samedi 13 juillet 2013

Quelques réflexions à la volée

Il n’échappera à aucun Français que nous serons demain le 14 juillet, puisqu’aujourd’hui nous sommes le 13. Il paraît que c’est le jour où « nous avons pris la Bastille », nous libérant enfin du joug de la royauté qui, comme chacun s’en souvient douloureusement, nous écrasait d’impôts, nous interdisait l’accès aux plus hautes charges et ne nous permettait pas de penser comme nous le voulions.
Sur la royauté
Le sujet est en ce moment d’une certaine actualité, du fait de l’abdication d’Albert II, roi des Belges. Toutes sortes de réflexions plus ou moins oiseuses ont été faites à cette occasion.
J’ai lu ou entendu, ici ou là, qu’il n’y avait qu’à profiter de cette abdication pour établir une république en Belgique, ainsi que dans d’autres royaumes européens. Cela mettrait enfin un terme, paraît-il, à des institutions d’un autre âge et fort coûteuses. Il est de notoriété publique, en effet, qu’un couronnement tous les quinze à cinquante ans environ coûte infiniment plus cher et fait perdre à un pays infiniment plus de temps qu’une campagne électorale tous les quatre, cinq ou sept ans.
Abandonnons un instant notre ton ironique pour relever trois immenses avantages de la royauté sur la république.
Premièrement, un roi n’est pas en campagne. Il n’agit pas en pensant à la prochaine élection, ne se dépense pas à commander ni à consulter des sondages. Il est là aussi longtemps que ce que lui permettent ses forces, les faveurs de Dieu (si l’on veut bien croire en Lui) et celles du monde – qu’il n’est pas forcé d’épouser mais qui existe.
Deuxièmement, un roi ne devient pas roi parce qu’il a tout mis en œuvre pour le devenir, mais parce que cette charge lui échoit un jour. Certains me répliqueront que c’est injuste et me citeront un bout de monologue de Figaro sur « la peine de naître » pour me contredire. Peut-être, mais le fait de recevoir une charge en héritage peut permettre à un roi de comprendre qu’il n’est pas un être aux mérites supérieurs. S’il veut bien se donner la peine d’y penser.
Troisièmement, n’ayant pas été candidat, le roi n’est pas l’obligé d’un parti politique ni celui des quelques mécènes qui auront financé sa campagne.
Bien entendu, tout cela s’applique uniquement à une monarchie établie, où le roi disposerait de quelque pouvoir…
Pour revenir au cas particulier du roi des Belges, Albert II ayant une ou deux fois dû tenir à bout de bras son pays non sans avoir à morigéner quelques politiciens, il y a de petits malins, forts d’un don de prophétie que je n’ai pas, pour nous annoncer que son abdication est un signe de la fin prochaine de la Belgique et qu’à ce compte il n’y a qu’à rattacher la Wallonie à la France. Pourquoi pas, mais dans ce cas je propose d’inclure le futur roi des Belges dans l’affaire. Et d’en faire le roi de France. Je ne sais pas ce qu'il vaut, mais il ne saurait être pire qu'un président de la République, vu ce que nous avons eu en magasin ou en vitrine ces trente ou quarante dernières années.
Sur la république
Qu’est-ce qu’un président de la République ? Chez nous, c’est en général un politicien plus très jeune qui aura, de manière plus ou moins discrète, patiente et élégante, commencé par écarter les membres de son parti qui lui faisaient de l’ombre.
Ensuite, aidé de publicitaires grassement payés, il aura couvert le pays d’affiches à son effigie portant un message déterminant, comme « la France unie », « la France pour tous », « ensemble, tout est possible » ou encore « le changement, c’est maintenant ». Ceux qui espéraient un poste quelconque se seront répandus en éloges à son égard – même ses concurrents de la veille qui n’avaient pas de mots assez durs pour le qualifier – et il aura prononcé de beaux discours pleins de promesses et de rêves éveillés devant ses partisans. Ces derniers auront à l’occasion arboré des ticheurtes, agité des drapeaux ou lâché des ballons aux couleurs vives.
Dans les jours précédant l’élection, nous aurons pu lire un tract, imprimé par millions et nommé sans rire profession de foi. Nous aurons pu y lire, par exemple, son intention de réenchanter le rêve français. Passons sur le fait que j’ignore ce qu’est le rêve français et que je ne crois pas aux enchantements…
Puis l’heureux élu croira pouvoir faire tout ce qu’il voudra ou ce que ses partisans auront attendu de lui, puisqu’il l’avait promis. Il a déjà oublié (a-t-il jamais voulu le savoir ?) qu’en fait la petite majorité qui lui a permis d’en arriver là l’a fait par lassitude ou par manque de confiance envers son adversaire. A sa décharge, ceux qui auront voté pour lui et s’offusquent de le voir appliquer son programme auraient dû y réfléchir…
Enfin, le temps étant bref, il songera vite aux moyens de se faire réélire.
Dans La mauvaise réputation, Georges Brassens chantait :
Le jour du quatorze juillet,
Je reste dans mon lit douillet.
Moi aussi, vous l’aurez deviné. Sauf quand notre « fête nationale » tombe un dimanche. Je vais alors à la messe, tout simplement.
Ce qui ne me dispense pas d’avoir une pensée fraternelle pour les militaires qui, en plus d'engager souvent leur vie ou leur conscience sur la décision d’un politicien, doivent tous les ans défiler devant lui.
Sur le Pape
Le Pape s’est rendu cette semaine sur l’île de Lampedusa, où il a célébré une messe en présence d’immigrés africains qui ont échoué sur ce rivage. Dans son homélie, il a rappelé que notre indifférence à leur égard ainsi qu’à l’égard de ceux qui sont morts en route est mauvaise.
Scandale, évidemment, pour des bourgeois propres sur eux ou pour des politiciens de droite. Ils accuseront l’Eglise de naïveté, de complaisance, voire de complicité envers ces envahisseurs inassimilables. Ils n’ont rien compris, ce qui n’est pas une surprise.
Le Pape ne nous parle pas, il me semble, de l’immigration, qu’il est ici nécessaire de ranger au magasin des idées générales. Il nous parle de personnes, et de personnes qui souffrent de misère. Et nous rappelle qu’un Chrétien se doit d’être aussi leur serviteur. Quoi qu’il pense, par ailleurs, des flux migratoires (personnellement, je n’en pense pas moins, mais ce que j’en pense n’est pas le sujet de la présente causerie).
Ce qui m’inspire une réflexion à propos de ceux que scandalise le Pape en particulier ou l’Eglise en général. A gauche, on lui reproche son « conservatisme » en matière de mœurs et, à droite, son « angélisme » pour les pauvres, les ouvriers ou les étrangers. Visiblement, l’Eglise agace les politiciens parce qu’ils n’arriveront jamais à la récupérer pour leurs petits calculs, et les journalistes parce qu’ils n’arriveront jamais à la faire entrer dans une des petites boîtes dans lesquelles ils rangent un peu tout le monde. Pour ma part, je vois dans l’agacement que provoque ainsi l’Eglise un bon signe pour elle : un signe de vie.
Bonnes vacances !
Si vous en prenez cet été, je vous les souhaite excellentes ! En ce qui me concerne, les vacances, c’est maintenant. Pas de nouveau billet de votre Chatty Corner préféré avant trois semaines, par conséquent.

mercredi 10 juillet 2013

Devoirs de vacances (2)

Dans mon billet précédent, j’étalais sans aucune pudeur le programme de mes lectures et relectures pour des vacances qui approchent encore – c’est là le meilleur moment des vacances : quand elles sont imminentes. Peut-être avez-vous déjà prévu ce que vous allez lire ? S’il reste un peu de place dans vos bagages, songez aux quelques petits trésors que voici.
Felicidad et Paris-Berry de Frédéric Berthet
Connaissez-vous Frédéric Berthet ? Encore moins que moi ? C’est un écrivain dont la vie fut trop courte (1954-2003) et dont « la petite vermillon » a récemment réédité deux ouvrages : Felicidad et Paris-Berry.
Le second consiste en un recueil d’impressions, de rêveries et de réflexions qui seraient celles d’un écrivain (Berthet lui-même ?) installé quelque temps dans la campagne berrichonne pour essayer, au calme, d’écrire un roman. Ces notations sont brèves et confinent souvent au loufoque, tout en touchant parfois à une certaine vérité. On n’est pas loin, par moment, des textes de L’autofictif, d’Eric Chevillard. Comment résister à : « C’est ici qu’un jour de juin Pouchkine et moi eûmes toutes les peines du monde à retenir Brasillach d’y aller acheter une bouteille de champagne. » ?
(Je sors volontairement cette citation de tout contexte, car le contexte possède lui-même sa dose de fantaisie, que je ne voudrais pas dévoiler.)
Felicidad est un recueil de nouvelles plus longues et charpentées (dont celle qui lui donne son titre), mais toujours aussi farfelues, quoiqu’un peu teintées de mélancolie, comme Un père ou, justement, Felicidad. Cette dernière nouvelle a le charme triste et ironique du meilleur Déon. La plus personnelle (ni du néo-Déon ni du paléo-Chevillard) serait peut-être Beaucoup d’autres endroits, qui a ma préférence. A vous de vous faire la vôtre.
L’esprit des lettres (II), de Jacques Laurent
Sabretache et hongroise ! Encore un hussard !? En voici donc un autre que Nimier, un vrai, estampillé d’origine. Bien que l’intéressé ait précisé dans son Histoire égoïste qu’il avait été fantassin.
Les éditions de Fallois nous avaient livré en 1999 un premier volume de cet Esprit des lettres, où l’on pouvait lire quelques textes de Jacques Laurent parus dans la Table ronde puis dans la Parisienne, avant 1954. Le célèbre Paul et Jean-Paul (parallèle amusant et argumenté entre Jean-Paul Sartre et… Paul Bourget) s’y trouve.
Cette fois, voici des articles parus dans Arts entre 1954 et 1958 – principalement des éditoriaux – ainsi qu’une lettre ouverte de 1965 (« Cher François Mauriac… ») au sujet de son récent pamphlet Mauriac sous de Gaulle. Ce dernier article résume assez bien les sentiments de Laurent pour Mauriac : admiration pour l’écrivain, détestation des prises de position politiques de l’éditorialiste, souvent incohérentes ou inconséquentes au fil du temps, à l’occasion desquelles il arrive même que Mauriac oublie, selon Laurent, tout le talent, voire le génie, que l’on peut apprécier dans ses romans.
Les éditoriaux sont ceux d’un directeur qui tente de faire comprendre à ses lecteurs qu’il veut faire d’Arts (chaque semaine !) un périodique sans « ligne », qu’elle soit politique ou esthétique, privilégiant la liberté et le talent. Sans avoir peur de publier des articles ou des critiques qui se contredisent les uns les autres. Maintenant encore, les lecteurs des journaux, mais aussi leurs directeurs ou leurs propriétaires, devraient en prendre de la graine : pas d’entre soi qui tienne, sinon celui du talent, de l’intelligence et de la liberté.
(A ce sujet, notons qu’Arts, sous la direction de Jacques Laurent, accueillit de nombreux articles du jeune François Truffaut, où celui-ci put jouir de la liberté d’assassiner – parfois injustement – la quasi-totalité des réalisateurs de cinéma de l’époque.)
Outre ces éditoriaux, on trouve des reportages bienveillants, admiratifs et amusés (comme Huit jours avec Dasté, paru en 1958, sur la Comédie de Saint-Etienne, troupe dirigée par Jean Dasté), ou plus souvent de brefs pamphlets au ton élégant et narquois, sur la littérature engagée (Sartre et Camus y prennent cher), la sociologie (Douloureuse conscience de la machine à laver, 6 mars 1957) ou divers vagissements de notre monde moderne et post-civilisé, alors en train de naître (mariages princiers à Monaco, bouillie journalistique, culte des stars…). Et aussi une intéressante justification du fait de tenir des propos sur les arts et les lettres alors que les troupes soviétiques perpètrent les massacres que l’on sait, à Budapest en 1956 : « N’ayons pas honte chaque semaine, même la semaine où Budapest, la ville sans peur et sans vitres, brûle, de continuer cette sensibilité, de l’illustrer, de la défendre ne fût-ce qu’en signalant un livre ou un tableau. Car c’est elle qui est l’espoir de ceux qui sont livrés à la Force. »
Voilà une littérature « engagée » qui me plaît.
A la légère, de Michel Déon
Ne descendons pas de nos chevaux (de hussards) et signalons le recueil de nouvelles joliment fait, paru ce printemps sous ce titre aux éditions Finitude. Quelques amuse-gueule sans conséquence, préparés dans les années 50 par le maître. On pourra leur reprocher de manquer de l’amertume habituelle de Déon, sauf peut-être Une nuit à Formentera, la dernière et meilleure nouvelle de ce recueil. Mais le charme et l’ironie y sont quand même.
Un joyeux post-scriptum
Un mot – pour changer de sujet – à propos de Nicolas Bernard-Busse, le jeune prisonnier politique (je maintiens l’appellation) que je ne manque pas d’évoquer dans chacun de mes billets depuis à peu près trois semaines : sa comparution en appel a eu lieu hier et le voici libre, avec une amende pour toute condamnation. Les magistrats auront ainsi dû se livrer à quelques contorsions pour ne pas trop faire apparaître l’évidence, à savoir que ce jeune homme n’avait à peu près rien à se reprocher.
Quoi qu’il en soit, il est permis de se réjouir (ou de rendre grâce) de sa libération. Et de lui souhaiter de passer un été serein, propice au pardon. Mais pas à l’oubli : on sait désormais, hélas, à quoi s’en tenir avec certaines autorités.

samedi 6 juillet 2013

Devoirs de vacances (1)

En ce qui vous concerne, je n’en sais rien, mais pour ma part je serai en vacances dans une semaine. L’occasion, entre deux éventuelles parties de « selon la préfecture » ou de « lexique de saison », de m’imposer quelques devoirs de vacances, pour passer un été bien studieux.
Je ne vous livrerai à mon retour aucun résultat de mes jeux – qui seront pratiqués pour mon seul plaisir – mais j’espère bien pouvoir tirer quelques réflexions et impressions de ces devoirs. Ramassage des copies en août ?
Jean-René Huguenin
Comme annoncé dans mon précédent billet, je tâcherai de vérifier si « penser à quelqu’un c’est déjà prier pour lui » se trouve vraiment dans le journal de Jean-René Huguenin. Je rappelle que cette citation de chic m’est venue à propos du jeune Nicolas Bernard-Busse, dont l’audience en appel aura lieu mardi 9 juillet. Il est donc toujours permis de penser à lui et d’espérer que cette audience aura une issue heureuse. Cette remarque, faite en passant pour ne pas oublier ce jeune homme emprisonné en gros pour ses idées, sera ma seule allusion aujourd’hui aux lourdeurs de ce qu’il est convenu de nommer le climat politique actuel. Pour tout vous dire, l’ambiance de plomb créée par nos chers gouvernants me lasse et m’écœure un peu. Respirons donc, faisons place à la grâce, à l’intelligence, à la littérature.
Outre le journal de Huguenin, je prévois d’emporter dans mes fontes Un jeune mort d’autrefois, sous-titré Tombeau de Jean-René Huguenin, livre de Jérôme Michel paru aux éditions Pierre-Guillaume de Roux. Pourquoi pas ne pas en profiter pour relire dans la foulée La côte sauvage ? Qui sait ? Et si ma citation se trouvait là et non dans le journal de Huguenin ?
Je ne manquerai pas de vous en donner des nouvelles au mois d’août.
Quelques lectures : œuvres de jeunesse
Décidément, il sera beaucoup question de jeunesse aujourd’hui. (J'écris: décidément, ne serait-ce que parce que Huguenin mourut à vingt-six ans, quelques jours avant Roger Nimier, dans des circonstances aussi navrantes, avec sans doute la possibilité d’une grande œuvre devant lui.) Que voulez-vous, c’est certainement l’effet de l’âge moyen chez moi, puisque je viens d’avoir quarante-et-un ans. Dame…
J’essaierai donc L’été slovène, roman de Clément Bénech. L’auteur n’a que vingt-et-un ans (l’heureux garçon !), ce qui n’est d’ailleurs pas un argument… sauf si jamais je découvre des trésors de maîtrise et d’aisance. En tout cas, d’après la critique, c’est drôle et bien écrit. Tâchons donc de savoir ce qu’on entend de nos jours par drôle et bien écrit. Cela pourra nous apprendre où se situe la barre pour les critiques contemporains…
Toujours à propos de maîtrise et de jeunes écrivains, mes lectures comprendront aussi La Bible de néon (ou plutôt, dans le texte, The Neon Bible), que John Kennedy Toole écrivit en 1953, à seize ans. Ce roman de prime jeunesse est-il vraiment à placer « à côté des œuvres de Flannery O’Connor » et de quelques autres, si j’en crois un des critiques cités en quatrième de couverture, ou un de ces morceaux pour inconditionnels, parfois dénués de tout intérêt, parfois simplement attachants, rarement (quoique cela se produise de temps en temps) évocateurs ou annonciateurs du génie révéré.
De tout cela aussi je vous donnerai des nouvelles en août…
Et pourquoi pas quelques relectures ?
Evoquer Toole, voilà qui donne l’envie de relire La conjuration des imbéciles (A Confederacy of Dunces) ; et puisqu’il a été ici brièvement question de Flannery O’Connor, pourquoi ne pas relire quelques-unes de ses nouvelles ? Ou alors La sagesse dans le sang (Wise Blood) ? J’hésite… Peut-être le jeune Toole serait-il écrasé par ces perfections, en comparaison ?
Allez, puisqu’il est question de jeunesse, je sens que je vais relire pour la nième fois L’étrangère, de Nimier. On ne se refait pas.
Et quelques choix de dernière minute parmi mes relectures ne sont pas à exclure. Vous en saurez peut-être plus, au ramassage des copies, à partir d’août…

dimanche 30 juin 2013

Tous pour tous !

Nous pourrions après tout nous faire un peu plus légers. Mais ce pourrait être pour prendre de la hauteur…
Mots de saison
Afin, justement, de prendre de la hauteur, pourquoi ne pas établir un lexique, un dictionnaire ou un abécédaire de la saison ? Nous y trouverions les mots et locutions qui ont fait fureur, avec leurs significations habituelles, mais aussi leurs acceptions du moment. Nous verrions bien s’ils gagneraient ou perdraient de leur sens. Sans parler des mots nouveaux ou des nouvelles expressions.
Ainsi, cette saison, les lexicographes qui auraient assez de courage ou de temps à perdre pour s’atteler à cette tâche disposeraient, entre autres, de : activiste, antifasciste (abrégé parfois en antifa), arbitrage, choc (ne me dites pas que vous avez oublié les chocs annoncés par le Président des bisous !), débordement, fasciste, femen, inversion (de la courbe du chômage, n’allez pas croire que, hein, hein…), militant, pour tous, radicalisation, réactionnaire (récemment enrichi par M. Barroso), skinhead, souètecheurte, veilleur, usw. J’en oublie certainement. Dois-je vous avouer que j’ai un peu la flemme ?
Chacun pourra imaginer ses définitions, avec les renvois adéquats. Un bon dictionnaire sans renvois, cela ne se conçoit pas. Ce sera un jeu pour l’été, encore un, le soir au coin du feu.
Pour tous
Cette locution ne vous aura certainement pas échappé : mariage pour tous, manif pour tous, et même, comme j’ai pu le lire fin mars sur le site de Causeur, mandales pour tous. Tant que ce n’est pas délit d’opinion pour tous
Elle existait pourtant depuis longtemps, cette expression… Qui se souvient de la France pour tous de Jacques Chirac, en 1995, avec son pommier ? Quelques décennies plus tôt, Pierre Dumayet proposait déjà ses Lectures pour tous aux téléspectateurs.
Mais puisque je suis d’humeur lexicographique aujourd’hui, pourquoi ne pas évoquer le Larousse pour tous ? J’ai le souvenir d’avoir jadis inlassablement parcouru ce dictionnaire en deux volumes (ce qui, tout de suite, vous pose autrement qu’un vulgaire Petit Larousse !), chez mes parents, dans une édition datant environ de 1914. On y trouve de magnifiques planches en couleurs avec les costumes civils et militaires de différentes époques (que je m’efforçais de recopier quand j’avais onze ans… avec une préférence pour les costumes militaires, je l’avoue), quelques gravures représentant des animaux, des paysages ou des tableaux et, à l’entrée correspondant à l’un ou à l’autre pays, les premières mesures, avec les paroles, de l’hymne national. Un régal.
Et j’allais oublier le « Un pour tous, tous pour un » des Trois mousquetaires !
Trois poids, trois mesures
Nos journalistes sont bien soulagés : les trois femen parties semer le bazar en Tunisie ont finalement été libérées. Elles n’auront que du sursis, et leur voyage touristico-militant[i] se sera déroulé presque en toute impunité. On n’allait quand même pas emprisonner des Européennes en Tunisie !
L’efficacité de leur manifestation n’est plus à démontrer, du reste : leur imitatrice, qu’elles prétendaient être venues défendre, restera, elle, en prison. Moralité : si vous êtes une fofolle européenne en mal de notoriété, allez montrer vos seins avec des âneries écrites dessus dans n’importe quel pays (en Europe, c’est devenu trop facile), vous ne risquerez pas autant qu’une autochtone influencée par votre exemple. Et vous vous serez même payé une aventure que vous pourrez raconter pendant vingt ans au moins à vos copines. Tant pis si c’est aux dépens d’une jeune fille qui aura eu la naïveté de croire que ce genre d’exhibition pouvait avoir un sens quelconque. Quelle importance, puisque c’est une indigène…
A propos de ces navrantes dames, et puisque mon humeur lexicographique ne me lâche pas, je confirme les propos de Basile de Koch dans la dernière livraison de son Asile de blog : le Gaffiot nous apprend bien qu’en latin, le nom femen, inis, n, signifie « cuisse ». Merci, monsieur !
Pendant ce temps, peu de journalistes s’émeuvent du scandale que représente l’emprisonnement de Nicolas Bernard-Busse. Ce qui ne me surprend guère, hélas. Et qui ne nous dispense pas de penser à lui. Est-ce dans le journal de Jean-René Huguenin que j’ai lu ceci : « Penser à quelqu’un, c’est déjà prier pour lui[ii] » ? Cela semblera peu à certains[iii], mais c’est déjà quelque chose. Ne nous en privons donc pas.



[i] Je ne vois pas de traduction française qui tienne la route pour l’expression suivante, relevée dans un journal suédois il y a quelques années : kravall turism. Tourisme d’émeute ?
[ii] Je n’arrive pas à retrouver la citation exacte. Et je suis décidément paresseux aujourd’hui. Je crois que ce sera une de mes relectures pour les vacances.
[iii] Pour mémoire, des pétitions circulent…

samedi 22 juin 2013

Ciel de traîne

L’été vient de commencer, paraît-il, mais je lui trouve déjà un goût de soupe du 15 août : l’envie de manger chaud et de mettre un tricot. Comme l’ennui qui précède la rentrée ?
Douceurs totalitaires
Le caractère totalitaire du régime où nous vivons, que le gouvernement se dise de gauche ou de droite, m’apparaissait jusqu’ici de manière confuse. Je le soupçonnais bien un peu, mais je n’en voyais pas de signe tangible. Seulement une vague sensation.
Hier, par exemple, c’était la fête de la musique. Entendons-nous : je n’ai rien contre la musique, et j’en chéris certaines formes, disons entre Guillaume Dufay et Lars Gullin. Mais je ne prétends imposer mes goûts à personne : j’écoute, chez moi ou dans ma voiture, des disques passés à un volume raisonnable ; ou alors je vais à des concerts donnés dans des locaux appropriés. Et je n’ai nul besoin que le gouvernement décrète qu’un jour particulier de l’année je doive me réjouir parce qu’une bande de mariachis se tortille avec une basse trop amplifiée sous mes fenêtres, que je dois maintenir fermée pour ne pas souffrir de vertiges.
Mes amis me reconnaîtront à ce trait et me féliciteront de demeurer le mauvais coucheur qu’ils aiment tant. Mais assez parlé de moi et des obligatoires festivités jacklangaises.
D’autres signes apparaissent.
Eté pourri pour l’arrière-garde
J’ai déjà évoqué cette semaine la triste affaire de cet étudiant, Nicolas Bernard-Busse, condamné à deux mois de prison ferme et à une lourde amende pour le simple fait d’avoir quelque peu prolongé une manifestation dimanche soir, sans commettre aucune violence que ce soit. Comme je l’ai fait après une série de plaisanteries, je tiens à préciser que ce n’en est pas une et que je n’ai pas, mais alors pas du tout, envie d’en rire. Les récits que l’on peut lire ou entendre de son arrestation, de son jugement et de son incarcération montrent avec quelle précipitation tout cela s’est passé. Il semble qu’un traitement particulier soit réservé à tout ce qui touche à la Manif pour tous (eh oui, encore). Le gouvernement a sans doute tenu à faire un « exemple » de ce cas. Une façon de dire : maintenant, taisez-vous.
Je dis bien : le gouvernement. On ne me fera pas croire que c’est une justice indépendante qui a envoyé en prison un jeune homme dont le seul tort est d’avoir participé à un mouvement qui aura fait défiler dans les rues, des mois durant, des centaines de milliers de personnes pacifiques, malgré les campagnes de dénigrement, les insultes, les provocations, les mensonges et les intimidations. C’est après tout la même justice qui se montre passablement indulgente pour les émeutiers du Trocadéro ou les voyous qui ont attaqué en bande une rame de RER il y a peu. Pardon si l’argument est éculé, mais il me semble juste. Maintenant que les manifestations se font plus sporadiques, moins massives et que la loi contre laquelle elles étaient dirigées est appliquée, il est plus facile de faire passer ce que l’on pourrait considérer comme l’arrière-garde pour un ramassis de délinquants. Le Derrick catalan[i] ne pouvait quand même pas faire emprisonner un million de personnes…
Des pétitions circulent pour la libération de ce jeune homme, qu’il faut bien considérer comme un prisonnier politique[ii]. J’en ai signé, j’en signerai autant qu’on voudra, sans me faire trop d’illusions, du reste. Nos chers gouvernants, s’ils y répondent, le feront sans doute par quelques coups de menton en invoquant je ne sais quelle fadaise comme la légitimité démocratique, l’indépendance de la justice ou la tradition républicaine. C’est à peu près ainsi qu’ils ont déjà fait passer leur loi Taubira. En s’offrant en prime le luxe d’exciter tout le monde contre tout le monde. Sans doute une spécialité de l’ectoplasme bredouillant, qui doit s’imaginer que gouverner un pays et neutraliser ses concurrents au parti socialiste, c’est la même chose.
Sommes-nous pour autant en dictature ? Je ne le crois pas. Il y a toujours des élections, la majorité peut changer, mais on nous somme désormais d’aimer tout ce que décide le gouvernement, sous prétexte que nous aurions choisi celui-ci ; et sous peine d’aller en prison si nous osons dire d'une manière un peu insistante qu’une loi votée nous déplaît. Peu chaut à un dictateur si on ne l’aime pas, du moment qu’il se maintient au pouvoir. La marque d’un régime totalitaire me semble en revanche être un désir d’être aimé, et aimé sincèrement par chacun. Quitte à nier qu’il existe, hormis bien sûr des fous ou des criminels, des gens qui ne sont pas enchantés de tout ce qu’il fait. Sans être une dictature : les prochaines élections remplaceront le personnel et la même chanson reprendra sur un autre ton.
En attendant, un jeune homme innocent risque fort de passer l’été en prison pour l’avoir découvert et nous l’avoir rappelé.
Des poids et des mesures
Revenons à nos comparaisons quant à la peine infligée à ce jeune homme. Ne le comparons pas à des voyous ou à des émeutiers mais à des manifestantes d’un autre genre.  Je pense bien sûr aux Femen. Ces mannequins hystériques, qui semblent avoir des tétons à la place du cerveau, se sont pas mal fait remarquer ces derniers temps en France. En entrant à moitié nues dans une cathédrale à deux reprises, notamment. Ou en allant faire le coup de poing, toujours peu vêtues, contre des manifestants de Civitas. Pour leur part, elles ont écopé de contrôles d'identité, et c’est tout[iii].
Influencée par cet exemple, une jeune Tunisienne a barbouillé de graffitis les murs d’une mosquée et a diffusé une photo d’elle avec les seins nus. Des « militantes » européennes se sont rendues en Tunisie pour protester contre les ennuis qui ont été faits à cette jeune fille. Vu leur tenue, elles ont été embarquées et condamnées à quatre mois de prison. Cette dernière condamnation suscite naturellement des protestations en France, l’une d’entre elles étant française. Les Tunisiens ne vont quand même pas faire la loi chez eux, non ? Les auditeurs de France-Culture en sont régulièrement entretenus[iv]. Gageons qu’ils le seront moins au sujet de Nicolas Bernard-Busse.
Des goûts et des couleurs
Naguère, les politiciens nous faisaient admirer l’étendue de leur bêtise grâce à leurs petites phrases, qui faisaient les délices des journalistes. Maintenant, ils ont Twitter ! Les célébrités et les quidams en usent aussi. De sorte que l’on connait vite l’avis de n’importe qui sur n’importe quoi. On assiste à une espèce de vidange permanente.
Ainsi, sur Nicolas Bernard-Busse, nous avons pu savoir quelles sont les pensées profondes de Stéphane Guillon ; JE CITE :
« L’opposant au mariage pour tous incarcéré ce soir à Fleury Mérogis va peut-être changer d’avis demain matin après sa première douche. »
(Pause : après avoir recopié ces propos, il faut que j’aille essuyer mes semelles ; il y a du travail.)
Pour ceux qui ont la chance d’ignorer qui est Stéphane Guillon, qu’ils sachent que ce… ce… (non, je ne trouve pas) est considéré comme un humoriste. Je me rappelle l’avoir vu à l’œuvre à la télévision, à l’époque où je possédais un de ces engins. Il était payé pour se moquer de l’invité du jour, dans je ne sais plus quelle émission. Cela consistait à balancer à la figure dudit invité un tombereau de propos plus ou moins désobligeants, invariablement bêtes et jamais drôles. Guillon rifougnait comme une fillette de douze ans qui vient de dire « capote » là où l’on était censé rire. Comme le public et l’animateur se marraient à ce signe, la victime, ne souhaitant pas passer pour un rabat-joie, devait bien sourire aussi.
Ce… ce… (aidez moi !) a ensuite gagné sa gamelle quelque temps sur France-Inter avant d’être débarqué par un directeur sans doute frappé d’un éclair de lucidité.
La citation de ce… ce… (non, toujours rien) illustre bien sa conception de ce qu’il nomme humour : rigoler avec les forts, avec ceux qui ont le pouvoir, ne frapper que ceux qui sont déjà à terre. Quel courage. Quelle finesse. Quel esprit !
Dommage pour lui que l’URSS ait disparu. Ses mordantes satires auraient sans doute fait fureur au Krokodil ! Quand je vous parlais de totalitarisme…


[i] Non, rien à voir avec un restaurant du XVème arrondissement où il se peut que l’on mange bien et tranquillement. Pardon pour ce jeu de mots !
[ii] Un des motifs invoqués pour condamner Nicolas Bernard-Busse est son refus de se faire prélever un peu de salive pour identifier son ADN. Ceux qui s’étonnent de l’indignation que soulève cette condamnation n’arrêtent pas de répéter que nous n’avons rien à dire parce que c’est une disposition apparue sous M. Sarkozy. J’ai voté l’an dernier au second tour pour ce monsieur (choix du moindre mal), mais je ne me rappelle pas avoir défilé dans les rues ces sept derniers mois en criant « Sarkozy président ». Et ce genre de disposition me déplaît tout autant, qu’elle vienne d’un président de gauche ou d'un président de droite.
[iii] J’ignore cependant comment ont été traitées – ou comment elles le seront – celles qui ont tenté d’approché notre président chéri au Bourget hier (mais est tenté de se demander s’il ne s’agit pas de figurantes ; allez savoir). J’ignore tout autant si de quelconques sanctions ont été prises contre celles qui ont agressé, en Belgique au mois d’avril, l’archevêque de Malines-Bruxelles.
[iv] Ils ont aussi eu le trouble plaisir d’entendre le 9 mars Inna Chevtchenko, « chef » des Femen en France, complaisamment inteviouvée dans l’émission du matin avec la complicité de l’inévitable Gazoline Chérie. Il en est sorti un amas de platitudes stalinoïdes sur la nécessité d’interdire les religions, d’emprisonner tous les fascistes, etc., débitées en mauvais anglais. Seul M. Brice Couturier, chroniqueur quotidien, a eu le bon sens de mettre par terre tous les arguments de l'invitée. Sans grande peine, du reste. Qu’il soit salué pour cela.

mercredi 19 juin 2013

Un jeu pour l’été

« Ne bronzez pas idiot ! » est un cri du cœur des publicitaires, dès que le soleil pointe ses rayons. Et d’essayer de nous fourguer toutes sortes de passe-temps. Non, ne bronzez pas du tout (d’ailleurs le temps s’y prête peu en ce moment) et inventez plutôt des jeux amusants et, pourquoi pas, érudits. En voici un.
Le jeu du « selon la préfecture »
Mes fidèles lecteurs (combien ? selon moi ? selon la préfecture de police ?) se rappelleront le jeu de mots du Cardinal Vingt-trois : « André Vingt-trois pour l’état civil, seize pour la police ». Mais oui, on peut rire des mensonges assénés par le musclé de la place Beauvau, puisqu’ils sont ridicules (et étymologiquement, comme dirait mon frère, est ridicule ce qui prête à rire). On peut en faire d’infinies variations ! Voyez plutôt.
Géographique : un collègue me disait l’autre jour, par exemple, que Paul Valéry et Georges Brassens étaient nés à Sète – ou, selon les services de police, à Troyes.
Littéraires : là, le choix ne manque pas pour les titres revus par la préfecture : Les deux mousquetaires, Cinq lieues sous les mers, Une semaine en ballon, Un homme dans aucun bateau… A votre tour !
Cinématographique : Les dix-sept jours de Pékin, Les trois samouraïs, Les quatre mercenaires… Il doit encore y en avoir beaucoup d’autres ! Cherchez !
Au théâtre, on pourrait même imaginer ce que notre ministre de l’intérieur préféré (il n’y en a qu’un seul, alors…) pourrait faire de ces fameux vers de Corneille, tirés bien sûr du Cid :
Nous partîmes cinq cents et, par un prompt renfort,
Nous nous vîmes trois mille en arrivant au port.
Cela deviendrait :
Nous partîmes vingt-sept et, par essoufflement,
Nous nous vîmes quatorze à notre embarquement.
Redoutable, non ? Bien entendu, je ne suis pas neutre. Mais je suis sûr que ceux qui sont de l’autre bord sauront imaginer le jeu du « selon les organisateurs ».
Beaucoup moins drôle
Je lis ce soir dans divers journaux qu’un jeune homme vient d’écoper EN COMPARUTION IMMEDIATE de quatre mois de prison DONT DEUX FERMES pour avoir refusé de laisser prélever par un policier ses empreintes et son ADN ; à l’issue d’une manifestation anti-ce-que-vous-savez, bien entendu. Ce qui gâche un peu mes plaisanteries. Deux mois de trou pour avoir manifesté contre l’ectoplasme qui apparaît,  de temps à autre et de manière inexplicable, aux Français depuis le 6 mai 2012 (s'agirait-il d'un phénomène d'hallucination collective ?), voilà qui commence à devenir inquiétant. Ou révoltant ?

samedi 15 juin 2013

Pour honorer –encore mais autrement – une devise

Comme je l’avais promis il y a quelques jours, et malgré les abîmes de bêtise qui ne cessent de s’ouvrir autour de nous, voici donc un sujet que j’espère agréable. Il s’agit de littérature, évidemment. Et non de la moindre.
Sortons du placard
D’où vient donc le titre sous lequel je livre, depuis bientôt deux mois, cette modeste chronique ? « Chatty Corner » n’est pas mon nom… Quelle révélation ! Ce n’est même pas le vrai nom d’un personnage réel ou inventé, puisque celui qui le porte dit :
Can’t think why they called me "Chatty" in Africa. My names are James Pendennis.
C’est du reste une de ses rares répliques, dans la trilogie Sword of Honour[i] d’Evelyn Waugh, qui est aussi l’auteur de la devise placée sous le titre de ma modeste chronique (on la retrouve de manière plus complète dans mon dictionnaire des citations ci-contre). Je devais donc bien rendre hommage, un jour ou l’autre, à cet écrivain.
Drôle de nom
Pas « Chatty Corner », mais « Evelyn Waugh ». Il y a un an ou deux, j’ai pu entendre un chroniqueur sur France-Culture (décidément un beau parc à huîtres perlières) nous parler de la romancière britannique (sic) « Evelyne Vogue ». Le chemin à parcourir pour cet illettré (il a des excuses, le pôvre : il « écrit » aussi dans les Inrockuptibles) est encore long. Il suffit pour s’en convaincre d’avoir sous les yeux le portrait que fit Cecil Beaton d’Evelyn Waugh en 1955 : un petit bonhomme, un peu fort, tiré à quatre épingles et prêt à tirer sur un cigare presque aussi grand que lui ; il est accoudé à une clôture où l’on peut lire : « entrée interdite aux promeneurs » ; son visage a une expression où se mêlent l’agacement et le sourire de qui vient de faire une bonne blague. Le panneau sur la clôture nous dispensera de nous appesantir sur sa biographie.
Nous nous contenterons de la résumer à grands traits : Evelyn Waugh (prononcer : « Ouôô ») naquit à Londres en 1903, étudia à Oxford, publia son premier roman (Grandeur et décadence[ii]) à 25 ans, se convertit au catholicisme en 1930, eut sept enfants, fut officier – notamment dans les Royal Marines – pendant la seconde guerre mondiale et mourut en 1966. Il a laissé une œuvre abondante (romans, nouvelles, biographies, récits de voyages…) dont la quasi-totalité est réunie – pour le plaisir de ceux qui lisent l’anglais – en 24 fort beaux volumes chez « Penguin Classics » et qui est en majeure partie traduite en français. Voilà donc un écrivain facile à trouver.
De quelques clichés
On retient souvent d’Evelyn Waugh son seul génie comique. Un genre de Wodehouse en plus chic, plus littéraire, en somme. Ou à l’inverse on pense à un esthète élégiaque et mélancolique, presque décadent.
Le premier de ces clichés a sans doute pour origine la lecture exclusive de ses romans comiques – souvent les premiers. Reconnaissons-leur une immense et pertinente drôlerie, qu’ils se déroulent parmi les bright young things – le Swinging London des années 1920, si on veut – comme Ces corps vils[iii] ou en Afrique comme Diablerie[iv] ou Scoop[v].
Le second sera évidemment né de la lecture – elle aussi exclusive – de Retour à Brideshead[vi]. Sans trop en comprendre l’aspect spirituel et en ignorant que ce roman rempli de nostalgie, de châteaux, de voyages à Venise ou en Afrique du Nord, de dégustations d’excellents vins et de chasse à courre fut écrit par Waugh en 1944 lors d’une permission obtenue à la suite d’un accident survenu lors d’un saut d’entraînement au parachute…
Balzac pour rire ?
Si l’on veut bien ne pas se cantonner à ces clichés et si l’on fait l’effort de lire l’ensemble des romans et des nouvelles de Waugh, on découvrira qu’il fait vivre devant nous un monde riche et cohérent. Riche par ses thèmes : satire sociale ou politique, interrogations morales ou spirituelles, certitudes et colères (sociales, politiques, morales et spirituelles). Cohérent grâce à la récurrence de personnages (principaux ou secondaires), de noms ou de lieux, amenée sans forcer. Viola Chasm, Margot Metroland, Mme Stitch, les poètes gauchisants Parsnip et Pimpernel surgissent à différents âges, créant l’unité du décor souvent farfelu de ses romans. Tout le monde lit le Daily Beast, le Daily Brute, voire le Daily Excess, et dans Sword of Honour, l’immeuble moderne qui a remplacé la demeure londonienne des Marchmain à la fin de Retour à Brideshead a été réquisitionné par l’armée… De ce chœur se détache évidemment la figure odieuse, cynique et attachante de Basil Seal, tour à tour aventurier foutraque dans Diablerie, farceur sans scrupule et en quête d’action guerrière dans Hissez le grand pavois[vii], simple comparse dans La fin d’une époque[viii], puis gros monsieur sourd et dépassé par les frasques de sa fille dans une nouvelle tardive[ix] au début de laquelle il dîne en compagnie de Peter Pastmaster (que l’on avait rencontré tout jeune dans Grandeur et décadence). Chaque histoire possède son ton, son point de vue, mais ces quelques repères nous rappellent que nous sommes toujours dans un monde unique.
Ce procédé, que l’on retrouvera plus tard chez un écrivain comme Thomas Pynchon, avait déjà été utilisé, bien sûr, par Balzac, de manière systématique. Et si Scoop, satire hilarante de la presse, avait quelque parenté (oh, très lointaine) avec Les illusions perdues ?
Comment cheminer dans ce monde-là ?
Evelyn Waugh n’est pas à mon avis un écrivain à lire dans n’importe quel ordre. On commencera par ses romans purement comiques (Grandeur et décadence, Ces corps vils, Diablerie, Scoop, Hissez le grand pavois, Le cher disparu[x]) avant d’aborder des œuvres plus nuancées, comme Une poignée de cendres[xi] ou la trilogie déjà plusieurs fois mentionnée, Sword of Honour. Dans Une poignée de cendres, les situations comiques ne cachent déjà plus la tristesse générale de l’intrigue (le divorce d’un homme et d’une femme, la mort de leur fils unique, et la disparition de l’homme dans une lamentable expédition ethnographique). Quant à Sword of Honour, tout y est : la guerre, les interrogations du héros sur son devoir d’état, ses tentatives pour le remplir, et toute une série de péripéties émouvantes ou follement drôles.
Ce n’est qu’ensuite qu’on pourra lire – connaissant le reste – Retour à Brideshead pour en tirer toute la richesse.
Après, il restera à découvrir d’autres écrits qui feront les délices du lecteur initié : récits de voyage, autres romans, nouvelles, et même quelques essais et pamphlets. Ceux qui lisent l’anglais apprécieront particulièrement, dans ce dernier domaine, un recueil intitulé A Little Order, où l’on fait la connaissance de l’esthète, de l’écrivain, du conservateur (furieusement ronchon !) et du Catholique (avec entre autres textes, une magnifique note biographique sur Sœur Thérèse-Bénédicte de la Croix – Edith Stein en d’autres termes).
In cauda venenum ?
J’ai brièvement évoqué plus haut Le cher disparu ; cette farce macabre et féroce vise les Etats-Unis et en général le monde moderne ; les mœurs à la fois grossières, aseptisées et mercantiles des Américains y sont dépeintes à travers quelques entrepreneurs de pompes funèbres (pour les humains et, versant parodique, pour les animaux de compagnie) en Californie. Un monde où tout se vend et tout s’achète, où tout est en toc avec le douteux confort apporté par la technique dernier cri. Une prophétie, peut-être ?
Ce qui ne va pas sans un pendant : un roman encore plus bref, Love Among the Ruins[xii], nous transporte dans une Angleterre futuriste, gouvernée par un régime parfaitement social-démocrate : à la fois totalitaire, hypocrite et flasque, faussement bonasse ; tout est pris en charge par l’Etat, qui semble avoir remplacé Dieu jusque dans les esprits et le vocabulaire (State be with you y est une formule assez courante de bénédiction), jusqu’à la mort, au moyen de centres d’euthanasie. Dieu merci, cela ne marche pas très fort, car il y a toujours des grèves. C’est beaucoup plus drôle que 1984[xiii] ; plus terrifiant aussi, car moins exotique – de moins en moins quand on voit notre pays aujourd’hui[xiv].
Post-scriptum
Il y a quelques années, les Wallabies alignaient sous leur maillot orange un joueur nommé Waugh et un autre nommé Sharpe. Cela pour vous dire si le rugby et la littérature vont de pair, quand les deux sont de qualité… Et pour rendre hommage aussi à Tom Sharpe, récemment décédé.


[i] Men At Arms (Hommes en armes), 1951 ; Officers and Gentlemen (Officiers et gentlemen), 1955 ; Unconditional Surrender (La capitulation), 1961
[ii] Decline and Fall, 1928
[iii] Vile Bodies, 1930
[iv] Black Mischief, 1932
[v] Scoop, 1938
[vi] Brideshead Revisited, 1945
[vii] Put Out More Flags, 1942
[viii] Work Suspended, 1943
[ix] Basil Seal Rides Again or The Rake’s Regress, 1963
[x] The Loved One, 1948
[xi] A Handful of Dust, 1934
[xii] Love Among the Ruins: A Romance of the Near Future, 1953
[xiii] … dont les ventes ont fait un bond ces derniers jours, paraît-il, après des révélations sur les pratiques des services secrets américains. Orwell, du reste, était un contemporain de Waugh et 1984 ne précède que de quatre ans Love Among the Ruins
[xiv] A ce propos : mes amitiés à quelques personnes rencontrées cette semaine, que j’ai entendu parler des projets nourris par le Président des bisous en matière d’euthanasie. La paisible détermination de ces personnes et leur intelligence m’ont réchauffé le cœur. Et je leur recommande la lecture fortifiante de Love Among the Ruins

dimanche 9 juin 2013

Sottises (et horreurs) du moment

Ce sera plus ou moins drôle cette semaine…
Sans les mains !
Commençons par une petite chose insignifiante, voulez-vous bien. Nous avons besoin d’air. Or voici que j’ai entendu parler, par divers échos, de l’apparition d’un kit mains libres pour manger son hamburger. J’ai oublié quelle chaîne d’embolisation rapide a inventé cela. Mais j’imagine la lycéenne moderne, la gueule plongée dans sa mangeoire, les mains libres pour envoyer des essemmesses essentiels à ses copines : j mang mon burger 100 les m1 tro lol. Comme quoi la lycéenne moderne est tombée bien plus bas que celle de Gombrowicz (lisez ou relisez Ferdydurke !).
Drôle de nom que celui de hamburger, quand on y pense. La chose n’a paraît-il qu’un vague rapport avec le hamburger Stück, qui était, dit-on, un morceau de porc rôti servi autrefois en Allemagne. Cette dégénérescence n’est pas d’hier, si j’en crois un passage d’un roman de John Fante où le jeune narrateur, à l’idée de n’avoir les moyens que de se payer une de ces galettes faite avec ce que les bouchers nomment minerai, songe avec nostalgie aux pauvres ragoûts de sa mère (la paresse m’empêche de retrouver le titre et le passage ; mais nous sommes dans les années 1930 à Los Angeles ; et vous n'avez qu'à lire tous les romans de John Fante pour retrouver ce passage, vous ne le regretterez pas). L’invasion du monde par une pareille saleté laisse perplexe.
Pour revenir à notre kit mains libres, celui-ci me fait penser aux sacs d’avoine que l’on nouait jadis à l’encolure des chevaux de trait. Ils pouvaient ainsi se nourrir tout en poursuivant leur besogne. Autrefois on a pu dire que l’homme était un loup pour l’homme. Désormais nous savons que l’homme peut être une bête de somme pour l’homme.
Pourquoi pas, après tout, dans une époque bête à manger du son…
 
Une apparition de Brigitte
Non, il ne s’agit pas d’une vision mystique de Sainte Brigitte de Suède. Madame Brigitte Bardot, l’amie des animaux, semble ne pas apprécier l’usage que fait madame Frigide Barjot d’un pseudonyme qui rappelle trop son nom. On ignore si c’est à cause des blagues pas toujours fines auxquelles s’est livrée Frigide Barjot ou à cause d’un mouvement qui a fait récemment parler de lui et à la notoriété duquel elle a fortement contribué. Brigitte Bardot parlerait même d’usurpation d’identité, paraît-il.
Il y aurait au moins trois choses à répondre à Brigitte Bardot :
Premièrement, à parler d’usurpation d’identité, que devraient lui dire Sainte Brigitte d’Irlande ou Sainte Brigitte de Suède !
Deuxièmement, à tout prendre, je préfère qu’une femme (ou un homme), quelles qu’aient été ses frasques passées, s’engage au nom d’une conception de l’humain plutôt que pour les jeunesses pinnipèdes (contre lesquelles je tiens à préciser que je n’ai aucun grief personnel, du reste).
Troisièmement, à propos de passé, je relève cette réplique du Mépris, pas le meilleur film de Godard (malgré une photographie magnifique – Raoul Coutard, quand même – et une musique idem de Georges Delerue) : « Et mes fesses, tu les aimes, mes fesses ? »
Mourir pour rien
Ici, et j’en suis navré, il m’est impossible de plaisanter. Ces derniers jours sont morts deux jeunes hommes, tués à coups de poings. Je dis bien deux.
La presse n’a pas, en effet, beaucoup parlé d’un étudiant des Arts et Métiers qui, lors d’une fête, a été tué par un ivrogne de passage pour des motifs futiles. Il avait vingt-deux ans. Comme aucun journaliste n’avait de glose éventée à en faire et comme aucun politicien n’avait à se faire mousser à ce sujet, ses parents et ses amis ne seront pas trop dérangés pour le pleurer et honorer sa mémoire. Paix à son âme.
Tout le monde a en revanche entendu parler du garçon de dix-huit ans qui a été tué, mercredi, rue de Caumartin, par une bande de skinheads. Il nous a été dit que c’était un brillant élève de Sciences-Po, militant antifasciste, tué à cause de ses idées. Des journalistes se sont sérieusement demandé s’il ne s’était pas installé un climat malsain ces dernier mois ; une libération de la parole d’extrême droite, raciste, homophobe, comme ils disent, liée bien entendu à l’opposition au mariage homosexuel.
Ecartons un instant cette bouillie intellectuelle et tâchons d’entrevoir la réalité. Elle me semble plus sordide et plus futile. Par « militant antifasciste », il faut entendre : fréquentant des bandes d’antifas (pour antifascistes), qui sont à peu près à Karl Marx (ou qui vous voudrez) ce que des fafs (pour France au Français) sont à Joseph de Maistre (ou qui vous voudrez). On a affaire dans les deux cas à des garçons et des filles aimant la mauvaise bière et la castagne. Leurs différences sont minces. Elles résident dans la couleur de leurs vêtements et de leurs chaussures (qu’ils se procurent chez les mêmes fournisseurs) ou dans quelques nuances quant à leurs coupes de cheveux. Les uns crient no pasaran quand les autres miment des saluts hitlériens, ce qui a autant de sens que si je décidais d’aller courir sus aux Bourguignons en vertu de mes sympathies pour le parti Armagnac. On est donc en pleine gorillerie, pour reprendre un mot d’Albert Cohen (dans un autre contexte, certes) sur qui veut étaler sa virilité. Sous des oripeaux vaguement politiques, on ne vole pas plus haut qu’une bagarre entre mods et rockers sur la plage de Brighton dans les années 60.
Le résultat est qu’un étudiant a trouvé en plein Paris, en plein jour, une mort violente. Non pas « à cause de ses idées » mais à cause de la comédie sinistre où il s’était laissé entraîner. Cela est bien triste et ne peut appeler que la compassion.
On pourra lire aussi à ce sujet un excellent article de Jacques de Guillebon paru hier sur le site de Causeur.
Réapparition de Frigide
Pour finir sur ce lamentable événement, décernons quand même la palme de l’indécence à Pierre Bergé. Oui, le mécène socialiste qui « pense » que les bras des ouvriers et les ventres des femmes sont des biens à louer a encore twitté. Sans doute en broutant son caviar avec un kit mains libres. Cette fois, il a proclamé à qui voulait le croire que le jeune homme évoqué plus haut était mort à cause de Frigide Barjot. Laquelle a annoncé qu’elle allait lui coller un procès en diffamation – la moindre des choses.
Quelqu’un pourrait-il dire à Pierre Bergé que ses éructations séniles n’amusent personne ?
Espérances
C’est promis, la semaine prochaine, j’essaierai de vous parler de choses que j’aime. Au travail.