homme d’esprit, me demanderez-vous ? Que ferait-il en de telles circonstances ? Eh bien, il se tairait sans doute, ou choisirait avec prudence son auditoire pour lâcher – quand cela viendrait – un bon mot. Ce qui ne le dispenserait pas, d’ailleurs, dans sa vie quotidienne – et notamment dans son métier – d’interroger de temps en temps sa conscience.


[i] Un parcours à comparer à celui de son confrère Roger Chancel, venu des mêmes milieux et passé, lui, à la Résistance.

dimanche 27 avril 2014

Un mot : tabou

Bien souvent, en lisant la presse ou en écoutant la radio, je tombe sur des expressions comme :
Je sais, je vais briser un tabou, mais…
Ou :
Vous savez, je n’ai pas de tabou, moi…
Ou encore :
Parlons sans tabou, voulez-vous bien…
C’est curieux, mais dès que j’entends le mot tabou, il me vient un soupçon : la personne qui parle ainsi va ou bien enfoncer une porte ouverte ou bien faire allégeance à l’esprit du temps, en professant, ce qui est de bon ton, une horreur pour tout ce qui pourrait ressembler à un dogme ou au respect d’un caractère sacré – un genre très bien porté de subversion, en somme.
Définition
Cherchez dans un dictionnaire : un bon gros Petit Robert bien élimé, ou sur le site du Trésor de la langue française (ici, et laissez-vous guider), par exemple. Le nom tabou vous renverra en gros à un sacré à la fois primitif, exotique et païen, transposé à des usages d’ici et maintenant.

Gradation et nivellement
Celui qui proclame n’avoir pas de tabou nous dit deux choses : premièrement, que ce qu’il désigne comme un tabou relève d’une croyance dépassée, arriérée, indigne d’être prise au sérieux par l’homme moderne ; secondement, que ceux qui tiendraient à l’usage ainsi désigné sont en somme un genre de primitif qui ne méritent qu’un regard vaguement attendri, dans la vitrine d’un musée ethnographique.
Tout peut y passer, du tabou des 35 heures au tabou de la fin de vie, en passant par le tabou du travail du dimanche ou les tabous de l’identité sexuelle. Curieusement, on peut observer simultanément une gradation et un nivellement dans ces « tabous » : peu à peu, on range au musée des notions plus ou moins anodines (entre nous, travailler 35 ou 37 heures par semaine, eh bien, peu me chaut), puis des notions plus sensibles sans être moralement insupportables (le travail du dimanche), avant de toucher à des équilibres symboliques (comme l’identité sexuelle) et, enfin, à la vie même (comme des questions sur la fin de vie), sans trop savoir, dans ces conditions, où il est prescrit de s’arrêter ; toutes ces notions seront rangées dans la même catégorie, afin de s’éviter toute question morale : tabous, vieilleries, quoi. Des superstitions auxquelles ne peuvent s’agripper que quelques fossiles, sans trop savoir pourquoi ils y tiennent tant. Autant balayer tout cela, les tabous aussi bien que les fossiles qui s’y agrippent, pareils à de vieux bigorneaux, ce dont conviendront tous les esprits rationnels et éclairés.
Objection
C’est drôle, mais pour ma part, je ne crois pas avoir beaucoup de tabous. Certaines choses me sont sacrées, mais j’ai l’impression de savoir pourquoi, dans la plupart des cas. Disons que mes raisons, fondamentalement, sont religieuses, avec leurs logiques conséquences morales. Je ne pense pas que qui viole ce que je tiens pour sacré mérite d’être tué, ni qu’il sera nécessairement foudroyé dans les quinze jours. Mais cette personne m’offensera (ce qui n’est pas insurmontable) et surtout, de mon point de vue, risquera fort d’offenser Dieu (Qui sera triste). En gros, il me semble plutôt qu’un ennemi mérite la pitié et une certaine sollicitude plutôt que la fureur.
Réciproquement, du reste, j’évite en général, disons, d’allumer un cigare si je suis dans le sanctuaire des autres.
Et, du point de vue moral, j’inviterais volontiers les briseurs de tabous à y regarder à deux fois avant de traiter de sauvages ceux qui ne sont pas de leur avis et de balayer leurs objections avec mépris. Connaissent-ils toutes les conséquences de leurs actes ou de leurs projets ?
Pour prendre une image, j’ai envie de leur dire de ne pas retourner toutes les pierres qu’ils peuvent trouver sur leur chemin : ce n’est pas que cela porte malheur, mais qui sait quelle vermine peut se cacher en-dessous ?
Alors, de grâce, employons un peu moins le mot tabou. Lequel, d'ailleurs, est devenu un lieu commun dont la banalité est propice à l’ennui.

mercredi 23 avril 2014

De quelques confusions et d’une manière d’y voir clair

Nous manquons souvent de discernement. La vitesse à laquelle nous voulons bien nous laisser gaver d’informations et notre paresse, avouons-le, n’y sont pas pour rien. Un peu de rigueur ne nécessite pourtant pas toujours un si grand effort. Voici quatre exemples pour essayer.
Maman ! Les intégristes débarquent !
Scandale dans un lycée privé sous contrat du XVIe arrondissement de Paris : on y diffuserait de la propagande intégriste ! L’Education Nationale va enquêter. On soupçonne de sombres menées de l’Opus Dei[i].
A y regarder d’un peu plus près (oh, pas beaucoup !), voici ce qu’on peut apprendre : dans cette école catholique, lors de cours de catéchèse, des intervenants extérieurs, notamment d’Alliance Vita ont été invités à faire à des élèves un exposé sur l’avortement. On devinera que les propos tenus n’auront guère été favorables à cette pratique, y compris en des termes francs, ce qui semble avoir scandalisé quelques personnes.
Quelques remarques (sans me mêler du fonctionnement de cette école, dont j’ignore tout), devraient permettre d’y voir un peu plus clair :
Premièrement, ces propos, autant que j’en sache, ne vont pas à l’encontre de ce que dit l’Eglise catholique à ce sujet : rien donc d’intégriste là-dedans – même si le message de l’Eglise ne se réduit pas à des questions morales comme celle dont il est question (d’ailleurs, Alliance Vita[ii], ce n’est pas l’Eglise catholique).
Deuxièmement, ces propos ont été tenus lors de cours de catéchèse, soit en dehors des heures d’enseignement scolaire : l’Education Nationale n’a rien à voir là-dedans.
Troisièmement, si de tels propos choquent des parents d’élèves, pourquoi avoir inscrit leurs enfants dans une école catholique (voir ma première remarque) ?
Cette affaire ressemblerait bien plutôt à un contre-feu : on sait quelles accusations, fondées ou non, justes ou exagérées, ont été récemment portées contre le gouvernement, soupçonné de vouloir instaurer dans les écoles des cours reprenant des éléments de « théorie du genre » et s’apparentant partant à de la propagande, et ce pendant les heures de classe. En gros, la reprise de cette affaire par l’Education Nationale en décidant de mener une enquête pourrait fort bien lui permettre d’accuser autrui de ce dont elle est elle-même soupçonnée, à savoir de vouloir endoctriner les élèves. Et autrui, ici, n’est pas n’importe qui, mais un établissement censé représenter des « tendances » opposées à celles du gouvernement. Il y a quand même là-dedans un léger parfum de totalitarisme[iii], dans la mesure où les autorités publiques se mêlent de ce qui n’est pas de leur ressort pour des raisons d’opinion.
Du reste, l’accusation d’intégrisme sert toujours à gauche dès que des Chrétiens se comportent autrement que comme des objets de musée. Fort bien, me direz-vous, mais à droite ? Eh bien, nous y reviendrons.
A couteaux pliés
A propos d’appellations approximatives, voire mensongères, fureur dans le Rouergue : les habitants de Laguiole ne supportent plus qu’un affairiste se soit approprié le nom de leur bourgade pour l’accoler à des articles de pacotille fabriqués à vil prix en Asie. C’est tout juste s’ils peuvent encore appeler « Laguiole » leurs fameux couteaux[iv] et leurs excellents fromages.
On pourra cependant faire ce reproche aux habitants de Laguiole : comment ont-ils pu, il y a vingt ans, laisser quelqu’un s’approprier sans vergogne le nom de leur village ? Mais, après tout, j’ignore si on leur a alors demandé leur avis ou s’ils avaient réellement les moyens de s’y opposer.
A la réflexion, il serait tentant de déposer un nom souvent utilisé, histoire de toucher des droits. Grenelle, par exemple. Depuis les accords de Grenelle de 1968 (ainsi nommés parce qu’ils furent signés dans les locaux d’un ministère sis rue de Grenelle), tout a son Grenelle : M. Sarkozy nous a naguère servi le Grenelle de l’environnement (plein de bonnes intentions, et puis… pschutt !), et cette année, la Manif pour tous a organisé le Grenelle de la famille.
Mais ce n’est qu’une tentation. Il devrait être possible d’y mettre bon ordre. Grâce à un Grenelle du Grenelle ?
Nuances chez les évêques de France
Cette semaine, articles de Patrice de Plunkett (ici) et de Koztoujours (), excellents comme il se doit, sur de prétendues divisions ou querelles au sein de la Conférence des Evêques de France, à propos de sujets touchant à la famille et sur le point de vue à avoir quant à certaines manifestations ou oppositions aux projets du gouvernement en la matière. Encore une fois, un peu de rigueur (avec des informations) permet d’y voir plus clair (et les susnommés articles nous y aident).
Premièrement, des nuances quant à l’attitude ne sont pas nécessairement des divergences de fond (en revanche, elles seraient plutôt un signe de vie et de richesse).
Deuxièmement, l’opposition à ces projets ne fait pas de l’Eglise un parti politique. Nos évêques, ayant dit clairement (dès août 2012) ce qu’ils pensaient du mariage dit pour tous, n’avaient aucune raison de participer en tant que tels et en bloc à des manifestations, ni d’appeler les catholiques à s’y jeter, pas plus que de le leur interdire.
Troisièmement, ceux qui leur reprochent cette saine prudence sont dans la confusion, quand ils ne cherchent pas, de manière intéressée, à créer et à nourrir cette confusion.
Si la Manif pour tous n’est pas allé tirer la manche à nos évêques (et a été en l’occurrence fort bien inspirée de ne pas le faire), il s’est trouvé un certain nombre de ligueurs en chambre pour reprocher cette indépendance et à LMPT et aux évêques (quant à ces derniers, ces chers vengeurs nous expliqueront que c’est tous des gauchiss’), sans compter ceux qui rêvaient de voir ces manifestations tourner à la révolution… Il en est parmi eux qui bloguent ; ils ne sont pas parfois sans rappeler Jean-Pierre Léaud et Anne Wiazemski derrière leur barricade faite d’exemplaires du Petit livre rouge, au milieu d’un salon bourgeois, dans La Chinoise, de Jean-Luc Godard. Ils en seraient surpris, s’ils le savaient.
En moins extrémiste, il y a aussi l’UMP. Avec le Figaro comme bulletin de propagande (ici, par exemple), pour célébrer une jeunesse catho et rebelle qui n’écouterait plus ses évêques, trop-gentils-avec-les-vilains-socialistes (hou, hou !). De l’art (assez grossier) de projeter les Chrétiens sur le pauvre axe gauche-droite et ses mornes oscillations…
M. Cameron saisi par la grâce
Je parlais plus haut de la gauche, qui n’aime les Chrétiens que dans les musées. A droite, il y a quand même des nuances : le christianisme, ça orne les dimanches et ça incite les braves gens à se tenir convenablement. On se souvient dans ce registre du discours de Latran de M. Sarkozy. Eh bien, au Royaume-Uni, c’est à peu près la même chose : M. Cameron s’est récemment réjoui de vivre dans un pays chrétien (et d’en être le premier ministre, certainement). Sans doute parce que sans cela il se trouverait des Britanniques qui s’ennuieraient le dimanche matin. Et que M. Cameron est soucieux du bien-être de ses concitoyens : il ne veut pas qu’ils s’ennuient le dimanche matin. Sinon, je ne vois pas trop pourquoi (mais je vous invite, décidément, à aller voir ici ce qu’en dit – fort bien – Patrice de Plunkett).




[i] Nom magique pour certains journalistes, qui voient se dessiner les contours d’un genre de KGB à la sauce ultramontaine.
[ii] J’ai eu la chance d’assister à quelques réunions de cette organisation. Les personnes que j’ai rencontrées ne ressemblaient en rien à des intégristes ; quant à leur propos sur l’avortement, ils ne visaient pas à faire d’une femme qui a avorté un monstre voué aux feux de l’enfer, mais plutôt une victime, souvent de la lâcheté d’autres personnes. Et il ne s’agit pas non plus d’une bande de fous furieux qui vont rosser des médecins pratiquant des avortements, comme cela se fait paraît-il en Amérique (et qui serait plutôt le fait de sectes protestantoïdes).
[iii] J’insiste : ce parfum est léger ; il relève plus à mon humble avis d’une tournure d’esprit que d’une action systématique.
[iv] Nous ne nous étendrons pas ici sur la généalogie de ce type de couteau (capuchadou rouergat, jambette stéphanoise, navaja espagnole…), mais remarquons qu’il est aussi fabriqué à Thiers depuis fort longtemps (dans des modèles moins élégants ?). Je soupçonne d’ailleurs celui que je possède d’être vulgairement thiernois.

dimanche 20 avril 2014

Royal, Désir : encore un peu de théorie du complot

Le remaniement ministériel que nous avons connu récemment en France semble avoir fait le bruit prévu pour couvrir celui de l’effondrement du Parti Socialiste aux élections municipales. Que voulez-vous : les Français ont la mémoire courte, comme disait… qui, déjà ?
C’est possible. Mais on peut aussi incriminer – et c’est presque devenu un truisme que de le faire – le flux ininterrompu d’informations d’une importance inégale (et indifférente) dont l’Européen moderne est gavé.
Certains ont probablement la mémoire moins courte. Ce qui est sans nul doute le cas du président Hollande, que l’on présente trop souvent comme un faiseur de blagounettes[i] tout juste bon à présider une soirée loto dans un chef-lieu de canton corrézien[ii]. Prenons un exemple.
La nomination il y a quelques jours de M. Harlem Désir au poste de secrétaire d’Etat aux affaires européennes n’a pas peu contribué au vacarme ambiant. Pensez donc : voilà un homme que l’on nomme secrétaire d’Etat parce qu’il faut bien en faire quelque chose, le monsieur semblant désormais inapte à diriger un parti politique. Scandale ! Comme tout un chacun, je n’y ai d’abord vu que l’illustration grossière de ce qu’est devenu le petit monde des politiciens : un bureau de placement en vase clos (« tu as tout foiré au parti, tu as passé deux ans à te ridiculiser et à nous ridiculiser, mon ami ? Faut bien te virer. Mais ne crains rien, on va te recaser au gouvernement. »). Et certains de rappeler ce bon vieux jeu de mots remontant au temps où M. Désir dirigeait SOS racisme, association apolitique comme on le sait[iii] : « Touche pas à mon poste ! ».
Bon, pourquoi pas. Mais, après plusieurs jours de réflexion, j’ai fini par y voir un bon exemple de l’habileté manœuvrière de M. Hollande, de sa ruse aux multiples tiroirs (où l’on comprendra qu’il est tout sauf un capitaine de pédalo). Je m’explique.
Vous n’aurez pas oublié, je l’espère, la liaison avec une actrice que l’on prêta cet hiver[iv] à notre cher président. Nous ne discuterons pas ici du bien-fondé ou non de ce qui nous a été raconté. Notons cependant que cette affaire a permis à M. Hollande de donner son congé à Mme Trierweiler avec tout le tact dont on le sait capable. Oui, mais à quelle fin ? Vous êtes perplexe ? C’est pourtant simple : M. Hollande, sentant enfin venir le désastre électoral qu’il préparait depuis bientôt deux ans, allait pouvoir remanier le gouvernement et le PS[v]. Mais enfin, pour quoi faire ? Eh bien, pour ramener Mme Royal sur le devant de la scène, chose impossible tant que Mme Trierweiler traînait dans les couloirs de l’Elysée, et faire rebondir la carrière de M. Désir. Vous ne comprenez toujours pas ? Allons, encore un petit effort, nous y sommes presque : avec un nouvel élan dans la carrière de M. Désir, au sein du même gouvernement que Mme Royal, on va à nouveau pouvoir parler de Désir d’avenir[vi] !
J’entends d’ici monter des cris d’indignation : quoi, tout ce laborieux raisonnement pour faire une nouvelle blagounette[vii] ? Tout ça pour ça !
Ceux qui poussent de tels cris n’entendent visiblement pas grand-chose aux nécessaires subtilités de la haute politique. Moi non plus, d’ailleurs.
Plus sérieusement, et sans m’attarder sur le premier anniversaire de cette misérable chronique (écume, écume…), qu’il me soit permis de vous souhaiter de très joyeuses et saintes fêtes de Pâques !




[i] Mon Dieu, que ce mot est laid ! Je trouve qu’il sue la vulgarité.
[ii] Une telle supposition me semble fort méprisante à l’égard des Limousins.
[iii] Ce ne sont, par exemple, ni M. Désir ni M. Malek Boutih qui prétendraient le contraire. Une aussi irréprochable imperméabilité vis-à-vis du PS me fait penser à l’UNEF-ID du temps de la loi Devaquet et à l’UNEF du temps du CPE ; mais je m’égare…
[iv] Si l’on peut appeler cela un hiver (remarque d’un homme qui aime la neige).
[v] Eh oui ! Désormais, le gouvernement et le parti politique majoritaire à l’assemblée sont difficiles à distinguer. Enfin, je dis « désormais »…
[vi] Vous ne vous rappelez pas ? Le mouvement d’autopromotion de Mme Royal au sein du PS il y a un lustre ou deux. On ne sait trop ce que c’est devenu (et on s’en f…, du reste).
[vii] Décidément, ce mot n’est pas moins laid qu’au début de mes réflexions de ce jour.