vendredi 24 octobre 2014

La subversion m’ennuie : 1 – Sade, sadisme, sadiens

Une exposition vient d’ouvrir ses portes au musée d’Orsay : Sade, attaquer le soleil. Le site internet du musée d’Orsay nous apprend que le marquis de Sade, mort en 1814, « débarrasse de manière radicale le regard de tous ses présupposés religieux, idéologiques, moraux, sociaux ». Rien que ça… Voyons, en un modeste aperçu, ce que peuvent donner des esprits ainsi débarrassés.
Sadiques
Nous utilisons tous de temps à autre les mots sadique et sadisme dans leur acception courante, qui se ramène à un plaisir éprouvé à infliger à autrui des souffrances. Et, pour la plupart d’entre nous, nous n’avons pas lu une ligne du « divin marquis ». Pour ma part, j’ai le souvenir d’avoir entendu dans une émission de télévision une Elisabeth Badinter lire à haute voix, d’un ton consterné, un extrait de l’œuvre de l’intéressé : une accumulation de cruautés outrées, qui faisait surtout penser à une variante hypertrophiée et adulte de certaines logorrhées infantiles du genre « pipi-caca-prout » transposé dans les domaines du viol et de la torture. La consternation de Mme Badinter est compréhensible : si, en littérature, c’est là le résultat d’un regard débarrassé de tous ses présupposés, etc., etc., eh bien, mieux vaut conserver le fardeau de pas mal de ces présupposés.
Des êtres sadiques selon l’acception courante, il en a toujours existé, bien avant Sade : reîtres, pillards, assassins, ils finissaient souvent au bout d’une corde ou en haut d’un bûcher. Qu’on veuille bien songer à Gilles de Rais, lequel a bien pu passer pour possédé : un homme au regard pas si débarrassé, en somme[i]. Aujourd’hui, on trouve certainement bon nombre de cas de ce genre dans les sections psychiatriques des prisons…
Mais Sade est bien de son temps : celui des « lumières » et de la Révolution française, où les « présupposés religieux » furent combattus avec la férocité que l’on sait… ou que l’on oublie ; il est vrai que de tels « présupposés » nous incitent souvent à l’humilité, en nous rappelant que tout ne vient pas de nous, que nous avons été créés et que bien des choses nous ont été données ; ce que ne saurait tolérer un esprit orgueilleux (d’où le désir, sans doute, d’attaquer le soleil). Quand les Français firent enfin un effort pour être vraiment républicains, on vit le résultat : l’industrialisation de la mort, des noyades de Nantes aux guerres napoléoniennes. Un temps où l’on considéra non seulement ses ennemis mais aussi ses propres troupes comme des biens dont on pouvait disposer à sa guise, en donnant parfois libre cours à son imagination, à ses petits plaisirs même, pour peu que l’on eût un sens raffiné de la mise en scène[ii].
On sait quelle fut la suite, surtout au XXe siècle, des camps soviétiques à ceux des nazis ou des Khmers rouges, sans parler de la complaisance avec laquelle, de nos jours, certains islamistes se filment en train de décapiter leurs otages.
Curieusement, c’est peu après la libération des camps nazis que Jean-Jacques Pauvert entreprit d’éditer et de vendre au grand public les écrits du marquis de Sade.
Sadiens
Jusque-là, en effet, l’œuvre de Sade avait circulé, comme on dit, sous le manteau. Elle avait fait les délices plus ou moins secrètes de quelques amateurs, bourgeois apoplexiques ou artistes blasés au XIXe siècle, surréalistes ensuite (on imagine ces derniers plus maigres, l’œil un peu hagard, à la recherche d’une mystique de la cruauté), sans doute lassés d’une pornographie plus ordinaire, qui avait dû cesser de les émoustiller. Chacun a ses petites misères, que voulez-vous.
Depuis l’entreprise de Jean-Jacques Pauvert, Sade est assez porté dans quelques milieux intellectuels ou universitaires. Les gloses, les exégèses s’empilent. Moins téméraire que Pauvert, les éditions Gallimard l’ont fait entrer dans « la Pléiade » il y a une vingtaine d’années, à grand renfort de panneaux publicitaires : « l’enfer sur papier bible », ha, ha !
La gourmandise de ces savantes personnes se pare, bien entendu, de prétextes littéraires, historiques ou philosophiques – ces derniers étant sans doute les mêmes dont se parait Sade. Et de même que les industriels du massacre se sont parés de prétextes politiques : la lutte des classes, la pureté de la race, tout ça… et même l’éradication de la superstition, pour commencer.
Nous savons bien, naturellement, que les savants exégètes de Sade ne feraient pas de mal à une mouche. Mais qu’ils devraient peut-être aussi réfléchir à l’indifférence au mal, pour ne pas parler du goût pour le mal, qu’illustre leur héros, et à sa parenté avec pas mal de crimes. Leur incohérence les rend assez pitoyables, au fond[iii].
Mais alors ?
On l’aura compris, les zélateurs de Sade, débarrassés de tous les présupposés blablabla, n’iront jamais justifier les pires crimes. Cependant, on en vient à se demander si cette célébration n’est pas celle du monde hypersupranéomégalibéral-libertaire[iv], où rien ne saurait être raisonnablement interdit, si c’est un désir, un plaisir… ou un profit juteux : délocalisations, trafic d’êtres humains, sexualité « sans tabous », tout ce qui fera de personnes des objets destinés à des plaisirs ou des profits réservés à une élite d’initiés.
Et, en matière de profit, on notera la finesse avec laquelle les mécènes de cette exposition, qui présente notamment des tableaux, ont été choisis : des fabricants de peinture pour bâtiment…
(A suivre !...)




[i] Avec toutefois un repentir avant d’être exécuté, et les prières des proches des victimes pour le salut de son âme : et on nous parlera encore du sombre moyen-âge
[ii] Sur les noyades de Nantes (et d’autres villes voisines) : « Selon les cas, les noyades sont individuelles, par couple, ou en nombre. Les noyades par couples, appelées "mariages républicains", ont particulièrement amusé les organisateurs et marqué les témoins en raison de leur caractère : il s’agit d’unir nus (les vêtements sont confisqués et vendus par les bourreaux) dans des positions obscènes un homme et une femme, de préférence le père et la mère, le frère et la sœur, un curé et une religieuse, etc. avant de les jeter à l’eau. » (Reynald SECHER, Guerre civile, génocide, mémoricide, dans Le livre noir de la révolution française, Cerf, 2008).
[iii] Voilà qui rappelle ce qu’écrivit Roger Nimier à propos des surréalistes, dans Le Grand d’Espagne, en 1950 : « Le surréalisme, qui s’est flatté de ses principes sanglants, révèle aujourd’hui la blancheur de son âme. Loin d’approuver les chefs de la Gestapo, en pensant que ces pauvres jeunes gens avaient trop lu Isidore Ducasse, il les hait. Au lieu de vanter les tortures employées, leur nombre, leur ingéniosité, il les réprouve. En somme, il a des sentiments très honnêtes. […] L’initiateur, le prophète, ce n’était pas Sade, c’était la comtesse de Ségur : excellente personne au demeurant, avec un goût de Rostopchine et d’incendie. »
[iv] Ou appelez-le comme vous voudrez, ce merveilleux monde moderne !

samedi 18 octobre 2014

Condiments de saison

Une fatigue passagère et le manque de temps nous dispenseront de longs développements. Tâchons donc d’exceller dans l’art de la brève…
La statue du commandeur
Je m’étais interrogé il y a quelques semaines (ici) sur le sort qui serait fait à la gentille femen qui avait démoli une statue de cire à l’effigie de M. Poutine au musée Grévin. Eh bien, c’est d’une amende ferme[i] qu’elle a écopé, la pauvrette. La question ayant été posée et la réponse fournie ailleurs dans des termes auxquels je ne puis qu’acquiescer, je ne me fatiguerai pas à paraphraser ce qu’en a écrit Patrice de Plunkett dans son blogue, auquel je vous renvoie paresseusement.
Ajoutons cependant à ces propos que, la péronnelle incriminée se nommant Jdanova, nous voici renvoyés ironiquement aux doctrines proclamées par un de ses célèbres homonymes, au doux temps de Staline, en matière d’art. Car, oui, il a été question d’art récemment à propos des femen : cette fois dans la plaidoirie de l’avocat de celle d’entre elles qui a comparu pour les excentricités crispées auxquelles elle s’était livrée en l’église de la Madeleine, en décembre dernier ; il paraît que ces pauvres filles mèneraient une action politique et artistique. Ainsi, se dépoiler dans une église en brandissant deux tranches de foie de veau, eh bien, c’est de l’art. Après tout, j’ai pu entendre parler mercredi soir sur France-Culture d’un artiste dont une des œuvres les plus récentes consiste à manger en public des pages de A la recherche du temps perdu.
Halte au French-bashing !
Aimant décidément la lecture du blogue de Patrice de Plunkett, j’y ai relevé une proposition, mercredi 15, d’attribuer un prix Nobel de l’absurde à M. Bernard-Henri Lévy (ici). C’est une excellente idée : premièrement, elle irait assez bien à l’intéressé et, secondement, cela nous ferait un troisième prix Nobel français cette année, après celui de littérature attribué à Patrick Modiano (salué ici) et celui d’économie, qui a échu à M. Jean Tirole. Voilà qui clouerait une fois de plus le bec aux tristes amateurs de French-bashing.
Notons qu’en réalité le prix Nobel d’économie est nommé prix de la Banque de Suède en sciences économiques, en mémoire d’Alfred Nobel. On pourrait trouver un nom de ce genre à ce qui serait communément nommé prix Nobel de l’absurde. Le jury serait composé de membres de la rédaction du Grönköpings Veckoblad. Le lauréat serait invité, autant que faire se peut, à prononcer un discours en transpiranto lors de la remise du prix.
La crémerie du diable
Deux grandes entreprises américaines à la pointe de la modernité (Apple, Facebook) ont annoncé récemment qu’elles proposeraient à leurs salariées de faire congeler leurs ovocytes si elles étaient désireuses d’attendre un âge mûr pour avoir des enfants, de manière à s’épanouir d’abord dans leur travail. C’est curieux, mais j’y vois comme une ruse diabolique : d’abord séduire ces dames par des moâ, moâ, moâ, ma carrière et mes ambitions, pour mieux les enfermer dans leur travail, les exploiter tant qu’elles sont jeunes et en forme, et, au passage, éviter de s’encombrer de congés maternité. (Et il y a toujours lieu de s’inquiéter quand l’Etat ou les entreprises manifestent des velléités de s’immiscer dans l’intimité des corps ou des esprits.)
Alors, mesdames, dans ces conditions, soyez vraiment révolutionnaires, lâchez vos patrons[ii] et devenez des mères de familles ![iii]
Deux temps, trois mouvements
Les journaux bruissent de rumeurs et de pronostics au sujet du synode des évêques sur la famille, qui se tient en ce moment à Rome. Divers pisse-copie y vont de grands mots, comme séisme, querelles, ou révolution.
L’avis du (modeste et imparfait) catholique que je suis vous intéresse-t-il ? Eh bien, le voici : je n’ai rien à dire. Les évêques prient, réfléchissent, discutent, débattent, en un mot ils travaillent. On peut prier pour eux, pour qu’ils soient inspirés par l’Esprit Saint dans leurs réflexions et leurs conclusions. Que nous tâcherons d’accueillir, de nous faire expliquer et de comprendre. Humblement et patiemment, en nous rappelant que le temps de l’Eglise n’est pas celui de la grosse presse.
Bien sûr, il y aura toujours des conservateurs pour nous dire que le moindre changement mettrait l’Eglise en danger, et des progressistes, frères ennemis des précédents, pour espérer qu’elle se conformera enfin à l’esprit du temps. Sans oublier les esprits bourgeois qui n’attendent de l’Eglise qu’une bénédiction générale de leurs usages et de ce qui les arrange.
Comment expliquer à ces gens que la mission de l’Eglise n’est pas de leur faire plaisir ? Qu’ils n’ont pas créé Dieu à leur image mais que c’est précisément l’inverse ?
S’ils ne sont pas convaincus, ils pourront toujours aller fonder quelque secte protestantoïde au nom biscornu, si possible ; quelque chose comme l’Eglise des saints momifiés depuis toujours, l’Eglise du progrès perpétuel, ou encore l’Eglise des consolations confortables. Ils pourront ainsi, outre nourrir l’appétit de sensationnel de la grosse presse, nous donner envie de relire La sagesse dans le sang[iv], superbe roman de Flannery O’Connor où deux prédicateurs improvisés s’affrontent : l’un à la tête de l’Eglise sans Christ, l’autre à la tête de l’Eglise du Christ sans Christ ; en gros, un illuminé et un margoulin.
Ce qui me rappelle, du coup, qu’il faudrait rendre hommage un de ces jours, de préférence avant la fin de l’année, à Flannery O’Connor, extraordinaire romancière et nouvelliste, morte prématurément il y a cinquante ans, en août 1964.




[i] Ce fait constituerait-il une preuve des difficultés rencontrées par « les occidentaux » pour sanctionner M. Poutine et sa politique ?
[ii] Ou encore mieux : ennuyez-les en prenant de nombreux congés de maternité !
[iii] Le sujet est développé dans un style certes différent mais d’une manière fort juste, cette fois chez Koztoujours.
[iv] Wise Blood (1952)

samedi 11 octobre 2014

Une brève fiction pour saluer Modiano

Quartier incertain
 
(…)
Franziska Stanley me donnait à cette époque l’impression qu’elle faisait mystère de ses origines. Cette grande fille élancée portait avec naturel des vêtements démodés depuis des décennies. J’étais alors vaguement étudiant. En fait, nous ne nous connaissions presque pas. Je crois qu’elle ignorait mon nom. Son regard m’avait parfois frôlé pour d’évasives salutations lors de soirées dont j’ai à peu près tout oublié.
C’est au cours d’une de ces fêtes que Farouk, que nous appelions aussi l’Islandais, la désignant du regard, me dit qu’elle ressemblait à un personnage de Patrick Modiano. Il ne s’appelait pas Farouk et n’était pas, autant que je sache, Islandais. Il avait, je crois me le rappeler, un nom flamand. J’ai perdu le carnet d’adresses où j’avais noté son véritable nom lors de l’inondation de la cave d’un appartement que j’occupai quelques années non loin de l’avenue de Saint-Mandé.
Modiano… J’en avais entendu parler à l’époque, sans avoir lu aucun de ses romans. Il me fallut encore quinze ans pour les aborder. Le souvenir de Franziska, peut-être. Je l’avais perdue de vue et n’y pensais guère. Une autre raison, quelconque, pourrait être invoquée.
Cela devint une habitude : désormais, dans les rayonnages des librairies où j’avais coutume d’errer, dès qu’il se présentait un « Modiano » qu’il me semblait ne pas avoir lu, je l’achetais pour le lire. Je ne tardai pas à me perdre dans cette grisaille. Je n’étais jamais sûr de ne pas avoir déjà lu chaque roman que j’ouvrais, jusqu’au moment où un détail me détrompait.
D’ailleurs, je n’y retrouvai jamais Franziska.
Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier : j’avais acheté son dernier roman, mais je ne l’avais pas encore lu, quand j’appris que l’Académie suédoise venait de lui décerner le prix Nobel. De littérature, je crois.
Je me rappelai aussitôt une vieille photo, datant de mai 68, que j’avais vue dans un livre que je n’aimais pas : un jeune homme en cravate et veste pied-de-poule, qui présente au photographe La place de l’Etoile, dont la couverture est barrée d’un bandeau : Prix Roger Nimier 1968.
Un soir, j’errais dans une petite rue du XVe arrondissement. Une petite rue à l’abri des lumières de Paris, à jamais ignorée des touristes, faite pour des brumes et des frimas d’automne qui tardaient à venir. J’avisai l’entrée d’un hôtel discret, oublié par le temps. Peut-être, en y entrant, y trouverais-je un hall où, assis dans un canapé couvert d’un plaid, un homme de haute taille attendrait quelqu’un, l’air surpris. Je reconnaîtrais le jeune homme de la photo de mai 68, le cheveu plus blanc et plus rare. Peut-être oserais-je le déranger.
« Monsieur Modiano ?
-          Je… Je… Oui. »
Je lui tendrais mon exemplaire de son dernier roman, en n’osant lui demander de le dédicacer.
« Vous êtes monsieur… ? »
Tirant de ma poche un carnet d’adresses, je l’ouvrirais à la lettre L et le lui montrerais :
« Sigvard Lacausse », murmurerait-il.
Stupidement, je marmonnerais des compliments pour son prix Nobel avant d’être interrompu.
« Non… Je ne sais pas pourquoi… »
Après un silence, il reprendrait :
« On m’a dit que les Suédois avaient aussi pensé à Thomas Pynchon et à Milan Kundera. »
Ceux-là, je les avais moi aussi inscrits sur un de mes carnets. Ils ne m’étaient pas inconnus, contrairement à ceux de poètes poldèves ou de grandes consciences guatémaltèques dont le prix Nobel avait l’habitude de nous révéler l’existence. Les Suédois sont parfois facétieux.
Mais je n’entrai pas dans l’hôtel. D’ailleurs, il est fort probable que je n’y aurais vu ni canapé couvert d’un plaid, ni le jeune homme de mai 68, maintenant vieilli. Pour me consoler, je songeai à écrire un médiocre pastiche de Modiano, ne serait-ce que pour lui rendre hommage.
Et si l’Islandais m’avait dit que Franziska ressemblait à un personnage de Pynchon, peut-être aurais-je pu l’imaginer vivant sur une île de la Méditerranée, déguisée en pope ?

samedi 4 octobre 2014

Papas du tout, mamans non plus

Si jamais vous l’ignorez (peut-être habitez-vous à l’étranger), apprenez qu’auront lieu demain dimanche, à Paris et à Bordeaux, deux Manifs pour tous. L’occasion de s’y rendre, bien sûr, mais aussi de se poser quelques questions, jusques et y compris d’ordre esthétique.
Manif pour quoi ?
A quoi bon cette manifestation, diront les moins au fait : la loi sur le mariage dit pour tous est passée, passez donc à autre chose ! Ayons pitié d’eux, et apprenons-leur qu’il s’agit maintenant des choses sérieuses : affirmer un refus clair et sans ambiguïté de donner un quelconque droit en France à l’insémination artificielle pour des couples de femmes et au recours à des mères porteuses pour des couples d’hommes. Autrement dit, à la fabrication d’enfants à la commande, comme s’il s’agissait de biens, et à la location de corps de femmes, comme s’il s’agissait d’outils de production[i].
Oui, nous répondront de plus avisés que les précédents, mais le gouvernement ne semble pas vouloir légaliser ce genre de pratique. Formellement, l’objection n’est pas fausse, mais certaines circulaires tendent à les autoriser de fait, en douce, en reconnaissant au cas par cas le fait accompli.
Ah, mais pardon, insisteront-ils : M. Valls vient de dire qu’il est contre et qu’il s’y opposerait. A cette objection, je répondrai qu’un personnage historique bien connu dans notre pays et par bien des aspects plus mémorable et parfois vénérable que M. Valls déclara en 1958 que, lui vivant, on ne verrait jamais flotter le drapeau du FLN en Algérie[ii]. Cet homme se nommant Charles de Gaulle, on demande à voir en ce qui concerne M. Valls[iii].
Et, pour couper court à toute objection sur l’égalité des droits, ajoutons trois remarques :
Premièrement, il ne s’agit plus de s’opposer à un simulacre dont la portée ne serait que symbolique. Il est réellement question ici de la dignité d’êtres humains.
Deuxièmement, ce n’est pas parce que c’est autorisé dans quelques pays étrangers qu’il faut s’aligner. J’aurais même tendance à penser le contraire : la France pourrait fort bien avoir l’honneur d’être un exemple de résistance aux formes les plus perverses du libéralisme[iv].
Troisièmement, à ceux qui diront que la « PMA » est autorisée pour certains couples hétérosexuels, il est possible de répondre que c’est limité à des cas précis de stérilité. Et – c’est là un avis personnel qui n’engage que moi – que je serais plutôt pour l’interdire, de même que le recours à une mère porteuse, à tout le monde : il arrive qu’une personne ait certaines incapacités. C’est triste, parfois douloureux même, cela mérite beaucoup de délicatesse et de compassion, mais cela ne justifie pas toutes les manipulations.
Je suis donc au regret de dire ceci : le premier qui me parlera d’homophobie à propos de ces manifestations (et à propos de l’opposition à une certaine modernité dont elles ne sont qu’une forme parmi d’autres) se verra gratifié de ma part d’un vigoureux… haussement d’épaules.
Esthétique de la manifestation
Venons-en maintenant à des considérations qui pourraient passer pour futiles et qui ne le sont pourtant pas. je veux parler d’esthétique, de la forme qu’ont prise jusqu’à présent les Manifs pour tous.
Dès le début, j’avoue avoir été gêné, pour ne pas dire crispé, par l’orgie de drapeaux bleus ou roses avec un joli motif (ou logo) représentant une famille idéale (mais sans visage), par la sono « dansante » (à l’aune contemporaine) et par des slogans parfois approximatifs. Sur ce dernier point, les panneaux prévus pour demain semblent marquer une légère amélioration, avec encore quelques à-peu-près regrettables[v]. Pour le reste, nous verrons bien sur place.
Pourquoi cet agacement ? Il y a, certes, une affaire de goût. Le rose bonbon et le boum-boum amplifié, le cucul et le festif, très peu pour moi, merci[vi]. Quant à brailler des slogans au milieu d’une foule… Mais il y a autre chose : je ne vais pas à ces manifestations pour faire la fête (non que cela ne m’amuse pas un peu), mais pour participer à une protestation contre des projets qui me semblent néfastes. Contre le mariage dit pour tous, on en était encore au niveau de la blague, absurde ou vaudevillesque, comme on voudra. Tandis que maintenant, c’est du sérieux. L’allure des manifestations devrait le refléter : un peu moins de bruit, quelques banderoles ici et là, et des distributions de tracts[vii] aux passants le long du cortège, cela pourrait être fort digne.
Je crois deviner ce que cachent tous ces trililis : la peur de ne pas avoir l’air moderne. Un défilé plus austère risquerait de faire passer les manifestants pour d’affreux réacs. Eh bien, l’hostilité d’une bonne partie de la presse, des politiciens et des pipôles (un peu le même monde, tout cela) est telle que le mal est déjà fait. Disons donc aux organisateurs : n’ayez pas peur de passer pour des réacs. Que vous le soyez ou non, qu’importe ? Soyez libres, et soucieux de votre cause et de sa défense pacifique, plutôt que de votre image. Et ne risquez pas de lasser certaines bonnes volontés, ce qui serait dommage[viii].
Une dernière chose : tout le matériel utilisé pour ces manifestations coûte de l’argent. J’ignore combien, mais cela compte quand on entend aussi – fort à propos – protester contre l’assèchement progressif de l’aide aux familles, notamment les plus pauvres ou les plus nombreuses.
Mais qu’importe : j’irai quand même manifester demain. L’enjeu dépasse mes goûts et mes réserves.




[i] Rappelons à ce sujet ce qu’avait déclaré Pierre Bergé en 2012, en défendant le mariage dit pour tous : « Nous ne pouvons pas faire de distinction dans les droits, que ce soit la PMA, la GPA ou l'adoption. Moi je suis pour toutes les libertés. Louer son ventre pour faire un enfant ou louer ses bras pour travailler à l'usine, quelle différence ? C'est faire un distinguo qui est choquant. » Dont acte : pour M. Bergé, un ouvrier, c’est une paire de bras, et une paire de bras, ça se loue. Autrement dit, c’est un outil de production. Pareil pour une femme. Peut-être cela devrait-il nous faire réfléchir aussi sur le travail salarié…
[ii] Ne vous méprenez pas : il ne s’agit pas de faire ici sa petite poussée de nostalgie Algérie française, mais d’exposer un exemple.
[iii] Nous verrons bien l’écart entre selon les organisateurs et selon la police
[iv] Eh oui ! La mission de la France : pays des droits de l’homme ou fille aînée de l’Eglise, il y a en l’occurrence de la place pour tout le monde.
[v] Je vous laisse vous faire votre idée ici.
[vi] Petite note personnelle : je connais des gens qui prétendent que je suis né vêtu de tweed, d’autres que j’étais coiffé avec la nuque bien dégagée et la raie sur le côté dès la naissance. C’est très exagéré.
[vii] Les tracts devant contenir plutôt des explications que des slogans ou quelques formules « choc » : il s’agit de parler à des adultes.
[viii] Voir ici un propos intéressant (quoique je n’en partage pas toutes les conclusions) dans le blog de Fikmonskov.

samedi 27 septembre 2014

Les papiers d’identité de Curzio Malaparte

Comment ? Alors que les barbares nous menacent, que c’est la guerre un peu partout, est-il décemment possible de s’offrir le luxe de parler de rééditions d’un écrivain italien mort en 1957 ? Oui, bien sûr, ne serait-ce que pour demeurer civilisé. D’ailleurs, trois récentes parutions fourniront des réflexions, parfois confuses, mais souvent intéressantes et toujours élégantes, par exemple sur la notion d’identité nationale (après tout, l’actualité s’y prête, après un référendum manqué en Ecosse).
Ces chers Italiens
Se savoir, se sentir, se vouloir Italien, et plus précisément Toscan, voilà qui était sans doute un point d’honneur pour Kurt Suckert, natif de Prato. Mais qu’est-ce qu’un Italien ? La question travailla Curzio Malaparte jusqu’à sa mort, alors qu’après avoir publié Ces maudits Toscans il était en train d’écrire Ces chers Italiens, dont les Belles Lettres ont eu la bonne idée de faire paraître une traduction cette année (ce sont des fragments rassemblés dans un ordre supposé, suivis de brefs textes présentant un rapport avec la question de l’identité italienne).
Le lecteur ne trouvera nulle réponse convaincante dans ce court livre. Ces chers Italiens commence par une défense des Italiens contre des préjugés venus d’Europe du Nord : sales, bruyants, malhonnêtes, superficiels, immoraux… A en croire Malaparte, ces préjugés, volontiers méprisants, cacheraient l’envie à l’égard d’un peuple qui goûta bien avant d’autres en Europe au raffinement et à la beauté. La beauté, le charme : l’attrait qu’ils exercent sur les Italiens, leur primauté seraient selon lui les clefs qui permettraient de les comprendre.
Pourquoi pas ? Mais de quels Italiens s’agit-il, au juste ? Des Romains, des Napolitains, des Lombards, des Toscans, des Vénitiens, des Ligures, ou même des Piémontais ?
De clichés de toutes sortes sur ces diverses populations sont passés en revue, souvent pour être joliment moqués. Ou magnifiés parfois, élevés jusqu’au grand art, comme c’est le cas dans le chapitre consacré aux Ligures, en particulier aux Génois : là, Malaparte pousse la caricature jusqu’à des proportions délirantes, sans toutefois hausser le ton, nous décrivant tranquillement un peuple dont l’avarice et la méfiance atteignent des hauteurs fantastiques, au point que Gênes pourrait passer pour un pays imaginaire et absurde jusqu’à la poésie.
Plus loin, Malaparte écrit au début d’un chapitre : « Je ne sais si les Italiens, ce qu’on appelle les Italiens, existent. » Ce qui lui permet d’opposer les peuples d’Italie à la notion floue d’Italiens. Et ces Italiens-là seraient de haïssables parasites présents depuis l’antiquité, qui n’ont rien à voir avec les Romains, les Lombards, les Toscans, les Napolitains… Ce chapitre finit par : « Les Italiens existent, il suffit d’un regard pour les reconnaître. » Quels Italiens ? Ce peuple gouverné par la beauté dont il est question au début mais qui en fait n’existe pas, ou ces Italiotes qui grouillent depuis toujours autour des Romains, Toscans, Lombards, Ligures… ? Et, du reste, de quel regard suffit-il ?
Pas de réponse, à proprement parler. Mais il demeure après la lecture de Ces chers Italiens, petit livre inachevé, un charme peut-être assez… italien. Il faut sans doute y chercher la beauté plutôt que la vérité.
Italie barbare
Les bizarreries, assez frustrantes, de l’identité italienne, de l’aveu de Malaparte dans Ces chers Italiens, l’ont tourmenté pendant près de trente ans… Et justement, environ trente ans plus tôt, en 1925, il s’y attaquait déjà, dans Italie barbare.
On y trouve déjà cet éternel Italiote, mais cette fois sous la forme d’un Italien de synthèse fabriqué par les politiciens du Risorgimento (pas si lointain que cela en 1925 ; la bizarrerie de l’identité italienne tient peut-être au caractère récent de son unité, laquelle pouvait encore alors paraître de façade ; et maintenant ?) : « La grande famille de nos concitoyens dont Massimo D’Azeglio disait que "l’Italie faite, il fallait faire les Italiens" ».
Mais ici, on retient peu de choses d’un jeune Malaparte qui cherche sa place, au bon comme au mauvais sens du terme : à quoi suis-je bon, qui suis-je (et qui sommes-nous), quelles sont mes idées ; mais aussi : comment me hausser un peu du col au milieu de diverses tendances du fascisme (du Strapaese, rural et traditionaliste, au Stracittà, urbain et moderniste). On se doute bien que « Curzio Succherzi »[i] n’allait pas trouver comme ça la réponse à toutes ces questions… Avant de se brouiller progressivement avec les fascistes.
Journal d’un étranger à Paris
Les liens de Malaparte avec le fascisme, voilà un reproche qui lui reviendra en pleine face lors d’un séjour à Paris, en 1947-48. Reproche qui le blessera quelque peu, à en croire son Journal d’un étranger à Paris, qui couvre cette période et qui vient d’être réédité dans La petite vermillon. Car après tout, ces liens ne furent pas sans orages ni sans séjours en prison, et le choix de Malaparte put être définitif… en 1943[ii].
Dans le Journal d’un étranger à Paris, le lecteur découvrira un fort beau carnet d’adresse, tant dans le grand monde que chez les écrivains et intellectuels de tout poil. Malaparte y croise de vieilles pointures, comme un Mauriac qui le prend d’assez haut, ou de jeunes inconnus, comme un Nimier qui l’enthousiasme par son intelligence, et dont il note en février 1948 qu’il a « déjà dépassé la rhétorique de la résistance et de la collaboration », impression ou intuition fort juste si l’on pense au Grand d’Espagne, qui paraîtra en 1950. Cette rhétorique semble empuantir le monde intellectuel, littéraire ou politique français selon Malaparte, au point de l’empêcher de penser. Ce qui ne le dispense pas, lui, de noter dès qu’il y pense qu’il est un résistant, un vrai, qui a lutté contre le fascisme, alors que bien des Français qu’il rencontre lui reprochent d’avoir été le contraire. Bien entendu, tout cela est à la fois vrai et faux. On n’est pas chez Malaparte pour rien, quand même.
Outre ce reflet des obsessions de Malaparte (accompagnées d’impressions intéressantes d’un étranger[iii] sur l’esprit de Paris en 1947-48), le lecteur découvrira dans ce Journal quelques passages écrits directement en français, et sera frappé par leur ressemblance avec la traduction de l’italien : le style est le même (à quelques maladresses près). Il est sans doute des langues – et des styles – qui se prêtent miraculeusement à une traduction quasi transparente. Il y découvrira aussi quelques anecdotes typiquement malapartiennes, mêlant l’héroïsme, le grotesque (avec un plaisir peut-être coupable), et une compassion qui finit toujours par affleurer – l’une de ces anecdotes fournira un petit supplément à Kaputt, dont la parution était alors toute récente, en particulier dans sa traduction française.
Et l’identité de Malaparte ? Eh bien, elle demeure trouble, complexe, fuyante même. Un vrai Italien, en somme. Il existe un portrait de Malaparte par Robert Doisneau, pris à Paris à l’époque du Journal. Assis à un bureau, entouré de papiers, il est vêtu d’une chemise sombre sous un veston ; les tissus sont confortables, la coupe ample, la décontraction et l’élégance toutes italiennes. Un loup de carnaval lui couvre le visage[iv].




[i] Sobriquet dû à l’écrivain Antonio Baldini (1889-1962), comme on l’apprend dans un utile appareil de notes donné avec la traduction parue aux éditions Quai Voltaire. Utile car ce livre est en fait difficile à suivre quand on ne connaît pas bien les détails ni tous les noms de l’histoire italienne des années 1920 ; cette difficulté est sans doute sa faiblesse.
[ii] Soyons juste : en 1940, Le soleil est aveugle n’a pas dû être accueilli avec enthousiasme par les autorités.
[iii] Un peu français aussi, s’étant engagé dans la Légion étrangère en 1914, âgé de seulement seize ans.
[iv] Ce portrait est reproduit dans le fort beau Pour Malaparte de Bruno Tessarech, paru chez Buchet-Chastel en 2007.

samedi 20 septembre 2014

L’éternel retour

Reconnaissons – sans vouloir jouer les blasés – que certains jours poussent à croire que nous tournons en rond.
L’Eglise et les tribunaux
Il y a dix jours ont eu lieu deux procès, fort différents, qui avaient un rapport avec l’Eglise catholique : d’une part, à Paris, celui des Femen qui, en février 2013, avaient fait irruption à Notre-Dame de Paris pour se livrer à leurs traditionnelles manifestations d’hystérie (tapage, exhibitionnisme, violence, slogans débiles en anglais d’aéroport, vandalisme…) ; d’autre part, à Saint-Etienne, celui du père Riffard, lequel était poursuivi pour avoir hébergé des immigrés clandestins. Les susnommées Femen risquaient chacune une amende de 1500 euros, tandis que le père Riffard risquait, lui, une amende de 12000 euros !!![i]
Dans les deux cas, il y eut relaxe. C’est désolant pour ce qui est de Femen (d’autant plus que ce sont les gardiens de la cathédrale qui ont écopé d’amendes avec sursis pour de supposées brutalités) et réjouissant en ce qui concerne le père Riffard.
Pas si vite ! Le parquet a fait appel dans les deux cas : saluons donc le parquet de Paris, beaucoup moins celui de Saint-Etienne[ii].
Dans une telle ambiance, le premier réflexe d’un brave paroissien moyen comme moi est de s’indigner : c’est un scandale, on en veut à l’Eglise catholique, on passe tout à des personnes qui manifestent leur haine avec violence (et en commettant des actes manifestement illégaux[iii]) et on réprime des actes de charité.
Oui, mais n’est-il pas écrit qu’ils sont heureux, ceux qui, parce qu’ils proclament la Bonne Nouvelle, ont à endurer moqueries et insultes ?
Oui, mais c’est quand même scandaleux.
Oui, mais ne sont-ils pas…
… Je ne sors pas de ce dilemme.
Qui n’en est pas un : j’ai comme l’idée que les deux termes sont justes. Ajoutons que nous ne sommes pas persécutés en France aujourd’hui comme d’autres le sont ailleurs en ce moment[iv]. Les scandales dont il est question ici, tout réels qu’ils sont, peuvent donc être endurés sans que d’immenses efforts soient nécessaires.
Mysticisme sarkozique
On est d’humeur mystique, à l’UMP, par les temps qui courent : la prophétie du retour imminent de M. Sarkozy pour venir enfin sauver la France éternelle, unique objet de ses soins et de ses pensées, se fait entendre à nouveau. Bon, c’est devenu une habitude chez ces gens : depuis bientôt deux ans et demi, il ne se passe pas trois semaines sans que les amis de M. Sarkozy annoncent que les temps sont proches[v]. Apparemment, il y a des durs d’oreille à l’UMP qui, lorsqu’ils entendent le nom Sarkozy, croient entendre Parousie. C’est une confusion embarrassante. Quelqu’un pour leur crier qu’ils se trompent ?
Je pense en particulier à un certain nombre de personnes qui se sont donné la peine de manifester contre le « mariage » dit pour tous et qui pourraient penser qu’un retour de M. Sarkozy au pouvoir enrayerait la mécanique qu’ils combattent ou ont combattue fort à propos. Le bruit a couru ces derniers jours que M. Sarkozy, en privé, aurait qualifié la Manif Pour Tous de « fascisme en loden ». L’intéressé a aussitôt opposé un démenti en prêtant cette expression à M. Jacques Attali et en précisant qu’il l’aurait citée pour montrer à ses interlocuteurs de quel mépris est capable ce dernier envers de si nombreux manifestants.
Je veux bien, mais premièrement les propos de M. Attali ne sont pas toujours de M. Attali : qui sait où il sera allé chercher une pareille expression ? Deuxièmement, si M. Attali est un être assez odieux pour mépriser un million de manifestants, M. Sarkozy, dans son immense sagacité, eût pu le pressentir au moment de le nommer, alors qu’il était président de la République, à la tête de je ne sais plus quel comité Théodule chargé de « libérer la croissance ».
Au fond, M. Sarkozy a un esprit moderne, très moderne, post-moderne même : il est la source d’un flux continu de news (on ne peut même plus parler d’information à ce train) qui se déversent sans souci de cohérence, celles du jour étant censées faire oublier celles de la veille. Il faudrait quand même se rappeler que l’homme qui se présentait en 2007 comme le candidat de la rupture était alors ministre depuis 2002 sans discontinuer… Et qu’entre 2007 et 2012, emporté par l’élan d’une campagne permanente, il avait toujours l’air de nous dire : attendez un peu que je sois enfin au pouvoir, vous allez voir ce que vous allez voir… alors qu’il y était, le sémillant jocrisse !
Du reste, peu me chaut que ces propos méprisants[vi] émanent de M. Sarkozy ou de M. Attali. Entre l’opportunisme en Rolex du premier (vaguement de droite pour faire homme), le modernisme technolâtre de bonne coupe du second (vaguement de gauche pour faire humain) et le « fascisme en loden », eh bien, je préfère encore le « fascisme en loden », bien que ne me sentant pas fasciste pour un sou. L’insulte me va au teint, je l’encaisse sereinement. Sans la moindre envie de retourner mon loden, qui est d’une étoffe bien trop épaisse.


[i] Le parallèle a été fait par d’autres, avant moi, ici par exemple.
[ii] Quoi qu’on pense des flux migratoires, un immigré, même clandestin, est un homme ; et s’il est près de moi, eh bien c’est mon prochain. Le comportement du père Riffard est, dans un contexte chrétien, tout à fait juste. Et même vertueux. Un point, c’est tout.
[iii] Il sera tentant de comparer le traitement fait à ces Femen-là avec celui d’une de leurs petites camarades, qui devrait bientôt comparaître pour avoir démoli une statue de cire de M. Poutine au musée Grévin : nous verrons bien si, à Paris en 2014, il est plus ou moins grave de s’attaquer à une cathédrale qu’à un musée de cire, autrement dit lequel de ces lieux est plus sacré que l’autre. D’ailleurs, ne faudrait-il pas enfermer à vie les Femen au musée Grévin pour ne plus avoir à en parler ? Cela aussi est assez tentant, d’autant que je ne me rends jamais dans ce musée (cela posé sans aucun mépris pour le métier qui consiste à confectionner des statues de cire ; un tel métier est certainement délicat et difficile, ce qui mérite un certain respect).
[iv] En Irak, par exemple : une pensée pour nos frères chrétiens persécutés, et aussi pour leurs compatriotes yézidis...
[v] Cette traversée du désert richement documentée, je ne sais pourquoi, me rappelle François Mitterrand, pénétrant au Panthéon, en 1981 : l’homme s’avance, une rose à la main, seul au milieu des grands hommes… seul avec une équipe de télévision, quand même !
[vi] Et dénués de sens : il est toujours plus facile de coller à un mouvement une étiquette infamante que d’essayer de le comprendre lorsque l’on ne sait trop comment le récupérer (dans le cas de la droite décomplexée du genre Sarkozy) ou que l’on ne trouve pas d’argument rationnel à lui opposer (dans le cas de la gauche moderne du genre Attali). C’est à peu près aussi ridicule que lorsque l’on entend des libéraux traiter le pape François de vilain marxiste et tout et tout.

samedi 13 septembre 2014

Ce sont des choses qui arrivent

Non, point n’est question aujourd’hui de vous livrer un intermède loufoque ou réaliste[i] de plus. Ce sont des choses qui arrivent est le titre du deuxième roman de Pauline Dreyfus, qui vient de paraître aux éditions Grasset. Titre bien choisi, pour ce que ce roman a de réussi, mais aussi, et trop souvent hélas, de manqué.
Un penchant pour le trouble
Mêler les grandeurs et les petitesses – les lâchetés même – de ses personnages en choisissant de les faire évoluer dans des milieux et des époques qui s’y prêtent, voilà un plaisir qui ne doit pas être étranger à Pauline Dreyfus. Elle l’avait fait avec talent en 2012 dans Immortel, enfin, où en quelques scènes s’étalant sur quelques mois nous était évoquée l’élection de Paul Morand à l’Académie française : grande littérature, élégance, mais aussi mondanités, vanité, intrigues et renvois vichyssois, tout contribuait à faire émaner un parfum mêlant avec succès la sympathie, l’admiration et la moquerie – souvent réprobatrice – envers un Paul Morand déjà finissant.
Le milieu où évolue Natalie de Sorrente, héroïne[ii] de Ce sont des choses qui arrivent, n’est pas bien éloigné de celui dépeint dans Immortel, enfin : le monde, le beau, le grand monde où apparaissent artistes, écrivains, diplomates, aristocrates de plus ou moins vieille souche (et au blason plus ou moins redoré, ici et là, par quelques Américaines dont on disait en leur temps qu’elles étaient belles vues de dot), grands bourgeois… On y croise d’ailleurs le souvenir d’un Paul Morand possédant une maîtresse en coup de vent[iii]
La peinture de ce monde s’ouvre sur un tableau brillant : un enterrement très parisien, un jour glacial de février 1945, vu par l’œil professionnel d’un ordonnateur de pompes funèbres employé par une des meilleures maisons dans ce domaine ; le coup d’œil est vif et impitoyable, la phrase brève ; le moment est solennel et propice à la plus cruelle satire. En résumé, une belle entrée en matière.
Malheureusement, les choses se gâtent ensuite.
Raideurs
Ensuite ? Eh bien, si la satire continue, le drame y fait peu à peu son entrée, avant d’occuper presque toute la place. Rien à redire à cette évolution, puisque telle est l’histoire que Pauline Dreyfus entend nous conter.
Nous voilà donc transportés entre Cannes et Paris, de 1939 à 1945. Comme on l’a entrevu plus haut, quelques figures réelles sont convoquées, comme pour donner une assise au monde ici dépeint. Rien à redire ici non plus quant au principe, mais cela tourne au name-dropping, et nous assistons à un spectacle qui, plutôt que le métro aux heures de pointe, ressemblerait au foyer de l’opéra un soir de générale : tout le monde est là, de Jean Cocteau à Nancy Mitford, en passant par Reynaldo Hahn, Marie-Laure de Noailles, Serge Lifar ou « le charmant Jünger[iv] ». Encore une fois, le procédé n’a rien de condamnable en soi, mais à condition de ne pas en abuser : faut-il que le petit garçon qui joue avec la fille de Natalie se nomme Adrien Maeght ou que l’on croise un acteur débutant nommé Gérard Philipe ? Pour un peu, on réclamerait un index des noms propres.
Ce qui nous amène au style : comme dans Immortel, enfin, Pauline Dreyfus emploie le présent tout au long de son récit. Ce qui pose un problème de rythme lorsque l’action s’étire sur plus de cinq ans : par moments, on se prend à se croire dans une biographie, ouvrage où le rythme, certes, a moins d’importance. Tandis que dans le cas d’un roman…
Cet inconvénient est regrettable : il y a dans Ce sont des choses qui arrivent une vraie intrigue, avec quelques aspects un peu tirés par les cheveux, certes, mais qui tient la route ; or elle est gâchée par le ton aussi plat que le sont les personnages, trop souvent réduits à des silhouettes manquant des ambiguïtés qui leur donneraient un peu de vie.
Quelques moments, quelques scènes à faire, surnagent de cette grisaille, comme par exemple le dîner mondain par temps de rationnement (assez drôle par certains côtés), ou la scène finale, où naît un vrai rythme, haletant, désespéré, dont les accents ont une parenté (mais seulement une parenté : ce n’est pas un décalque ni une pâle imitation) avec les dernières phrases du Feu follet de Drieu la Rochelle.
Une hypothèse (et des encouragements)
La lecture de Ce sont des choses qui arrivent laisse donc un goût de déception, devant quelques belles promesses victimes d’un travail expéditif. On pourrait dire : voilà une esquisse alléchante par bien des traits ; mais où est l’œuvre ?
L’hypothèse de l’esquisse me semble être juste, du fait de quelques détails au fond sans grande importance pour la compréhension du récit, mais qui viennent empoisonner l’esprit du lecteur attentif. Citons quelques exemples :
Page 190, on lit que le duc de Sorrente, mari de l’héroïne, descend d’un Irlandais anobli par Napoléon et nommé Richard Saule. Or, ce même ancêtre se nomme Patrick Saule page 68. Le duc de Sorrente, toujours lui, page 209, se passionne pour les combats de la Libération de Paris : « Ces détonations, ces fumées d’incendie, ces hommes blessés qui courent dans la rue – jamais il n’a connu la guerre de si près ». Or, page 28, on lit qu’il a été gazé à l’ypérite en 1918. Il eût suffi d’écrire cette guerre et non la guerre, donc de se relire !
Puisque ce roman cite des personnages réels, il est toujours prudent pour l’auteur de vérifier ce qu’il en écrit, comme l’évocation de la présence à Paris, chez elle, rue Monsieur, de Nancy Mitford en octobre 1944 ; or Nancy Mitford séjourna à Paris à l’automne 1945 (et non 1944) et s’y installa en 1946, n’emménageant rue Monsieur qu’en 1947. De même, il est agréable d’évoquer Nice en avril 1942, où se prélassent quelques vedettes de cinéma, dont Michèle Morgan : mais celle-ci devait déjà se trouver à Hollywood à cette époque. C’est le danger du roman historique et du film en costume : il y aura toujours quelques pinailleurs pour relever les erreurs et ne plus voir qu’elles, comme faisant écran au reste, qu’il soit bon ou mauvais. Il est toujours bon de les corriger quand il est encore temps, soit avant la publication.
Au fond, Ce sont des choses qui arrivent fait l’effet d’un vin de garde, d’un bon cru et d’une année prometteuse, que l’on boirait en primeur : quelles qualités il eût pu avoir si on l’eût laissé mûrir, se fondre, développer tous ses arômes et petit à petit arrondir tous ses défauts de jeunesse… Seulement, les bouteilles ont été bues. Reste à trouver les fautifs de ce gâchis : je soupçonne l’éditeur et le calendrier. Maudite rentrée littéraire !
Et, pour user de termes scolaires (comme rentrée), citons Roger Nimier dans Les enfants tristes : « Michèle Morgan (…) n’aime pas (…) les derniers en composition ». Mais comme nous savons depuis Immortel, enfin que Pauline Dreyfus ne relève pas de cette catégorie, supposons qu’elle aura le temps de faire mieux. Et souhaitons lui d’avoir l’autorité de dire à son éditeur : « attendez, ce n’est pas encore prêt. » Visiblement, elle n’a pu le faire cette fois. Que voulez-vous : ce sont des choses qui arrivent…




[i] Et comment distinguer la loufoquerie et le réalisme, de nos jours ?
[ii] Bien qu’il soit plutôt question de morphine dans ce roman. Pardon pour ce faible jeu de mots.
[iii] Evocation plutôt réussie d’un cliché double : Paul Morand, l’homme à femmes, et Paul Morand à toute vitesse. Ne résistons pas, à propos de Morand et de vitesse, au plaisir de citer un passage de Monsieur Jadis, d’Antoine Blondin :
« Un peu à l’écart, Paul Morand, le buste en avant, les mains aux hanches dans ses poches-revolver, comme le héros de L’Homme pressé, paraissait attendre le signal d’un starter invisible. Soudain, il se déclencha, empoigna Marcel Aymé et Roger Nimier sous chaque bras, marcha sur Monsieur Jadis :
-            Viens, dit-il. (Il tutoyait pour aller plus vite.) »
[iv] Franchement, on eût préféré, à ce train, quelque chose comme « le doux, le subtil et raffiné lieutenant Gerhard Heller », qui fait plus connaisseur et bien plus compromettant que Jünger.